1 commentaire

La chute de Bagdad: Ce 9 avril 2003, quand Azza a pleuré


bagdaddimanche 14 avril 2013
Ce 9 avril 2003 quand Azza a pleuré

L’article qui suit est le récit d’une émotion, forte et surprenante, qui s’est emparée d’une journaliste à la télé syrienne, le 9 avril 2003, au moment précis où tombait la statue de Saddam. Ahmed Amri

Au square Paradis de Bagdad

Il est 16h moins quelques minutes, en ce mercredi 9 avril 2003.

Ce 9 avril 2003 .. quand Azza a pleuré

 

Aux origines de ce texte, la tentative inaboutie de traduire un poème arabe que j’ai déniché sur le web en 2010, intitulé يوم بكت عزّة الشرع  [Le jour où Azza Echaraâ a pleuré].
D’après la page qui le publie, le poème aurait été composé le jour même de la chute de Bagdad, et, fait singulier, son auteur serait mort à peine son texte achevé.

Curieux d’en savoir plus sur ce poète inconnu et les circonstances exactes de sa mort, j’avais beau naviguer, beau chercher, je ne pus rien trouver à ce  propos, à part des pages reproduisant le poème en question, et la maigre indication que l’auteur, irakien et s’appelant Ahmed Omar Bakr, vivait à Al-Qaïm, ville frontalière avec la Syrie. C’était non seulement frustrant pour moi, mais intrigant. D‘autant plus que le texte, bien ficelé, d’une métrique irréprochable et d’un style châtié, ne semble pas écrit par quelque rimailleur faisant son baptême de feu dans l’écriture poétique. Une telle compétence littéraire ne saurait s’attribuer à un poète né et mort le même jour, dans ce contexte tragique lié à la chute de Bagdad, et à la faveur d’une communion avec l’émotion débordante d’une journaliste qui pleure en direct à la télévision.

 

Le nom Ahmed Omar Bakr[1] ne serait-il pas un pseudonyme derrière lequel une personnalité irakienne illustre se serait cachée, par pudeur, ou plus vraisemblablement par réserve politique, le tournant historique dans lequel l’Irak s’engageait alors, dictant une telle prudence ? La pertinence de cette hypothèse n’a cessé de se consolider dans mon esprit ; et au fur et à mesure que je relisais le poème, j’y décelais une foule d’indices corroborant cette conviction. J’ai même fini par me demander, à la lumière de l’indice faisant appartenir l’auteur à Falloujah, si ce poète ne serait pas tout simplement l’un des proches collaborateurs de Saddam Hussein, ou même Saddam en personne.   

Quoiqu’il en soit, l’hommage que ce poète rend à Azza Echaraâ, vibrant, m’a littéralement saisi. Et j’ai tenté à plusieurs reprises de le traduire. Sans toutefois réussir à obtenir la mouture digne d’être publiée. La rhétorique du texte arabe et sa dimension mélodique, deux aspects ayant motivé mon coup de cœur pour le poème, me paraissaient difficilement transposables en français, et je ne voulais pas les sacrifier pour une traduction qui tienne uniquement compte du sens. Ce serait une manière de charcuter misérablement le texte original. De guerre lasse, j’ai décidé d’abandonner la traduction tout en transmettant à ma manière le message, ou l’hommage que l’auteur rend à sa destinataire, refondu dans le présent article. Le « je » qui marque celui-ci à certains passages, véridiquement mien, factuel dans tout ce qui a trait à l’histoire, devient pronom partagé avec le poète, à partir du moment où je confronte des épanchements pleuraux historiques avec celui de la journaliste syrienne.

 

 

Au square Firdos de Bagdad

De quelque télé que puisse fuir un Arabe en ce mercredi 9 avril 2003, c’est au cœur de Bagdad que sa télé-commande le jette.

Il est 16h moins quelques minutes, et les télés du monde entier transmettent en direct, depuis le Square Firdos, les inoubliables images de la chute de Bagdad. On focalise sur la foule en liesse qui escorte les chars libérateurs. On y surfocalise sur toutes les chaînes. Comme pour nous dire que l’humanité peut palper des yeux l’Irak qui commence à respirer, qui va tourner sous peu une sombre page de son histoire, son âge chronique du bronze. Et les jeunes qui prodiguent sourires et cris de joie, le bain de foule offert aux chars, les bras locaux qui prêtent main forte aux démolisseurs du dictateur : toutes ces images et d’autres à suivre, plus éloquentes encore, ne peuvent qu’être propices à l’euphorie. La guerre est finie, les malheurs de l’Irak aussi, et une nouvelle ère va commencer dès aujourd’hui.

