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Contre l’oubli: Le projet du Coup d’Etat du MTI du 8 novembre 1987 (1)


burgat

 

Contre l’oubli : Le parti Ennahda prépare son prochain congrès prévu pour ce mois de mars. Il serait utile que sa direction et ses militants se souviennent de cette page de leur histoire qui est aussi l’histoire de la Tunisie et assument enfin ne serait-ce qu’une partie de leur passé.
Ahmed Manai

salah-karker
Le projet du Coup d’Etat islamiste du 8 novembre 1987 (1)
Une page méconnue de l’Histoire de la Tunisie
Lire aussi:
Le MTI désigne dans le texte : le Mouvement de la Tendance Islamique. Ce dernier (Selon l’islamologue François Burgat ) a donné naissance à En Nahdha,
Au groupuscule appelé « parti de la libération islamique » : Il s’agit de la section tunisienne du parti (international) de libération islamique (pli).
Au groupuscule appelé : « Le jihad islamique »
A un groupuscule « pro-iranien »,
A la Gauche islamique : « les islamistes progressistes (appelés aussi 15-21) »
Extrait de « l’islamisme au Maghreb ».Editions Karthala , 1988, Reproduit et achevé d’imprimer le 27 mars 1995. Editions Payot and rivages. pp 253-262.
Cet extrait  a été retranscrit par SBA qui vous recommande d’acheter le livre.
François Burgat par Wikipédia: est un politologue, directeur de recherche au CNRS, depuis mai 2008 directeur de l’Ifpo (Institut français du Proche-Orient), à Damas. Conférencier invité par un grand nombre d’universités étrangères, d’organisations internationales ou de think-tanks (du Forum Economique Mondial, au Parlement Européen ou à l’OTAN), il a résidé plus de dix-huit ans au Maghreb, au Proche-Orient et dans la péninsule Arabique et travaillé à l’Université de Constantine en Algérie (1973-1980), au Cedej du Caire (1989-1993) puis comme directeur du Centre Français d’Archéologie et de Sciences Sociales de Sanaa (1997-2003). Son laboratoire de recherche de rattachement est l’Iremam (Aix-en-Provence).
pp 253-262
La contre-violence
« Le brutal retour à la répression et l’amalgame imposé aux deux successeurs de Mohamed Mzali par le président Bourguiba a par contre réenclenché le processus de radicalisation du mouvement.
L’expression extrême de ce processus a été la rupture opérée par le mouvement dans sa stratégie légaliste et l’élaboration, en riposte à l’extrémisme bourguibiste de l’été 1987, d’une tentative de déposition armée du chef de l’Etat. révélée quelques heures après la déposition, réussie celle-là, par le premier ministre, la tentative orchestrée par le Mouvement de la tendance Islamique (MTI) d’accélérer à tout prix la venue de l’après Bourguiba demeure encore largement mystérieuse. Si l’implication d’un noyau militaire est attestée par les 73 arrestations opérées dans les premiers jours du nouveau régime et la mort sous la torture d’un commandant d’active l’importance de l’implication institutionnelle de l’armée demeure inconnue. Ni les porte-parole du mti, qui refusent assez logiquement de donner des précisions (tout en reconnaissant que l’extension de leur courant ne s’est jamais heurtée à des frontières socioprofessionnelles d’aucun ordre), ni les porte-parole du régime, qui ont cherché manifestement – une fois n’est pas coutume- à minimiser l’action du mti, ne permettent d’en restituer clairement l’itinéraire. pour les responsables du Mti, il s’est agi d’une contre-violence préventive, que leur mouvement n’aurait en aucune manière voulu exploiter pour prendre un pouvoir considéré en l’état de rapport des forces comme un « cadeau empoisonné ».
C’était un scénario à la soudanaise, déclarent-ils aujourd’hui, qui aurait simplement permis à un moment où le mouvement était menacé d’élimination physique, de faire sauter le verrou répressif du bourguibisme. Un gouvernement de salut national ne comprenant aucun des leaders islamistes aurait alors été formé… »au lieu de ne faire que le premier-temps, c’est-à-dire déposer Bourguiba, nous, nous aurions complété le processus, c’est-à-dire rompu avec l’absence de démocratie. »
Telle est la version que donne, quatre mois plus tard, Salah Karkar, leader du mti à cette phase cruciale de son histoire (Mars- Novembre 1987), avant de devoir prendre lui-même la fuite pour la France.
Salah Karkar,(Entretien avec l’auteur [ François BURGAT], en présence d’Habib Mokni, Paris, mars 1988)
Comment peut-on expliquer ce qui s’est passé… ? Il faut d’abord rappeler qu’aucune partie de la société tunisienne n’est exclue de l’appartenance au mouvement islamiste : que se soient les professeurs, les paysans, les agents de police ou … les militaires. Ce sont tous des tunisiens, des êtes humains qui ont besoin de cette formation. On ne fait pas de tri en demandant les cartes d’identité et en écartant telle ou telle catégorie de citoyens à cause de leur formation professionnelle : « vous êtes militaire ? alors vous n’avez pas besoin de l’islam… » non, ce n’est pas ça. Notre point de vue doit être explicité à tout le monde. Comme il y a des commerçants ou des intellectuels qui acceptent nos idées, eh bien ! il y a des militaires.[…]
Notre dernier congrès, en décembre 1986, avait décidé d’éviter au maximum la confrontation avec le pouvoir[…]eh bien,[…] Bourguiba […], qui connaissait exactement cette conception, qui savait parfaitement qu’il ne risquait pas a place du fait des islamistes, mais qui ne voulait pas – lui le laïque, lui le sans-foi, lui qui était contre toutes les normes et valeurs de notre société- que la Tunisie revienne un jour à ces valeurs et qui considérait la montée de l’islamisme comme très dangereuse pour l’avenir du pays, Bourguiba voulait la confrontation. Il l’avait dit à plusieurs reprises : « je vais consacrer mes derniers jours à combattre les bidonvilles et les Khouanjia. » il ne voulait, pas d’aspect islamique pour la Tunisie. Absolument pas. Jamais.

