Poster un commentaire

Quel avenir pour le français en Tunisie?


Christian Riouxà Tunis

18 novembre 202

Alors que débute vendredi le Sommet de la Francophonie, qui se tiendra jusqu’à samedi, à Djerba, en Tunisie, Le Devoir est allé prendre le pouls de cette pointe avancée de l’Afrique à la fois si proche et si loin de l’Occident.

Régulièrement, les enfants de deuxième année de l’école primaire de Hrairia se réunissent en petits groupes pour écouter un conte et jouer à des jeux de société. Cela se passe durant les heures de classe, et toute l’activité se déroule en français. « C’est la méthode que nous avons trouvée pour familiariser ces enfants avec la langue française et les préparer à un enseignement plus systématique », explique Mohamed Abidi.

Depuis peu dégagé de sa tâche pour assurer la direction de l’école, Mohamed a enseigné le français pendant 28 ans aux enfants de 5e année du primaire de cette banlieue pauvre de Tunis située sur les rives du bassin-versant Séjoumi. « Ici, on vit d’expédients et de petits boulots. Contrairement aux quartiers favorisés, ici, rien ne se passe en français. Lorsqu’en troisième les enfants commencent à apprendre cette langue, c’est à peine s’ils connaissent quelques mots. »

Un « butin de guerre » ?

Héritage colonial, le français est-il toujours en Tunisie ce « butin de guerre » dont parlait l’écrivain algérien Kateb Yacine au lendemain des indépendances ?

https://16691a22ccb7474a4e82a65d9841cfad.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-40/html/container.html

Malgré les campagnes d’arabisation, la Tunisie demeure incontestablement un bastion du français dans le monde arabe. Même si la proportion de locuteurs décroît dès qu’on s’enfonce dans les terres, on estime que plus de la moitié des 12 millions de Tunisiens ont une certaine maîtrise du français, bien que tous l’aient appris à l’école.

Dès la troisième année du primaire, les petits Tunisiens consacrent huit heures par semaine à son apprentissage, pratiquement à égalité avec l’arabe, alors que l’anglais ne commence qu’en 5e année. Cet enseignement intensif du français se poursuit jusqu’au lycée, où toutes les matières sont alors enseignées en arabe, à l’exception notable des matières scientifiques qui le sont en français. Même si le français n’a aucun statut officiel en Tunisie, tous les sites des ministères sont accessibles dans notre langue, de même que le journal officiel.

En 28 ans d’enseignement, Mohamed Abidi a pourtant vu décroître le prestige du français. « C’est l’environnement francophone qui disparaît progressivement, explique-t-il. Quand j’étais jeune, on regardait tous France 2 sur les ondes hertziennes et on se passionnait pour les films français. Aujourd’hui, la chaîne est cryptée et la culture française a perdu beaucoup de son lustre. Les jeunes n’en ont plus que pour l’anglais. Leur environnement sonore et numérique est essentiellement en anglais. Ils regardent les feuilletons égyptiens ou libanais et les films américains sous-titrés en arabe sur les chaînes d’Arabie saoudite et des Émirats. J’ai beau être professeur de français, mes deux filles sont aujourd’hui plus à l’aise en anglais qu’en français. »

Dans ses cours, l’instituteur a souvent fait jouer le succès de Céline Dion Parler à mon père. Il pointe les ravages d’un enseignement fondé sur la « méthode globale » qui, contrairement à la bonne vieille méthode syllabique, dit-il, suppose un environnement qui en Tunisie n’existe pas. Il dénonce enfin une formation des maîtres axée sur la pédagogie plutôt que sur les contenus.

Pris en étau entre la progression de l’arabe et celle de l’anglais, le français peine de plus en plus à conserver sa place, confirme Emna Souilah, docteure en didactique des langues à l’Université La Manouba de Tunis. « Cette régression est attestée par les résultats de nombreuses évaluations faites sur plusieurs années », dit-elle. Elle a aussi été relevée lors des examens nationaux.

Selon le rapport Le français dans l’enseignement supérieur au Maghreb, commandité en 2016 par l’Agence universitaire de la Francophonie, les employeurs sont les premiers à se plaindre du faible niveau de français des diplômés universitaires alors que, dans les facultés de français, les échecs sont en hausse.

Les islamistes préfèrent l’anglais

« Les campagnes d’arabisation ont eu des effets négatifs sur l’apprentissage du français », reconnaît Emna Souilah. Le pays en a connu plusieurs. Sous l’influence du ministre de l’Éducation nationale Mohamed Mzali, la Tunisie décida dès 1975 de rétablir un certain équilibre entre le français et l’arabe. Geste symbolique, les cours de philosophie sont notamment passés du français à l’arabe. Dans les années 1980, au primaire et au secondaire, ce fut ensuite le tour de la géographie, de l’histoire et de l’éducation civique, pour se terminer par les sciences dans les années 2000.