Le temps fort, l’intensité dramatique de ce western joué en terre arabe, c’est la « danse du scalp » autour de la statue de Saddam. Un instant d’ivresse pour les caméras : on sent qu’il y a derrière chaque objectif des yeux qui papillotent, des pupilles qui papillonnent, comme si le moment historique où culmine l’exploit du conquérant engage aussi cette armée médiatique. Comme si chaque correspondant, son équipe technique, l’organe de presse qu’ils représentent, ayant leur part eux aussi au triomphe historique, demandent à recevoir et partager en toute équité les honneurs de la consécration. Leur tronçon de bronze à chacun si possible. Leur tranche de trophée, serait-elle des plus mince, en souvenir de ce jour saillant dans leur vie professionnelle.

 

On voit la statue de Saddam se couvrir d’abord du drapeau américain. Le drapeau a envie d’encagouler longuement la tête de bronze. Le front de Saddam, secouru par un coup de vent, ne s’y prête pas aussi facilement qu’on le veut. La caméra se tourne vers la foule qui applaudit. Puis vers le geste qui motive cette manifestation d’approbation. Et l’on voit le drapeau américain hissé par un jeune irakien. Longuement. Le temps que les clichés éternisent l’instant, que le monde, en Occident mais aussi de ce versant-ci de l’histoire et de la géographie, appréhende dans toute sa symbolique l’image.

Puis, à travers un plan large, Saddam qui s’incline. Tout semble avoir été calculé pour que cette posture s’étire dans le temps, soit suffisamment perceptible, s’imprègne dans l’œil de l’histoire qui filme, et l’histoire qui aura à visionner et revisionner cette séquence. Les cordes métalliques tirent le dictateur aplati. Les cris de la foule montent. Et Saddam tombe enfin, coupé en deux. La foule en transe accourt. Et commence alors la danse du scalp.

Chez Azza à Damas   

Reconstitution de l’évènement sous d’autres yeux.

Loin de Bagdad, à Damas et dans les studios de la télé syrienne, Azza Al-Shara عزة الشرع est sur le plateau pour le journal de 16h.

L’édition dont elle a préparé la présentation quelques minutes plus tôt est fin prête. Le compte à rebours commence. Le réalisateur lui fait signe d’ouvrir le micro et de prendre la posture d’adresse au public. Azza ne soupçonne pas encore ce qui se passe à Bagdad.

Elle entame la lecture des titres. Avec le même sourire qui lui est habituel. Divinement attachant. La même grâce naturelle qui lui donne un charisme particulier. Pour le contexte historique qui nous concerne, peu de ses pairs, je crois, auraient ce fluide magnétique qu’elle a, et grâce à quoi, en Syrie comme dans le reste du monde arabe, elle a pu fidéliser à son journal des millions de téléspectateurs.

Mais ce 9 avril 2003, à peine le journal de 16h commencé, une dépêche imprévue ravit l’éclat du visage et sa grâce. L’imprévu intervient au moment précis où la femme finit la présentation des titres. Un papier qu’elle voit glisser entre ses mains, qu’elle parcourt d’un œil pendant que l’autre intercepte les premières images de la statue en cours de démolition. Tandis que sur un écran qui reprend en différé le début de l’action, les images montrent le drapeau américain encagoulant la tête de la statue.

En matière de « live » et ses imprévus, ses agréments et désagréments, Azza n’en était pas à sa période de noviciat. Tant de fois elle a eu à se heurter contre ces difficultés qui interviennent au milieu d’un journal, tombent quand on ne les attend pas. Ces écueils du direct, elle en a vu des tas par le passé. Et n’a jamais manqué de tact pour les contourner avec succès à chaque fois. Mieux : c’était surtout dans ces moments qui bousculent les plans échafaudés, brisent le cours initial du journal, que la journaliste savourait le véritable charme du direct. Sa capacité d’improviser, de rattraper de ses propres ailes tel ou tel évènement, l’histoire courant incessamment plus vite que l’information, ou meubler un silence, un vide, une défaillance technique, l’absence d’images, le reportage qui ne suit pas son annonce : c’étaient là où réside son vrai talent de journaliste. De sorte que lorsqu’ils surgissent, ces écueils du direct deviennent pour elles des moments de défi plus gratifiants que des journaux sans incident : son charisme n’en est que plus servi.

 

Ce 9 avril 2003 néanmoins, au journal de 16h, Azza est subitement trahie par son génie. En moins de rien, elle devient méconnaissable.

