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Tunisie : les incorruptibles


Tunisie : les incorruptibles

Tunisie : les incorruptibles

Les embûches n’ont pas eu raison de l’obstination de ces mercenaires de la transparence. Voyez Emna Chebâane. Armée de son appareil photo, cette jeune femme de 22 ans ne dispose que de trente secondes. Trente secondes pour prendre en rafale, image par image, lors qu’un vote est ouvert, les députés présents qui peuvent s’exprimer avec leur carte électronique depuis n’importe quelle place dans l’Hémicycle, voire à main levée.

Patiemment, Emna « recolle » ensuite chaque nom avec les points verts ou rouges qui se sont allumés un bref instant sur le tableau derrière le perchoir. Une dernière validation vidéo, et la liste nominative des votes peut être rendue publique. « Emna est capable de reconnaître n’importe quel député rien que par ses mains!», pouffe Amira Yahyaoui, 29 ans, présidente d’Al- Bawsala (la boussole). Depuis dix-huit mois, cette ONG s’est installée sans rien demander à personne au coeur de l’Assemblée nationale constituante (ANC) tunisienne, formée au lendemain des premières élections libres, le 23 octobre 2011, après la chute du régime de Zine El-Abidine Ben Ali.

Témoins privilégiés de la transition tunisienne, ils ont entre 22 et 32 ans. Dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale constituante, rien ne leur échappe. Absentéisme des députés,vrais-faux débats: l’ONG Al-Bawsala remet les pendules à l’heure

Aucune commission, aucun débat, aucun vote ne lui échappe. Des empoignades sur la future Constitution aux discussions sur le projet de loi très sensible relatif à la justice transitionnelle qui se sont ouvertes vendredi 13 décembre, tout est immédiatement tweeté, puis décrypté sur le site Marsad.tn («l’observatoire ») développé par Al-Bawsala. L’Assemblée de Tunis, elle, ne livre aucun compte rendu public des es débats.Une expérience unique menée par sept jeunes incorruptibles et déterminés, sept témoins privilégiés de la transition tunisienne.

bawsalaLe site Bawsala

Amira Yahyaoui, blogueuse, était à Paris, sans papiers depuis cinq ans, quand le soulèvement tunisien a éclaté. Fille du juge Mokhtar Yahyaoui, révoqué en juillet 2001 après avoir écrit une lettre ouverte à l’ancien président Ben Ali pour dénoncer le manque d’indépendance de la justice, cette jeune femme est aussi la cousine de Zouhair Yahyaoui, cyber dissident réputé, mort d’une crise cardiaque en mars 2005 à 37 ans, alors qu’il sortait des geôles de l’ancien régime, où il avait subi torture et privations. Amira, de retour à Tunis dès le 17 janvier 2011, est aussi têtue. Sa première idée, sitôt passées les élections d’octobre 2011, a été d’organiser «un contre pouvoir ».

Après dix-huit mois d’observation tourmentée, Amira Yahyaoui se dit déçue par l’élite tunisienne dont elle est elle-même issue.

Selim Kharrat, 32 ans, ex-blogueur censuré, diplômé en économie, a quitté le poste de consultant qu’il occupait en France pour rejoindre Tunis, «sans hésiter une seconde». Ons Ben Abdelkarim, 24 ans, ingénieure Télécom Paris Tech, a plaqué elle aussi sans regret son travail dans une tour de la Défense. « J’avais le choix entre regarder passer le train et le prendre», dit elle. Tous deux ont divisé par trois leurs revenus. Regard clair et lumineux, Ghada Louhichi, 27 ans, titulaire d’un master en civilisation espagnole, exulte. Spécialiste de la transition espagnole après la chute de Franco, elle peut enfin vivre la sienne.

Tammem Mahjoub, 27 ans, juriste de formation, a abandonné l’association belge Avocats sans frontières pour «vivre ce moment historique». La benjamine, Emna Chebâane, 22 ans, poursuit en parallèle ses études en droit public. Seul le webmaster, Nabil Yahyaoui, le frère d’Amira, agit le plus souvent à distance. Pour éviter toute tentation, l’équipe est plutôt bien payée (autour de 2000 dinars, soit 900 euros, un salaire pas très éloigné de celui des députés).

Amira Yahyaoui

Amira Yahyaoui

Le financement est assuré par des partenaires comme The Institute for War and Peace Reporting, fondé après la guerre des Balkans, ou Media in Cooperation and Transition, une ONG allemande. Rien du côté de la France, bien que tous les travaux de Marsad.tn soient publiés en deux langues, arabe et français. Toutes les informations indispensables aux journalistes et aux ambassades qui tentent de suivre les débats tunisiens chaotiques viennent de là. Ni la crise politique ni les assassinats, comme celui, le 25 juillet, du député de l’opposition Mohamed Brahmi, n’ont fait dévier Al-Bawsala de son but: tout dire, tout archiver de cette période inédite qui a vu un gouvernement dominé parles islamistes succéder à une dictature.

L’équipe a commencé par publier les biographies des 217 députés (pour la plupart inconnus avant l’élection) alors que l’Assemblée n’était même pas en mesure de fournir leur date de naissance. Puis elle s’est introduite dans les commissions, raflant les PV parfois rédigés sur un simple cahier, relevant tous les échanges. Dans l’Hémicycle, ils se sont installés dans le coin gauche de la tribune réservée à la presse, face aux députés de l’opposition issus de formations neuves et plus complexes que le bloc monolithique des islamistes d’Ennahda.« Depuis les élections, plus d’un quart des élus ont changé de parti », relève Selim Kharrat.