Nous étions contre cette confrontation avec le pouvoir. Mais le pouvoir, et surtout Bourguiba, la voulait. Il disait à ses proches collaborateurs : « si je ne parviens pas à éliminer les islamistes au cours de mes jours, vous, vous n y parviendrez jamais. » Alors, ils ont tout fait, tout. Vous ne pourrez jamais imaginer tout ce qui s’est passé en Tunisie entre mars et octobre 1987. C’était la terreur. C’était la guerre populaire. Personne n’était à l’abri. même dans les montagnes. Personne ne pouvait être sûr, s’il sortait de chez lui, même sur une montagne, d’y revenir et de garder ses quelques sous dans sa poche. Tout le monde a été durement frappé. Une vieille femme de soixante-dix ans qui porte le voile, on entre chez elle pour le lui enlever. On a tout fait : l’armée, la police, et la milice du parti. A peu prés cent cinquante mille personnes étaient à la poursuite des membres du mouvement. Avec des armes, avec des bâtons, avec tous les moyens. Et nous, on a évité toute confrontation. Ils ont vraiment préparé les conditions d’une guerre civile.

Les consignes données à la base étaient de jamais rien faire. Il ne faut pas oublier qu’aucune ambassade n’a eu de problèmes.[..]Aucune personne ayant causé des problèmes à notre mouvement n’a eu à subir quoi que ce soit de sa part. On était très conscients de ce que, si on faisait quelque chose, même en situation de légitime défense, le pouvoir allait prendre ça comme prétexte pour déclencher l’escalade et faire exploser la situation. Nous, on a gardé notre sang froid. On était très durs avec les gens [ de la base] : « il ne faut rien faire, ne donnez pas l’occasion au pouvoir d’éliminer le mouvement. » qui en aurait subi les conséquences ? le pouvoir est dans les palais. C’est le peuple qui aurait subi les conséquences d’une guerre civile. C’est pour cela qu’on a cherché à ne donner aucune occasion au régime. Mais malgré cela, Bourguiba a voulu coûte que coûte faire l’impossible.
[pour Habib Mokni , représentant du mouvement à Paris],

(C’est la seule photo disponible de M.Habib Mokni sur le web, elle date de 1990)