Et les millions d’Arabes, dont beaucoup, dépités par « l’objectivité » surprenante d’Aljazeera, étaient de nouveaux convertis à la chaine syrienne, ces téléspectateurs qui ont pu voir en la circonstance Azza Al-Shara n’oublieront jamais, à mon sens, ce 9 avril des années 2000. Non pas tant à cause de ce qui s’est passé à Bagdad. Mais à cause de cette émotion, singulière et si poignante, qui a pris en traître la vedette de télévision syrienne.

Pour comprendre

Comme la masse écrasante de ses frères et sœurs dans le monde arabe, Azza était la dupe du mensonge médiatique. Et c’est d’autant plus cruel pour elle que sa propre chaine, et elle-même en conséquence, étaient partie prenante dans cette duperie.

Une heure seulement plus tôt dans le journal de 15h, Azza rappelait aux téléspectateurs la dernière déclaration du ministre irakien de l’information, datant de la veille, le 8 avril 2003. Une déclaration prévenante comme d’habitude. Comme d’habitude rassurante, qui barrait le chemin à toutes les inquiétudes. Azza a beau être de ceux qui font l’opinion, beau savoir faire la part de la propagande, être habituée à ces communiqués militaires qui bercent la foule crédule, disant toujours, et partout, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, avec la « Mère des Batailles » elle s’est laissée piéger par son cœur. Ce 9 avril 2003, elle est loin de s’attendre à un tel décalage entre l’image et le communiqué de la veille. Même le théâtre de l’Absurde serait incapable de produire un tel inédit.

Le 8 avril 2003, comme à l’accoutumé crânant pour le bonheur de la télé et du panarabisme, Mohamed Saïd al-Sahhaf disait que les assaillants américains, ou selon son propre terme les « علوج ôloujs »[2] étaient « sur le point de se rendre ou d’être brûlés dans leurs chars » ! Puis en moins de 24 heures, le rebondissement qui fait chavirer la télé et l’histoire. Ce n’était pas dans la logique de l’épopée : la Mère des batailles devait avoir d’autres revirements, d’autres crochets, plutôt un crescendo conforme aux attentes du public, héroïque pour Bagdad, tragique pour la Maison Blanche, le suicide collectif des ôloujs, leur pendaison à la statue de Saddam, sinon aux barres métalliques d’un pont de l’Euphrate, celui de Babylone surtout !

Trente-six ans plus tôt, à la veille de la guerre des six jours, c’était presque le même ton, la même promesse épique, la tonalité berceuse du discours archétypal, les communiqués bus dévotement, et jamais soumis à quelque examen froid et critique, comme si la critique et la froideur, en telle circonstance, étaient synonymes de trahison.

Le même son de cloche quand Naceur sommait les Sionistes d’Israël de repartir d’où ils venaient, sans quoi ils seraient immanquablement jetés à la mer. Et au moment où le public, l’oreille scotchée à la radio, s’enivrait, au moment où les souks avaient épuisé tous leurs stocks de transistors à la faveur de ce rêve délirant, on apprenait l’inénarrable débâcle, la déroute des armées arabes sur tous les fronts !

Les mêmes masses populaires qui, en 2003, croyaient avoir oublié la défaite de 67, impénitentes- se laissaient peloter par les mêmes berceurs, caresser dans le sens du poil par l’éternelle école de rhétorique arabe, la poétique mensongère, la phraséologie où usait et abusait Mohamed Saïd al-Sahhaf pour abreuver les âmes mordues de récits épiques.

Retour à Azza

Quand Azza Al-Shara عزة الشرع a vu les premières images en provenance du Square Firdos, c’est tout juste si elle a pu balbutier deux à trois mots. La face congestionnée sous le choc, elle n’est plus ce qu’elle était encore une minute plus tôt. Plus la grâce auréolée de son sourire, de sa lumière charismatique crevant l’écran. A peine l’ombre d’elle-même, elle cherche sa voix, ne la trouve pas. Déshydratée, sa langue se tétanise. Ses narines, son gosier, semblent s’obstruer. La femme suffoque. Tend la main pour chercher un verre d’eau. La retire aussitôt dans un geste irréfléchi. Elle tente de se dérober à la caméra. En vain. Dans ses yeux, comme un S.O.S, un sourd appel à l’équipe technique. Mais ni caméramans ni réalisateur, eux-mêmes médusés, ne trouvent en eux le réflexe pour couper.

 

Et pour les millions de regards rivés au petit écran, en Syrie ou ailleurs, en diverses villes du Liban dont Beyrouth, aux cafés de Haïfa, à Irbid en Jordanie, à Al-Qaïm au nord de l’Irak, et probablement en d’autres zones de pays limitrophes de la Syrie[3], on se demande si les larmes, les perles chatoyantes qui roulent en travers des cils, alors que d’autres s’ébrouent sous les paupières, peuvent encore se faire contenir !