Les débuts ont été âpres. Présente lors de la commission sur le préambule de la future Constitution et sa fameuse discussion sur la charia, Amira Yahyaoui tweet les avis, parfois surprenants, des élus présents. « Ça m’a valu une avalanche de réactions, certains députés ont voulu m’interdire d’accès », s’amuse la jeune femme. Il faudra l’intervention de plusieurs membres de l’ANC, dont la vice-présidente, Meherzia Labidi, représentante du parti Ennahda; puis le dépôt, en août 2012, d’une plainte contre l’Assemblée et son président, Mustapha Ben Jaafar, à la tête du parti social démocrate Ettakatol, pour « abus d’autorité »; et, enfin, la création de fausses cartes de presse, pour que, de guerre lasse – « à l’usure » –, on les laisse circuler à leur guise.

En mai 2012, l’ONG a rendu publique la décision d’augmenter les indemnités des parlementaires. Certains ont alors pris les devant sen remettant leur feuille d’imposition aux mercenaires de la transparence. En mars, la publication du taux de participation aux travaux de l’ANC a eu un effet ravageur pour l’opposition et le camp dit « progressiste ». Il atteignait péniblement 55% de présence, contre 80% en moyenne pour les élus islamistes d’Ennahda. Depuis, les députés sont tenus de justifier leurs absences. Plus récemment, Al-Bawsala a épinglé une élue d’Ettakatol qui avait voté à trois reprises un article de loi. « Elle a commencé par nier, mais on lui a dit que nous avions la vidéo, et elle a fini par présenter des excuses publiques, raconte Amira. C’était horrible parce qu’elle a fait partie de ceux qui,toutes tendances confondues, nous ont le plus soutenus. »

La vigilance d’Al-Bawsala va parfois à l’encontre des idées reçues. L’équipe a ainsi relevé que les droits des femmes étaient bien défendus par… les élues d’Ennahda. « Beaucoup d’entre elles ont plaidé pour l’égalité homme-femme, tout comme elles ont vivement protesté pour être mieux représentées dans le gouvernement», rapporte Amira Yahyaoui. Plus surprenant encore, selon la présidente de l’ONG, le débat retentissant sur la « complémentarité » de la femme vis-à-vis de l’homme, concept imputé aux islamistes, serait né d’un malentendu : « L’élue de l’opposition qui avait compris ça s’est trompée. Elle était sincère mais ce la a poussé Ennahda à éclaircir les choses.»

«Avec cette Constitution, les gens vont se rendre compte à quel point notre pays n’est pas tourné vers l’Europe, mais est conservateur, sans culture politique, assure Amira Yahyaoui. Ils vont découvrir aussi que les élus ne suivent pas toujours leur parti. Ou que des députés dits démocrates ont voté contre l’inscription de l’universalité des droits de l’homme dans la Constitution.» Dans une société civile tunisienne de plus en plus politisée, Al-Bawsala a su garder ses distances. « Nous ne sommes pas neutres, nous avons émis des recommandations dans un rapport conjoint sur la Constitution avec Amnesty International, la Fondation Carter et Human Rights Watch, souligne Selim Kharrat. Mais nous ne sommes pas partisans. Vivre les débats de l’intérieur met en évidence les manipulations de la presse et des partis, au point que tu as l’impression de vivre dans deux mondes. »

Depuis un an, Al-Bawsala organise des débats citoyens sur le terrain avec des députés. Sans tribune, sans pupitre, dans des régions qui ne sont pas les leurs, ces élus sont confrontés au mécontentement populaire d’une société toujours aussi pauvre et lasse des querelles politiques. Le premier de ces débats, en novembre 2012, à Kabaria, une banlieue très défavorisée de Tunis d’où sont partis par la mer bon nombre de clandestins, s’est terminé par les pleurs de quatre députés de sensibilités différentes. «Ils n’ont pas l’habitude, ils ont été bousculés, témoigne Ons Ben Abdelkarim, qui pilote le projet. Nous ne choisissons pas les thèmes mais, invariablement, les gens parlent des logements, du chômage, avec des paroles très émouvantes.»

« Il y a toujours un petit quart d’heure où ça chauffe, glousse Ons, mais c’est positif pour tout le monde. Ce n’est pas parce que Ben Ali est parti que tout a changé. Or, les Tunisiens ont envie que ça change vraiment, et ils commencent à désespérer. Là est le vrai danger.» Dans le même esprit, Al-Bawsala veut introduire des débats de démocratie participative dans les conseils locaux et les municipalités. Après dix-huit mois d’observation tourmentée, Amira Yahyaoui se dit déçue par l’élite tunisienne dont elle est elle-même issue,« par une génération qui a laissé tout faire et qui est prête aujourd’hui à troquer de la liberté pour plus de sécurité ». Quelques minutes plus tard, et alors qu’elle va prendre un vol pour New York ,où l’ONU l’a conviée à raconter son expérience, elle se reprend. « La Tunisie sera le premier pays arabe démocrate », jure-t-elle. A ses yeux, le pessimisme n’est rien d’autre qu’une « trahison ».

Par Isabelle Mandraud, Journal Le Monde du vendredi 20 décembre 2013

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