« Bourguiba était devenu une bombe à retardement. » elle était là, elle était programmée, tout le monde la voyait et personne ne bougeait pour la désamorcer. C’était véritablement ça. Parce que Bourguiba, que voulait-il ? Il voulait d’une part liquider -physiquement- un mouvement politique : plusieurs dizaines de personnes étaient menacées de mort. Et d’autre part, ensuite, il voulait créer un climat de guerre civile. Parce que c’était inévitable. Liquider Rached ghannouchi et compagnie, cela voulait dire systématiquement, obligatoirement, la guerre civile. Il y avait des milices armées préparées pour cela. Et, de l’autre coté, il y avait le mouvement, qui avait démontré sa puissance, et sa force, et sa capacité de mobiliser la rue. Laisser Bourguiba exécuter sa folie, c’était vraiment ce qu’il y avait de plus irresponsable. Depuis Hédi Nouira, tout le monde disait : » Pourquoi garder Bourguiba ? » tout le monde était unanime, à l’intérieur, comme à l’extérieur, sur le fait que Bourguiba devait partir. Même les amis de Bourguiba, même ses ministres souffraient…Mais personne n’a bougé pour l’écarter. Si le mouvement était capable de le faire et qu’il ne le faisait pas…, c’est qu’il était devenu fou !

Alors [conclut Salah Karkar],

« dans une phase pareille, qu’est ce qu’il était possible de faire ? La France ne s’est pas trouvée là pour dire à Bourguiba : « Non, arrête… » les Etats-Unis ne sont pas venus lui dire : « Non, arrête… ce n’est pas le bon chemin. » on n’a pas trouvé le parlement, qui aurait pu se dire : « Pour la première fois, je vais prendre une décision… » Ni son premier ministre, ni ses ministres ne l’ont conseillé. Ce n’était plus possible. On parle de vingt-cinq morts…je ne sais pas. La Ligue [ la Ligue tunisienne des droits de l’Homme]n’a pas continué à suivre la chose. Vingt-cinq entre les émeutes, tués par balle dans la rue, les interrogatoires et les deux exécutions.

La Tunisie n’avait pas le choix. Elle n’avait pas le choix. Il y avait deux possibilités : ou bien la guerre civile, ou bien le départ de Bourguiba. On cherchait cette solution depuis longtemps, mais on aurait voulu qu’elle vienne de la part d’un autre. On a suggéré cela indirectement à MzAli : « Allez-y techniquement c’est faisable…Vous êtes responsable…, vous êtes premier ministre, allez-y ! ».
Jusqu’à la dernière minute, on a retardé. La répression a pourtant duré sept ou huit mois. Il y avait déjà des morts. Des assassinats politiques. Des morts sous la torture. Mais le mouvement n’a pas bougé. Et cela, c’est une preuve supplémentaire que le mouvement n’est pas violent. Il voit ses frères, ses membres morts sous la torture et il ne bouge pas. Ça veut dire que notre stratégie, ce n’est pas cela. C’est seulement à la fin, parce que ce n’était pas seulement le mouvement qui était menacé, mais le pays tout entier ; alors il a fallu bouger. Et dans quel sens ? Non pas prendre le pouvoir…, c’était hors de question. Mais écarter Bourguiba parce qu’il devenait fou, et redonner le pouvoir politique au pays.

C’était en fait le scénario à la soudanaise, à la Souar Adhahab[ qui a permis de déposer Nimeiry]. Eliminer Bourguiba. Non pas par la force. On était très net sur ce point. Il ne faut pas lui faire de mal. Jamais. Et associer tout le monde, tous les partis. Parce qu’on est conscients. On n’est pas prêts à assumer l’héritage de Bourguiba. On est incapables de résoudre le problème du pays. Alors, il faut faire participer tout le monde. Appeler tout le monde à assumer ses responsabilités. A faire sortir le pays du dilemme, de la crise. Instaurer un gouvernement de salut public, de salut national, un régime parlementaire où tous les partis politiques participent à l’évolution du pays. Il n’était pas envisageable de prendre le pouvoir. Ça c’est clair et nt. Tout ce que nous cherchions, c’était un climat démocratique plus au moins favorable au dialogue, à l’évolution des idées et au changement pacifique. Donc pourquoi le pouvoir ? La stratégie du mouvement était d’éliminer Bourguiba, non pas comme personne, mais comme système de décision. Et remplacer cet appareil par…disons le parti au pouvoir, le parti destourien, les gens valables du parti destourien…, le MDS…, le groupement populaire…,le MUP 1, le MUP 2, les indépendants…Vous vous demandez : Comment aurions-nous fait le tri entre les bons et les mauvais au sein du PSD ?

Ça, c’est connu. eux-mêmes ont conservé certains ministres et en ont pourchassé d’autres…la Tunisie n’est pas très grande. Tous les gens se connaissent[…].

Il y a des gens vraiment fascistes, contre toute liberté et contre tout démocratie. Ils ne veulent pas discuter. Nous, on est disposé à discuter avec tous. Eux, ils refusent. Mohamed Sayah, aujourd’hui, refuse de discuter avec moi. Quand il était ministre, je veux bien comprendre. Mais aujourd’hui, il n’est plus rien et il refuse toujours. Est-il objectif ? est-il suffisamment sûr de lui pour accepter la discussion ? Non .Il y a quelques éléments… Mansour skhiri, Mohamed syayah…même leurs collègues n’ont pas pu les accepter. Est-ce que ces gens sont valables ou non, je crois que c’est une fausse question. Le problème ne dépend pas des personnes. Il dépend à mon sens d’une stratégie, d’une méthodologie. Aucun parti politique ne peut résoudre la crise à lui seul. Ou bien on accepte la méthode qui consiste à faire participer tout le monde, et, comme ça, si on arrive à résoudre la crise…, tant mieux. Si, même avec la participation de tout le monde, on n’arrive pas à la résoudre, on n’aura pas de problème ; voilà… ! toutes les portes étaient ouvertes…, libre à qui veut de critiquer : il prend la parole et il nous montre. Nous, ça a été notre méthodologie. Ben Ali avait une très bonne occasion de devenir vraiment leader et responsable, c’était de faire gouverner toute la Tunisie par tous les tunisiens. A mon sens, c’est la meilleure stratégie et la meilleure méthodologie pour réussir. Si ces gens choisissent cette méthode, ils peuvent réussi, pourquoi pas ? s’ils vont gouverner le pays seuls, ils n’y parviendront jamais. Et d’ailleurs, le parti, c’est une centaine de personnes… qui pensent et qui ont des points de vues. Les autres, la base, ils passent de « vive [ bi rouh, bi dem : « par l’esprit et par le sang »] Bourguiba » à « vive Ben Ali » sans transition.

On avait un scénario. Et les choses se précisaient de plus en plus : les hommes, les personnalités, les anciens ministres comme Mohamed Mzali, comme Mohamed Masmoudi, etc., comme le MDS tout spécialement, parce que c’est plus au moins notre allié. C’était à peu prés le scénario de Souar Adhahab: Donner le pouvoir aux politiques. Et permettre à tout le monde et à nous-mêmes de travailler en liberté.
Est ce que c’est notre tentative qui a déclenché celle de Ben Ali ? C’est une question qui reste à clarifier. Les trois jours, le 6, le 7, et le 8, ce sont des jours historiques pour la Tunisie. Jusqu’à présent, ils ne sont pas clairs du tout.

Pourquoi a-t-on applaudi la venue de Ben Ali ? Est-ce qu’il est notre ami ? Pas du tout. On aurait bien voulu avoir ce Ben Ali deux ou trois mois plus tôt. Dans ce cas, on n’aurait jamais pensé à une intervention militaire. Et si vraiment il s’agissait d’un changement dans notre manière de travailler, alors pourquoi n’a-t-on pas continué ? Vous croyez que Ben Ali était une barrière ? Pas du tout. Jamais. Jamais. Mais notre principal problème, et le problème de toute la Tunisie, de tous les tunisiens, c’était Bourguiba et le déblocage de la situation. Eh bien, nous avons approuvé. Bien que l’on n’ait pas été tout à fait favorables à la personne, mais quand même…c’est une étape importante.

Le problème est que Ben Ali a mené à bien la première partie du scénario, mais pas la seconde. Il a écarté Bourguiba, Mais il a garanti la continuité. C’est ça la différence. Le premier projet était d’écarter Bourguiba et de garantir la démocratie. Malheureusement, la Tunisie n’est pas assez mûre pour cela. On continue à militer pour la démocratie et le changement.[…]La Tunisie a perdu, l’occident a perdu aussi. La meilleure occasion d’instaurer un vrai régime de démocratie et de liberté était la tentative du MTI. Il faut respecter les gens, il ne fait pas imposer son point de vue par la force. C’est une conviction pour nous. ».

https://tunisitri.wordpress.com/2010/12/02/tunisie-1987-mti-groupe-securitaire/

http://numidia-liberum.blogspot.com/2015/01/tunisie-rappels-des-activites.html/

Le projet du Coup d’Etat islamiste du 8 novembre 1987 (2)
Le projet du Coup d’Etat islamiste : Pourquoi le 8 Novembre 1987 ?

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