Les paupières tentent de les ravaler. L’âme altière aurait tout fait pour réprimer ses larmes, endiguer l’épanchement. Et plus d’un téléspectateur probablement à son tour saisi, pris dans les rets de tels cils qui l’hypnotisent à tant éclipser le reste de l’écran, se serait demandé si le sel qu’il ressentait lui-même aux yeux, brûlant, sortait de son cœur ou de la poitrine de Azza Al-Shara. Azza qui suffoquait encore de l’irrépressible sanglot tempêtant sous ses côtes.

Quand elle a craqué enfin, c’est certain : ils ne doivent pas être rares ces Arabes -croyant faire partie d’une secte vaccinée contre le pouvoir de l’image, qui auraient détourné la face ! Pour cacher leurs propres larmes.

Réflexe puéril de vanité virile ! Vaine parade de la cuirasse masculine qu’entame l’épreuve, réaction sans effet de la peur soupçonnant la contagion[4]

J’ai vu maintes fois des volcans

J’ai vu maintes fois des volcans émotionnels exploser sous mon nez. J’ai vu pleurer en live des hommes et des femmes, sur maintes télés.

J’ai vu, adolescent, Bourguiba pleurer. Mais Azza et Bourguiba sont incomparables. Les moments historiques pareillement.

J’ai vu en 76, à ce jour indélébile, une montagne de muscles fondre en pleurs. Un boxeur trahi par ses hoquets, jugeant en fin de match que l’arbitre l’avait volé. La télé était encore en noir et blanc. Cependant, dans la rémanence continuelle de l’image, le visage de Ken Norton battu aux points par Mohamed Ali Clay est resté le même. Ne s’est pas déteint malgré le temps. Ce 28 septembre 1976, bien que fan inconditionnel de Clay, pour ce match-là je n’ai pas oublié les larmes de Norton. D’autant qu’à l’époque, je me souvenais encore de deux duels précédents, datant de 1973, perdus eux aussi aux points par ce boxeur tout aussi méritant que Clay. Chaque fois que mon souvenir rappelle les larmes de cet homme, c’est de son côté que je me range. Sans complaisance aucune pour son adversaire, envers et contre guerres de religions et dictées de ralliement. L’injustice, quelles qu’en soient la nature et les motivations, si vous vous y complaisez par intérêt ou sympathie, tôt ou tard elle vous en réclamera le tribut.

Un autre souvenir plus vivace encore. Datant de septembre 82.

J’ai vu pleurer à seaux, et ce n’est pas exagéré, un correspondant de télé français qui découvrait les massacres de Sabra et Chatila. J’oublierais le nom de ce journaliste, la chaine dont il fut correspondant[5], mais jamais les hoquets de l’homme pour les martyrs palestiniens. Jamais pour ce débordement de sensibilité inouï, peu coutumier pour moi à cette époque-là, surtout à l’endroit d’une race qui suscitait plus souvent des sentiments d’antipathie que de sincère pitié.

J’ai vu à travers des écrits, témoignages sincères, les larmes de Caroline Bourgeret[6], journaliste belge, pour les mêmes damnés de la terre palestinienne, les mêmes martyrs de Sabra et Chatila. Ce que cette journaliste subira toute sa vie, en conséquence à cette « descente aux enfers » dictée par les obligations professionnelles, est incontestablement inimaginable. Quand elle dit que « deux jours durant elle n’a cessé de pleurer » lorsqu’elle elle a vu les charniers, personne ne pourrait mettre en doute ces mots. Et deux jours de pleurs à côté de la vie entière hantée par le souvenir des horreurs, ce n’était rien, si ce n’est un moment de grâce allégeant dans l’immédiat l’oppression du choc.

Pour Sabra et Chatila j’ai vu aussi, à travers leurs témoignages écrits, tout aussi poignants, les larmes de Jacques-Marie Bourget et Marc Simon, respectivement reporter et photographe de VSD. Eux aussi garderont de l’épreuve des séquelles irréparables. Et personne ne pourrait imaginer quels cauchemars ils ont dû vivre durant des années et des années[7].

 

Bien que ce soit pour des foutaises médiatisées, je n’ai pas pu rester indifférent non plus aux larmes de Pelé – c’était à la mi-juin 2004, dans les rues de Rio. Pour des foutaises assurément, parce que ce roi du ballon de tous les temps, malgré les honneurs qu’il a pu voir dans sa vie, a été vivement ému quand son pays l’a désigné premier porteur de la flamme olympique qui devrait arriver à Athènes. Et si je m’en souviens encore, c’est assurément par amour du continent latino-américain et de ses peuples dont une bonne partie est issue de l’Afrique. Je n’imaginais pas Pelé d’une fibre si sensible, alors même que l’exemple précédent de Ken Norton, quoique dans un contexte différent, m’a déjà prouvé que les cuirasses les plus dures ne sont pas nécessairement synonymes de cœurs d’airain.

 

J’ai vu Jamel Rayan sur Al-Jazeera : c’était à propos de Gaza sous le phosphore israélien en 2008.  Mais Rayan s’était vite ressaisi.

 

J’ai vu, sur Soudan TV et pour la même Gaza martyre de l’an 2008, Khawla Hchachna. Sauf que les images du reportage la cachaient, de sorte que seuls les hoquets s’entendaient. Et c’est regrettable car, sans l’image, la voix pourrait donner l’impression de tomber à faux.

J’ai vu un chef de gouvernement arabe pleurer. Et pleurer tout aussi bien que Bourguiba[8].

Mais bien que compatissant avec le peuple frère pour les douleurs motivant de tels pleurs, je n’ai pas aimé cet épanchement, si irrépressible puisse-t-il être, parce que, au moment même où ce politique pleurait, d’autres hommes du même pays, plus dignes de respect11, à mon sens, faisaient pleurer et se lamenter à Tel-Aviv, sur le Mur des Lamentations et les frontières de leur propre pays, les lâches qui avaient suscité les pleurs de tel chef de gouvernement. Car faut-il le dire, le rappeler ? le combat héroïque de la résistance libanaise et les coups durs encaissées par l’entité sioniste et son armée (la 5e puissance armée au monde) ont forcé l’admiration du monde entier, y compris chez les sionistes.

 

J’ai vu à la première prestation de serment de Barak Obama, c’était en janvier 2009, repéré par je ne sais quel « œil américain » dans une foule estimée à deux millions, un homme noir qui pleurait. Pour Martin Luther King et son discours du 28 août 1963, pour les milliers de frères africains autrefois déportés de leur terre natale et devenus esclaves au continent des Yankees, pour l’histoire promettant de réparer, entre autres injustices, le passé des noirs et le passé noir des USA, de telles larmes ne sont pas facile à oublier.

J’ai vu d’autres larmes, d’autres sanglots, des torrents lavant des petits et grands écrans. Que j’ai oubliés avec le temps.

Mais l’écran que je n’oublierai jamais, quoique ne l’ayant « vu » qu’à travers un poème, c’est cet écran associé aux larmes de Azza Al-Shara. Je ne pense pas avoir été si viscéralement empoigné par le passé, ni ne crois pouvoir l’être pour l’avenir, comme je l’ai été par les larmes coulant sur la joue de Damas pour sa sœur Bagdad, à travers le vibrant hommage que dédie Ahmed Omar Bakr à la journaliste syrienne !

C’est à travers les yeux de ce poète que j’ai vu pleurer Azza. Pleurer comme une enfant dans toute sa fraîcheur émotionnelle, craquant dans ce moment si éprouvant et ne s’accommodant d’aucun masque. En ce 9 avril 2003, elle a pleuré de notre cœur arabe et a fait pleurer du sien syrien tous ceux qui avaient pu la voir en direct. Il ne serait pas injuste de dire que jusque-là l’image télévisuelle n’avait sur nous qu’un pâle pouvoir.

« Nous » ce sont les blasés de ce vieux monde, qui en sommes sortis depuis 67. Vomissant tout ce qui pouvait nous attacher encore à lui, nous avons cru pouvoir lui échapper, totalement nous défaire de lui, partis à la dérive comme des fugueurs, au vent nous lavant de nos attaches et souillures, en voulant à l’histoire de nous avoir cocufiés et jetés loin de l’âge autorisant la fraicheur émotionnelle.

« Nous » ce sont ces millions de blasés par le quotidien et ses lots d’horreur, son mektoub incessamment au rendez-vous. Au rendez-vous alors même que nous n’en voulions plus, l’ayant répudié et déclaré publiquement délié de nous.

« Nous » ce sont ces allergiques aux journaux de 20h, et de toutes les heures, qui s’ouvrent sur le palais, saluant le maître de céans, et n’en sortent que nous morts ou endormis !

Sans la télécommande qui dut nous être salutaire un moment, nous permettant de fuir la médiocrité de l’info locale, nous donnant au moins le loisir de zapper au bon moment, comme pour claquer la porte au nez du maître de céans, il y aurait belle lurette que nous ne serions plus sur terre !