« Rien de plus normal », reconnaît la physicienne Faouzia Charfi, même si, souligne-t-elle, « avec le recul de la langue française, ce sont aussi les idées auxquelles elle est associée, celles des Lumières, qui se sont progressivement effacées ». Emprisonnée sous Bourguiba, celle qui fut secrétaire d’État auprès du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique après 2011 déplore « un désamour de la langue française qui s’accompagne souvent de la détestation d’un Occident qui ne fait plus rêver ».

 C’est l’envi­ronnement francophone qui disparaît progressi­vement. Quand j’étais jeune, on regardait tous France 2 sur les ondes hertziennes et on se passionnait pour les films fran­çais. Aujourd’hui, la chaîne est cryptée et la culture française a perdu beaucoup de son lustre. Les jeunes n’en ont plus que pour l’anglais.

— Mohamed Abidi

Ses défenseurs, comme Mohamed Abidi, sont souvent qualifiés d’« orphelins de la France ». L’enseignant rappelle que les islamistes, qui ont participé à toutes les coalitions gouvernementales depuis dix ans, ont tendance à favoriser l’anglais au détriment du français. « Sous Ben Ali, les islamistes tunisiens ont été accueillis en Angleterre. Ils ont toujours préféré l’anglais au français. Ce sont des internationalistes. Pour eux, c’est d’abord l’oumma qui compte, pas la Tunisie. Or, dans le monde, la langue internationale est l’anglais. » En 2019, la mairesse de Tunis, Souad Abderrahim, affiliée au parti islamiste Ennahda, a fait adopter un arrêté obligeant les commerces à afficher en arabe. Mais ce règlement, qui ne faisait que réactiver une circulaire vieille de 25 ans, n’est guère appliqué.

Selon Emna Souilah, le ressentiment contre le français tend néanmoins à s’estomper avec le temps. Ce qui n’est pas du tout le cas de la concurrence avec l’anglais. Selon elle, cet engouement pour l’anglais s’accompagne de « l’idée que le français est une langue difficile, compliquée et complexe et qu’en plus, elle n’est pas internationale ». Ceux qui connaissent la Tunisie ont vu le rayon des livres en anglais des librairies s’allonger avec les années. En 2015, le ministre de l’Éducation avait même proposé de repousser l’enseignement du français de la 3e à la 4e année et de le faire débuter en même temps que l’anglais. Une proposition restée lettre morte tant l’attachement au français demeure fort en Tunisie, notamment dans le milieu des affaires.

Arabe classique ou dialectal ?

Selon la plupart des spécialistes, la formation des maîtres est au coeur de la relance du français en Tunisie. Mal formés, ceux-ci sont censés être bilingues alors qu’ils ont souvent de la difficulté à s’exprimer dans la langue de Molière.

Plusieurs soulignent que, si le niveau du français laisse à désirer, il en va de même de celui de l’arabe. Il faut savoir que l’école tunisienne a choisi d’enseigner l’arabe littéraire, une langue relativement éloignée de l’arabe tunisien parlé couramment dans la rue. L’actuel président, Kaïs Saïed, en est d’ailleurs un chaud partisan. L’écart serait d’autant plus grand qu’aujourd’hui « toute une vie culturelle s’est développée depuis peu en arabe tunisien », explique l’historienne Kmar Bendana, de l’Université La Manouba. « Depuis quelques années, des pièces de théâtre ont été jouées et plusieurs best-sellers utilisent l’arabe dialectal. »

Pour comprendre pourquoi les Tunisiens ne peuvent pas se passer du français, il n’y a qu’à constater la faiblesse de l’édition, et encore plus de la traduction, dans un monde arabe où il se publie moins de livres que dans la plupart des pays européens. Souvent, les manuels techniques ou les traductions n’existent pas. « Aujourd’hui, malgré quelques tentatives de lui substituer l’anglais, la tendance est à la réhabilitation du français en raison de son importance dans le domaine éducatif et dans le secteur économique », dit Emna Souilah.

Mais le français ne se développera pas en Tunisie si les Français eux-mêmes passent à l’anglais à la première occasion, nuance Faouzia Charfi. « Je suis toujours étonnée de voir les représentants de la France s’exprimer en anglais partout. Il faut aussi que le monde francophone parte à la conquête de ces jeunes qui sont attirés par le globish. Le Sommet de la Francophonie serait peut-être l’occasion d’en parler. »

À VOIR EN VIDÉO

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :