Ahmed Manai: La Tunisie à la veille du référendum

ahmadou

Cet article a été envoyé fin avril, aux deux journalistes du Monde qui y ont été cités. Le premier, J.P.Tuquoi, le trouva très bien et exprima son accord avec mon analyse. Quant à Florence Beaugé, elle n’en a retenu que le tort que lui causait cette citation.
L’article a été envoyé aussi à la rédaction du Monde, sans la moindre illusion sur ses chances d’être publié. L’assistante du responsable de la page Débats m’a promis une réponse pour le week end du 25/26 Mai 2002. Elle n’est jamais arrivée.
Ahmed Manai


La Tunisie à la veille du référendum
Ahmed MANAI: avril 2002
“ Seule la France, le partenaire principal de la Tunisie, serait en mesure de contrecarrer les desseins du président tunisien ”, écrit J.P.Tuquoi, en guise de conclusion à sa tribune libre< le Monde du 26/03/02.
Si les Tunisiens ne connaissaient la sympathie que porte le coauteur de “ Notre ami Ben Ali ” à leur combat contre la dictature et pour l’instauration d’une démocratie, ils se sentiraient profondément offensés par des propos, qui, sans le vouloir, marginalisent leurs luttes passées et actuelles et les prive de leur droit légitime de décider librement de leur propre destin.
Ben Ali est avant tout l’affaire des tunisiens. C’est notre histoire et notre culture politique qui l’ont engendré. Ce sont nos intellectuels et notre classe politique qui l’ont longtemps et docilement soutenu. Certains continuent même à le faire avec beaucoup de servilité. Ce sont les Tunisiens, dans leur écrasante majorité et non seulement les quelques dizaines de noms médiatisés, qui subissent, au quotidien et depuis quatorze ans, sa tyrannie, la terreur de sa police, son affairisme et celui de ses proches ainsi que les frasques en tous genres, de sa camarilla de courtisans.
Mais c’est la France, tous gouvernements confondus, qui lui a apporté, sans compter et plus qu’aucun autre partenaire de la Tunisie, soutien politique, caution morale, assistance sécuritaire et appui financier.
Pourquoi donc viendrait-elle aujourd’hui à lui fausser compagnie et à “ contrecarrer ses desseins ”, connus depuis longtemps, même si certains semblent les découvrir à l’occasion de la récente réforme constitutionnelle?
Et surtout que l’on n’invoque pas le droit d’ingérence humanitaire. Les Tunisiens attendent depuis des années qu’un quelconque responsable politique français ou d’un des pays de l’UE (qui finance à hauteur de 30 millions d’Euros par an le ministère tunisien de l’(In-justice) avec lesquels la Tunisie est associée depuis sept ans, dénonce, même à mi-voix, les violations des droits humains en Tunisie et dont la gravité et la permanence suffisent à frapper de caducité l’accord de partenariat.
Mais le souhaite-elle (La France), se demande J.P.Tuquoi?
Pour que ce monstre froid qu’est un Etat se décide à contrecarrer les ambitions personnelles d’un dictateur local, au risque de se faire accuser d’ingérence grave dans les affaires intérieures d’un pays souverain, il lui faudrait des raisons bien plus valables que celles que ne lui offriraient une quelconque empathie avec un peuple en détresse, des pressions d’organisations des droits humains et de la presse ou des appels du pied d’opposants peu représentatifs.
Pour qu’un Etat s’engage dans une telle voie, il faudrait avant tout que ses intérêts vitaux dans ce pays soient sérieusement menacés, ce qui n’est sûrement pas le cas des intérêts français en Tunisie, M. Ben Ali s’y acquittant correctement de ses fonctions d’intendant. Sa décision prise, il lui faudrait aussi disposer des moyens d’une telle option politique: c’est à dire une grande capacité de déstabilisation et un grand pouvoir de stabilisation de la nouvelle situation, en l’occurrence une équipe gouvernementale et un chef, capables d’assurer et de gérer l’alternance.
En parachutant chef de file de l’opposition tunisienne, un ancien ministre qui a plus de partisans en France que dans son propre pays et dont l’unique acte de bravoure (au bout de cinq ans de bons et loyaux services au gouvernement et de six ans de silence complice lors de sa traversée du désert) consista en une signature au bas d’une pétition mollasse en mars 2001, Florence BEAUGE a esquissé (Le Monde du 28 Mars 2001) un début de réponse à cette question. Elle a alimenté, ce faisant, la grande illusion de certains opposants, à savoir que des groupuscules d’extrême gauche, sans aucune assise sociale ni semblant de projet politique, pouvaient parvenir à déstabiliser le régime et à constituer l’alternative politique crédible que les tunisiens attendent de tous leurs vœux.
Illusion contagieuse, puisque, même la direction du mouvement Islamiste ENNAHDHA, terrassée par une grave répression, coupée des réalités du pays et désorientée par son long exil, semble y croire, au point de tenter tout pour se rapprocher de ses pires ennemis de toujours et de chercher à constituer avec eux, un hypothétique front de l’opposition.
Peine perdue, parce que, séparément ou ensemble, les opposants, qui sont dans leur rôle et leur droit de protester, de contester et de dénoncer, ne parviendront pas à leurs fins. Ben Ali a déjà fait passer sa réforme au parlement (Six sur les trente quatre députés de l’opposition ont eu l’audace de s’abstenir) et, moyennant les rituelles magouilles électorales, il sera ‘ plébiscité’ le 26 mai pour briguer un quatrième mandat en 2004, et d’autres plus tard. Si personne ne met fin à sa présence à Carthage, il y sera à vie. Tous les tunisiens en sont convaincus depuis longtemps même si certains leaders politiques découvrent aujourd’hui seulement que le pouvoir est confisqué.
Cette situation impose aux opposants de réfléchir et de proposer de nouvelles formes de combat, mais avant tout, d’avoir l’humilité de reconnaître leurs propres limites et de compter aussi avec d’autres acteurs politiques.
L’histoire de la Tunisie depuis trois siècles, des Beys HUSSEINITES à Bourguiba, témoigne qu’aucun changement politique notable n’est venu de l’extérieur des cercles du pouvoir. La contestation peut certes y aider, mais pas plus, et les contestataires ne peuvent, au moins dans une première phase, revendiquer d’autre statut que celui “ des brindilles de bois servant à allumer le feu ” que réserve Ibn KHALDOUN à leurs semblables.
C’est à l’intérieur de la Tunisie et au sein même du régime que résident les véritables chances de tout changement. La Tunisie va mal. Elle traverse depuis de nombreuses années, une crise profonde et générale qui mine l’ETAT et la société et n’épargne ni son intelligentsia ni son opposition. Le pays régresse à vue d’œil, la société suffoque et ses citoyens désespèrent.
C’est dans l’extrême désespoir de certains tunisiens justement et dans leur grande misère morale, plus qu’ailleurs, qu’il faudrait inscrire les derniers actes criminels qui ont fait de nombreuses victimes innocentes, attenté à l’intégrité de symboles religieux juifs et aux intérêts économiques du pays. On ne condamnera jamais suffisamment de tels actes terroristes, contraires à nos valeurs légendaires de tolérance, d’hospitalité et de respect d’autrui, ni aussi l’imprévoyance et l’incurie d’un Etat policier, là où il se croyait infaillible. Sinon comment expliquer qu’il n’ait pas renforcé la protection de ces sites sensibles et pris les mesures préventives nécessaires qu’impose la situation de vive tension que vit la Tunisie depuis l’agression israélienne contre le peuple Palestinien? Il peut arguer de tout, sauf de manquer d’effectifs policiers! C’est ce même Etat, avec M. Ben Ali à sa tête ou à la tête de ses services de sécurité, qui n’avait pas prévu non plus, l’agression Israélienne contre le QG de Arafat à HAMMAM-CHOTT en 1985 et l’assassinat du leader Palestinien ABOU-JIHAD par le Mossad en 1988.
Ces actes terroristes, qui consacrent la faillite de l’ETAT policier et sa politique sécuritaire, nous interpellent tous et nous enjoignent, pour en finir avec ce régime, de nous mettre en phase avec la seule et véritable contestation porteuse d’espoir.