Et même zappant à la recherche d’une zone de l’écoumène qui soit vivable, qui ne sente pas la fumée et le fumet de nos cadavres brûlant sur tous les bûchers, impossible de claquer la porte au nez de l’histoire arabe ! Désespérant de ce monde fou qui nous poursuit, asphyxie où que nous berce l’illusion d’en être sortis et séparés, qui à l’infini nous tue à bout portant, nous avons fini par boycotter, purement et simplement, l’image.

Sauf de temps à autre, histoire de ne pas payer indument la redevance de la télé, et c’était pour voir la grâce d’un visage comme celui de Azza !

 

Quand Azza Al-Shara a pleuré, quelque chose de mystérieux a chaviré en nous. Instantanément, des blocs de glace rompus ont irrigué les zones mortes, les contrées désertifiées, les terres arides. Le « Rub al Khali » du cœur s’est ébroué, recouvrant la verdeur de l’âge. Et nous sommes redevenus puceaux de l’émotion.

Bagdad : qu’en savez-vous ?

Bagdad l’héritière de Babylone, le pays des Mille et Une Nuits, le berceau de la civilisation abritant les plus vieilles écritures au monde, l’Épopée de Gilgamesh, l’Épopée de la Création, la Descente d’Ishtar aux Enfers, Bagdad les Lumières pionnières quand l’Europe hibernait dans sa longue nuit moyenâgeuse, Bagdad la montre et l’astrolabe, Bagdad qui, mille ans avant la conquête de l’espace, a sondé le ciel et en a tracé astres, orbites et comètes sur ses cartes, Bagdad qui a inventé la caméra, le premier prototype de l’ordinateur moderne, l’arbre à came du moteur, le distributeur automatique. Bagdad l’Histoire qui rayonne sur le monde depuis plus de 3500 ans ![9]

 

Bagdad qui tombe ce 9 avril 2003, à 16h, foulée par les bottes de ceux qui ont à peine deux siècles d’histoire : de tout cela condensé dans les images d’une statue qui tombe, Azza Al-Shara a pleuré pour nous tous et n’a fait cas de l’histoire qui dira : les Arabes ont pleuré.

 

 

 

 

 

 

Traduction du poème signé Ahmed Omar Bakr:

 

Azza Al-Shara, incisive est l’épée de la vérité

Puisse demeurer sauve la Syrie

Pour que nous reste debout la demeure

Les hordes de l’invasion armées jusqu’aux dents sont venues

Avec leurs chars, infanterie, missiles et satellites

Pour éteindre sur les lèvres le sourire épanoui

Et irriguer des laves de mars les roses

Azza Al-Sara, m’ont tourmenté dans tes yeux

Les larmes amères coulant sur tes joues

Rassure-toi, ou plutôt crois en ce serment

Nos âmes à la Syrie seront des murailles

Azza, Deir ez-Zor sera notre point de passage

Vers un pays abritant la volonté et la résolution

Car, Dieu m’est témoin, cette terre demeurera

Et nos alliés de guerre y seront présents

Azza Al-Shara, Al-Shara l’a dit depuis longtemps

A cette attaque à main armée, honte et déshonneur !

Des maux de leurs crimes nous avons enduré

Ce qui est au delà de toutes les endurances

Eux, ils nous ont brûlés de leurs obus

Que ton feu soit fraicheur salutaire

Je perçois leurs colonnes anéanties à Umm Qasr

Et à l’aéroport nous leur réservons des surprises

Azza Al-Shara, les meilleurs me demandent

Pourquoi en quelques heures Bagdad a chuté

La trahison, dirais-je, épuise le plus rusé des malins

Et la guerre était réclamée par un esclave et un samsar (*)

L’esclave cachait sous sa bure la haine

Et l’autre le veau, des négociants lui ont fait un prix

Assabah [le matin][**] est devenu sordide dans nos glossaires

Et par dessus tout c’est un traitre

Bush finance ses guerres de leurs khazines***

Aux vaches laitières qui brament pour lui au Golfe

Quant aux poltrons soi-disant arabes de notre nation

Nous avons juré de nous venger d’eux

Azza Al-Sara, ceux-là n’ont pu entamer notre noblesse

Et si nous accusons quelque défaillance, elle est passagère

La Syrie est notre fierté et Bagdad notre espoir

Deux antres de lions et le reste lupanar

Toute mère est pour nous une Khansa qui résiste

 

* C’est de ce mot que le français a tiré ses samsal, sensal, censal.

