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En Tunisie, la difficile opposition au président Kaïs Saïed


Neuf mois après sa prise de pouvoir, associations et intellectuels restent divisés sur la façon d’agir face aux risques de dérive autoritaire.

Par Lilia Blaise (Tunis, correspondance)Publié le 03 mai 2022 à 10h16 – Mis à jour le 03 mai 2022 à 11h13 

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Le président tunisien Kaïs Saïed lors d’un Conseil de sécurité nationale au cours duquel il a dissout le Parlement, le 30 mars 2022 au palais de Carthage, en Tunisie.
Le président tunisien Kaïs Saïed lors d’un Conseil de sécurité nationale au cours duquel il a dissout le Parlement, le 30 mars 2022 au palais de Carthage, en Tunisie. AFP

C’est devenu un rituel depuis son coup de force du 25 juillet 2021. A chaque date-clé (anniversaire, fêtes religieuses, etc.), le président tunisien Kaïs Saïed prononce un discours pour justifier sa « feuille de route », égratignant au passage la classe politique et tous ses détracteurs, des « ennemis de la démocratie au service de forces étrangères ».

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Dimanche 1ermai, jour de la fête du travail et veille de l’Aïd-el-Fitr, il n’a pas dérogé à la règle. A grand renfort de tirades belliqueuses contre ceux qui « essayent d’atteindre l’Etat pendant le ramadan plutôt que de passer leur soirée à la mosquée », Kaïs Saïed a donné le coup d’envoi de l’élaboration d’une nouvelle Constitution : rédigée par un comité d’experts, celle-ci devrait se baser sur la consultation nationale à laquelle quelque 500 000 Tunisiens ont participé en début d’année. Le chef de l’Etat a également annoncé la tenue d’un « dialogue national » qui exclura toutefois « ceux qui ont détruit le pays ».Lire aussi : Article réservé à nos abonnésEn Tunisie, Kaïs Saïed peine à faire participer la population à son projet politique

Son discours n’a pas provoqué de levée de boucliers, pas plus que le démantèlement progressif des institutions acquises après la révolution de 2011, qui a marqué l’année écoulée. Pleins pouvoirs, gel puis dissolution du Parlement, dissolution du Conseil de la magistrature, réforme par décret de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) : les réactions restent timides du côté de la société civile et des intellectuels.

« Peur d’un retour au chaos »

Comment expliquer une telle apathie ? Pour Aziz Krichen, sociologue et ancien conseiller du président Moncef Marzouki, le pays est dans « un moment de vide avec, d’un côté, des élites traditionnelles en déclin et, d’un autre, une nouvelle génération qui a besoin de temps pour émerger. Si ces élites n’ont pas fait la révolution, elles étaient présentes ensuite dans la construction démocratique du pays, poursuit-il, mais elles n’ont pas su se renouveler. » La chercheuse en sciences politiques Yasmine Wardi Akrimi voit dans ce silence « la peur d’un retour au chaos et surtout du manque d’alternative. Beaucoup se disent : arrêter Kaïs Saïed d’accord, mais pour mettre qui après ? »Lire aussi : « Les Tunisiens ne renoncent pas à l’idéal démocratique, mais remettent en question le modèle choisi »

Dans la rue, la contestation des décisions de Kaïs Saïed est circonscrite à deux mouvements d’opposition politique, qui ne parviennent pas à rassembler au-delà de leurs militants. L’un est mené par le constitutionnaliste Jaouhar Ben Mbarek avec « le collectif contre le coup d’Etat », soutenu par le parti islamo-conservateur Ennahda. Ce 26 avril, ils ont été rejoints par cinq partis libéraux et socio-démocrates, qui ont constitué un « Front de salut national » à l’initiative de l’homme politique, Ahmed Néjib Chebbi, 78 ans. Mais il trouve peu d’écho en raison d’un fort rejet populaire d’Ennahda, qui a participé au pouvoir pendant dix ans.Lire aussi : En Tunisie, l’opposition crée un « Front de salut national » face au président Kaïs Saïed

Le second mouvement d’opposition gravite autour d’Abir Moussi, députée et présidente du Parti destourien libre, une formation anti-islamiste, se réclamant de l’héritage de l’ancien président Habib Bourguiba. Mais son discours jugé parfois trop clivant l’empêche d’agréger d’autres courants. Face à ce manque d’alternative politique, les associations locales, en grande partie constituées de jeunes qui se sont mobilisés dans le sillage de la révolution de 2011, peinent à se positionner. « Il y a eu un essoufflement de leur engagement, à cause du même désenchantement qui a poussé les Tunisiens à s’éloigner de la politique ces dernières années », explique la militante féministe Bochra Belhaj Hmida.Lire aussi : Article réservé à nos abonnésEn Tunisie, la dissolution du Parlement prolonge la crise politique

Certaines structures tentent bien de prendre position. I Watch, une ONG œuvrant contre la corruption, qui avait soutenu le coup de force du 25 juillet 2021, appelle désormais à boycotter le référendum constitutionnel annoncé pour cet été. L’ONG Al Bawsala, qui lutte pour la transparence de la gouvernance, a mis en garde plusieurs fois contre les dérives autoritaires du président, de même que certains universitaires et juristes. Mais « l’état de sidération » dans lequel le pays a plongé après les mesures d’exception prises par Kaïs Saïed fait que beaucoup sont encore « en attente ou à la recherche de nouveaux leviers d’action », explique Salma Jrad, directrice d’Al Bawsala.

Emballement de l’inflation

Selon elle, une grande partie de la société civile a commencé par soutenir la prise de pouvoir du 25 juillet 2021. « Mais désormais, il y a une réelle fracture entre ceux qui veulent défendre les acquis des dernières années, notamment en matière de droits et libertés, et ceux qui considèrent que le référendum proposé par Kaïs Saïed est une opportunité pour changer le système politique », ajoute la juriste.

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Olfa Lamloum, directrice du bureau de Tunis de l’ONG International Alert, qui travaille à la promotion des droits économiques et sociaux, confirme cette fragmentation de la société civile, que renforce un débat public polarisé entre pro et anti islamistes. Ceux qui rejettent l’islam politique ont surtout vu dans le coup de force de Kaïs Saïed une défaite des islamistes, l’occasion de les mettre à l’écart du pouvoir, offrant un soutien de facto au nouveau président. « La haine des islamistes amène aujourd’hui à beaucoup d’opportunisme et de complaisance envers les violations des droits humains », juge aussi Bochra Belhaj Hmida.

« Dans ce contexte, les questions socio-économiques sont encore reléguées au second plan », regrette Olfa Lamloum. Le facteur social est pourtant la principale inconnue de cette période. L’emballement de l’inflation (7,2 %) et du taux de chômage (18 %), le creusement de l’endettement dans un pays frappé par deux ans de pandémie et l’impact de la guerre en Ukraine rendent la période très incertaine. La grande centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail, est en pourparlers avec le gouvernement, lui-même toujours en négociations avec le Fonds monétaire international pour l’obtention d’une énième aide financière. Mais rien ne permet d’exclure la montée de la colère au sein d’une population frappée de plein fouet par la hausse des prix.

Lire aussi  « Pour échapper au piège de la dette, la Tunisie doit changer de moteur économique »

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