Les récentes manifestations de soutien au peuple Palestinien, toutes spontanées, ont montré que les tunisiens n’ont plus peur de descendre dans la rue et d’affronter la violence policière. Ils ne manqueront pas de les rééditer pour tenter de mettre fin aux graves injustices qui les accablent. Une contestation sourde se développe par ailleurs dans des cercles de plus en plus proches du pouvoir. Elle a même atteint le cœur du système avec l’interpellation, il y a deux ans, d’une vingtaine d’officiers des services de sécurité et la purge récente qui a suivi l’attentat de DJERBA. Elle traverse aussi la base populaire et toutes les instances dirigeantes du RCD (aux deux millions d’adhérents, réels ou fictifs), lui aussi instrumentalisé, au même titre que tous les autres partis du pacte national, et qu’une analyse simpliste continue de confondre avec son prédécesseur, le PSD de Bourguiba, et à présenter comme étant le parti au pouvoir.
Nombre de ministres, d’ambassadeurs et de hauts responsables politiques en sont venus à paraphraser A. Hermassi (actuel ministre de la culture) à propos de Bourguiba en 1987 et à se demander,’ « S’il n’y a pas un homme dans ce pays, capable d’éliminer Ben Ali’ » ( 1)?
C’est cette contestation qu’il faudrait accompagner, encourager, promouvoir et soutenir, parce qu’elle habite le cœur du pouvoir et qu’elle sera la mieux placée, le moment venu et à l’instar de ce qui s’est passé dans les pays de l’Europe de l’Est, pour assurer une transition démocratique sans trop de bouleversements.
Il ne sert à rien de continuer à témoigner de la nature du régime, largement consommée depuis longtemps, en Tunisie et à l’étranger, ni de chercher à rassembler des groupuscules, issus eux-mêmes des scissions successives d’autres groupuscules, pour influer sur les événements, comme s’y emploient certains opposants. La nécessaire recomposition du paysage politique tunisien ne se fera pas sous la dictature ni à l’étranger et à travers des ententes entre les appareils de groupuscules en exil et des leaders autoproclamés, plus préoccupés par leur promotion personnelle et leur positionnement futur dans la conquête du pouvoir, que par une préparation sérieuse et sereine d’une alternative crédible à M.Ben Ali.
Il est inutile aussi de courir derrière une solidarité internationale qui a montré ses limites et de continuer à se lamenter sur le mur du parlement européen, quand les opposants ne peuvent se prévaloir d’un minimum de soutien de leurs propres compatriotes en Tunisie.
Disons-le clairement et franchement, au risque de déplaire aux résistants du dernier ‘quart d’heure ‘ et de heurter ceux de la première heure: Ben Ali ne quittera le pouvoir que de la manière dont il l’avait conquis en 1987 et sous la pression populaire (qui a sa propre dynamique et obéit à sa propre logique) et non celle de l’opposition ou d’un quelconque partenaire de la Tunisie. Avec cette fois-ci en perspective, un bain de sang garanti!
En attendant, les opposants de tous bords, des islamistes aux gauchistes, qui ont déserté le champ politique durant une décennie, investi celui des droits humains et vécu des communiqués de protestation, de dénonciation et de condamnation, pourraient s’exercer à faire leur autocritique et expliquer à leurs concitoyens leurs erreurs, leurs compromis et leurs compromissions. C’est ainsi qu’ils pourront préparer la Tunisie de demain, gagner la confiance de leur peuple et peut-être un jour son soutien.
Quant aux nombreux candidats à la candidature à la Présidence, ils pourraient s’employer à connaître un peu plus les grands dossiers du pays qu’ils auront peut-être un jour à diriger ; les lendemains de dictature étant souvent plus difficiles à gérer que la dictature elle-même.
1) Cité par N.Beau et J.P.Tuquoi: Notre ami Ben Ali. La Découverte 1999.
Ahmed MANAI: Président de l’Institut Tunisien des Relations Internationales. (ITRI)
Cofondateur du Comité Tunisien d’Appel à la Démission du président Ben Ali : Janvier 1993.
Auteur de: Supplice tunisien: Les Jardins secrets du général Ben Ali. La Découverte, 1995.

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