** Sabah al-Ahmad al-Jaber al-Sabah, émir du Koweït de 2006 à sa mort.

***Khazine (translittération de l’arabe خزينة) est attesté dans les emprunts français à l’arabe depuis 1755, au sens de « trésor du Grand-Seigneur ».

[1] En Irak, mais c’est également valable pour d’autres pays musulmans, ces trois prénoms ont une dimension symbolique évidente : pour les sunnites, ils font figure de hagionymes, étant respectivement prénoms du Prophète et des deux califes qui lui ont succédé, Abou Bakr et Omar. Le signataire du poème est un sunnite, et il s’adresse à un lectorat de cette confession : la femme même à qui il rend hommage est également sunnite.

[2] Ce terme a été francisé sous diverses orthographes (elche, helche, eledj, euldj, ‘oldj, aaldj) dont la première, « eledj », datant de 1836 sous la plume de Joseph Toussaint Reinaud, signifie : « chrétien ne reconnaissant pas l’autorité musulmane ».

[3] En 2003, contrairement à de nombreuses chaînes arabes satellisées, la télévision syrienne était encore au stade de l’émission hertzienne, ce qui ne lui permettait pas d’être reçue dans des zones plus éloignées.

[4] Je sais que les féministes invétéré(e)s ne me pardonneront pas cette « essentialisation », plus ou moins phallocrate, qui voudrait insinuer que les larmes sont l’apanage des femmes, et que seules celles-ci auraient le droit à les « extérioriser ». Mais la suite du texte, je crois, prouvera que mon propos va plutôt à l’encontre de ce que ce contexte précis permettrait de supposer.

[5] En 82 j’étais encore en France, étudiant. Et les deux seules chaines de télévision françaises de l’époque, auxquelles il faut rajouter la FR3 régionale, sont Antenne2 (aujourd’hui France2) et TF1. Je pense avoir découvert les massacres de Sabra et Chatila sur cette dernière chaine. Néanmoins, malgré des fouilles tout azimuts sur le web, je n’ai pas réussi à retrouver le correspondant concerné. Quelquefois je me dis que ce pourrait être Jacques-Marie Bourget, correspondant du VSD magazine, ou Pierre-Pascal Rossi qui travaillait pour le compte de la TSSR (Télévision suisse romande) ou encore, intervenant comme témoin, l’écrivain Jean Genet.

[6] https://information.tv5monde.com/info/il-y-30-ans-sabra-et-chatila-3713

[7] En Septembre 1982, Jacques-Marie Bourget et Marc Simon, respectivement reporter et photographe de VSD, s’embarquent vers l’enfer et expliquent pourquoi pleurer : « Au milieu de l’équarrissage pour tous pourquoi ne pas pleurer ? Le seul geste qui apparaît possible, qui a le mérite du silence, celui qui accompagne les vraies douleurs. Je vois Marc baisser la tête et tous les deux nous partageons une honte qui nous tombe dessus. Honte pour l’humanité. Honte pour ces dirigeants, les nôtres, qui ont signé la promesse que ce massacre n’arriverait jamais. »

Qu’on ne dise plus jamais qu’il ne s’est rien passé à Sabra et Chatila

[8] Le 7 août 2006, subissant le contrecoup de 27 jours de bombardement israéliens, le chef de gouvernement libanais Fouad Siniora, alors en réunion avec les ministres arabes des affaires extérieures, s’effondre en pleurs.

[9] « Que d’autres peuples, d’autres continents existent également, qui revendiquent une place bien méritée, non seulement dans l’histoire universelle mais encore dans notre propre histoire occidentale, c’est un état de fait que nous ne pouvons plus ignorer à une époque où nous parlons de la conquête de l’espace.

Aussi le moment semble-t-il venu de parler d’un peuple qui a profondément marqué le cours des évènements mondiaux, un peuple auquel l’Occident et avec lui l’humanité tout entière doivent beaucoup. En dépit de quoi et sur cent traités historiques que vous feuilletterez, vous n’en trouverez guère plus de deux qui mentionnent son nom. Aujourd’hui encore […] l’Europe prémédiévale ne retient guère l’attention, pas plus que les évènements extra-européens contemporains du Moyen Age. Qu’en ce temps-là, aux portes mêmes de l’Europe, les Arabes aient porté pendant les trois quarts d’un millénaire le flambeau de la civilisation, qu’ils aient donc connu une période de splendeur deux fois plus longue que celle des Grecs, qu’ils aient en vérité influencé l’Occident plus directement et plus diversement que ces derniers, qui s’en soucie ? » (Sigrid Hunke – Le soleil d’Allah brille sur l’Occident (Albin Michel 1963)

 

En illustration à cet extrait de Sigrid Hunke, pour le prototype de l’ordinateur et tout le reste je recommanderais quelques vidéos dont les liens sont indiqués ci-dessous. Ceux qui voudraient en savoir plus sur le passé de Bagdad ne regretteraient pas de voir ces vidéos.

 

-Les Grandes Inventions des savants musulmans

https://www.youtube.com/watch?v=P0JfSxCSPzw

 

-Les Inventions des Musulmans 1/3

https://www.youtube.com/watch?v=bAvQm51lg5g

 

Les inventions de musulmans 3

https://www.youtube.com/watch?v=5Rv2hP2_8jY

 

– 1001 Inventions et le monde d’Ibn Al-Haytham

https://www.youtube.com/watch?v=BlZlI_Penkg

 

 

« يا عزة الشرع » قصيدة ٌ رائعة ٌ

« يا عزة الشرع » قصيدة ٌ رائعة ٌ

مُساهمة من طرف A.rahman في الإثنين ديسمبر 13, 2010 9:23 pm


بينما كانت الفضائيات تصفق وتهلل لدخول القوات الامريكية ارض العراق وتطيح به وبنظام الحكم الذي فيه,كانت « عزة الشرع » المذيعة في التلفزيون العربي السوري قد بدات للتو باذاعة نشرة الاخبار, وكان اول الاخبار العاجلة التي هلت على غرفة الاخبار هو « فاجعة » سقوط بغداد, لم تستطع « عزة الشرع » تحمل هول الخبر, ولم تستطع اخفاء

عشقها لبغداد ,فتلعثمت « عزة » بالخبر وضاعت الاصوات من فمها,واجهشت بالبكاء مع اول كلمة من ذاك الخبر…

لم يكن البث الفضائي متاحاً في العراق في تلك الفترة,لكن الشاعر « احمد عمر بكر » الذي كان يسكن مدينة القائم(مدينة حدودية بين سوريا ومحافظة الانبار العراقية),كان باستطاعته ان يلتقط بث التلفزيون السوري, وشاهد ما اعتلى « عزة » من بكاء,فأثار ذلك المشهد في نفسه الالم فوق الم الاحتلال والغزو….

فكتب في « عزة » قصيدته المشهورة « يا عزة الشرع » التي قال فيها::

ياعزة الشرع سيف الحق بتار …..فلتسلم الشام كي تبقى لنا الدار

جحافل الغزو قد جاءت مدججة….. درع , مشاة , صواريخ وأقمار

لتطفئ البسمة الزهراء في شفة …..ولتسق الورد مما جاد آذار

ياعزة الشرع في عينيك أقلقني….. دمع حزين على الخدين مدرار

فلتطمئني , بل كوني على ثقة….. بأن أرواحنا للشام أسوار

ياعزة الشرع دير الزور معبرنا….. الى بلاد بها عزم وإصرار

فهذه الأرض بسم الله باقية….. والمردفون لنا في الحرب حضار

ياعزة الشرع قال الشرع من زمن….. سطو المسلح فيه الخزي والعار

لقد صبرنا وآذتنا جرائمهم …..ما ليس يصبره في الصبر عمار

هم اشعلونا بنار من قذائفهم….. كوني سلاما وبرداً أنت يا نار

في ام قصر أرى ارتالهم سحقت….. وفي المطار لنا شأن وأسرار

ياعزة الشرع والاخيار تسألني….. ما بال بغداد بالساعات تنهار

قلت الخيانة أعيت كل داهية….. والحرب نادى لها عبد وسمسار

فالعبد قد خبأت حقدا عباءته….. والآخر العجل قد ساموه تجار

صار الصباح خسيسا في معاجمنا….. وفوق هذا وذاك فهو غدار

بوش يخوض حروبا من خزائنهم….. بقر حلوب وفي الخلجان خوار

أما الرعاديد من أعراب امتنا….. عهدا قطعناه منهم يؤخذ الثار

ياعزة الشرع ما نالو عراقتنا….. وان أصبنا بضعف فهو دوار

فالشام فخر وبغداد لنا أمل….. هما العرينان والباقون هم عار

فكل ام لنا خنساء صابرة….. وكل خال لنا صخر وكرار

يبقى العراق منارا هاديا ابداً….. كأنه علم في رأسه نار

سيبزغ الفجر من انبارنا وغداً….. من ارض فلوجتي تأتيك أخبار

وانتهت انفاس « ابو عمر الدليمي » معها,

فقد قيل انه لم يكمل القصيدة حتى وافاته المنية بالسكتة القلبية,فقام بعض الاخوة المقربين منه بنشرها بعد فترة,لتنتشر سيرتها في الافاق

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :