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De vrais défis au quotidien avec Hend Ben Haj Ali


La Tunisie renaîtra de ses cendres car elle n’a jamais été soumise à travers les siècles

14 JUIN 2022, 

SOHA BEN SLAMA

Hend Ben Haj Ali

Hend Ben Haj Ali

Nous étions dans un monde coupé en deux, cela m’apparaissait clairement. D’un côté ceux qui oppriment et en tirent profit, et de l’autre, les humiliés, les offensés, bref, les victimes. J’ai très tôt choisi mon camp, celui des victimes. Mais attention ! Des victimes qui relèvent la tête, s’opposent, combattent.

(Gisèle Halimi)

Hend Ben Haj Ali, Tuniso-Algérienne, de 59 ans, auparavant Editrice dans une Maison d’édition, et Femme de théâtre, aujourd’hui Conseillère municipale à la Municipalité de Tunis et Présidente de l’ANACOM, Association Nationale des Conseillers Municipaux, a été il y a à peine quelques jours agressée physiquement et verbalement puis incarcérée pour quelques heures, en violation de ses droits, par un représentant de la loi censé la protéger et faire appliquer la loi, alors qu’elle était dans l’exercice de ses fonctions de conseillère municipale élue. Pourquoi ? Elle avait tout simplement voulu appliquer la loi à l’encontre d’un réputé escroc, trafiquant en tout genre et marchand de sommeil aux dépens des migrants et des réfugiés, se proclamant au-dessus des lois, il n’a cessé de les enfreindre. L’affaire est déjà sous investigation judiciaire car même si le Code des collectivités locales, promulgué en mai 2018, ne réserve aucune protection « spéciale » aux maires, ni aux conseillers municipaux. Ces élus, dotés du statut d’agent public, sont protégés conformément au code pénal tunisien, dans la mesure où toute agression commise à leur encontre est qualifiée d’ « agression contre fonctionnaire public ou assimilé ».

Mais qu’en est-il lorsque l’agression est faite par celui qui doit faire respecter la loi et protéger les élus ? Hend ne s’est pas tue, et ne se taira pas. Pour elle, ce n’est qu’une bataille de plus contre la corruption qu’elle combat depuis des années à travers les séances d’écoute filmées des témoignages de celles et ceux, de tout secteur confondu, de l’agriculture à la douane, des journalistes aux magistrats, aux avocats, des enseignants-es aux travailleurs-ses sociaux-les, et d’autres encore, qui ont défilé pour dénoncer, preuves à l’appui, les violations et les actes de corruption et d’injustice perpétrés depuis 2011 pour mettre à genou le pays et démembrer les structures de l’état.

Comme un fleuve en crue, Hend parle avec passion et précision. Ceci est son témoignage.

Leader née, déjà libre et émancipée depuis son jeune âge, elle a fréquenté très tôt les milieux estudiantins de gauche, et a été prise en charge par des leaders de la gauche tunisienne depuis le lycée, période pendant laquelle elle a contribué à la création des comités d’actions syndicales au sein des établissements scolaires. Fruit d’une famille de syndicalistes de gauche, après la perte de son père très jeune, elle est élevée par sa mère algérienne, elle-même fruit de la révolution algérienne et héritière d’une famille de martyrs, qui faisait passer déjà toute petite des couffins aux moudjahidines contre le colonialisme français. Hend grandit en apprenant que femmes et hommes sont égaux dans les devoirs mais aussi dans les droits et s’engage, sur la question palestinienne, fréquentant le Front de Libération de la Palestine, le Front Populaire, l’OLP, qui étaient basés en Tunisie, et se passionne pour les luttes de l’Amérique latine, du temps des soulèvements populaires, des luttes avec une dynamique très forte à l’époque, qui ont impacté la classe estudiantine et ouvrière en Tunisie.

Electron libre, inclassable et refusant de se laisser mettre dans un moule, ce qui en a dérangé plus d’un, car n’appartenant à personne, Hend, a toutefois été de toutes les luttes de la gauche, contre l’injustice que celle-ci a vécu dès les années 80, du temps de Bourguiba et du temps de Ben Ali, de manifestations en revendications, d’affrontements en communiqués.

Et même si elle ne comprenait pas pourquoi il y avait autant de différences et de contradictions entre ces différentes mouvances de gauche, pourtant tournées vers les mêmes objectifs, elle en est restée proche, mais toujours libre dans ses mouvements, dans ses idées et dans ses actions, refusant d’être assimilée à aucune idéologie qui puisse séparer les êtres humains entre eux, cette même idéologie étant une création de ces humains, convaincue que la vraie valeur ultime est la valeur humaine, car il est intolérable et inacceptable, pour elle, de choisir l’idéologie et de rejeter l’humain. Refusant d’accepter que les idées puissent séparer les humains, elle s’éloigne peu à peu de la lutte classique.

C’est dans cette esprit qu’elle a évolué libre de toutes chaînes idéologiques, considérée comme indomptable par ses pairs, elle s’est retrouvée, fortuitement et par le plus beau des hasards, dans une troupe théâtrale engagée, après avoir rencontré le réalisateur qui devint plus tard son mari.

La culture est la seule qui soit capable de changer le monde, non l’idéologie, le théâtre a été une grande révélation pour moi, la scène est la plus grande école de la vie.

N’admettant donc pas que les idéologies puissent séparer les humains, et forte de ses croyances fermes que seule la culture peut unir, elle se retrouva naturellement mais fortuitement, dans une troupe théâtrale, “El Halaqa” (“le Cercle”), dans laquelle elle passa vingt ans de sa vie à ne faire que du théâtre engagé.

Un grand revirement dans sa vie, une expérience extraordinaire, valorisante à travers les régions, à travers le monde, sous les lumières, toujours sollicitée, baignée par les applaudissements, un large public à l’écoute, dans une dynamique de débat, de discussions et d’échanges. Une star engagée du théâtre engagé, qui a pu et a su s’épanouir et faire porter sa voix, transmettre et débattre le social et le politique.

Malheureusement, le soulèvement populaire de 2011 vint briser cette dynamique, et la voix de Hend forte d’émotions s’interrompit, le théâtre lui manque. Elle fût contrainte de tout interrompre par sens du devoir, pour se consacrer exclusivement à défendre son pays dans tous les domaines et dénoncer les violations orchestrées et les assassinats commis par ceux qui gouvernent le pays depuis 2011.

La Tunisie a toujours été une société gérée par les femmes depuis la nuit des temps, ce sont elles qui détenaient le pouvoir même si en apparence paraissaient les hommes, mais en réalité ce sont les femmes qui étaient leaders. Le Code du Statut Personnel n’est venu que renforcer cet état de fait.

C’est un grand acquis par la législation, qui a imposé un mode de vie et de comportement dans la société et a tranché avec les zitouniens qui voulaient imposer la loi islamique. Nos grands-mères ont lutté pour la libération de la Tunisie, ont porté les armes et ont contribué à la résistance. Elles étaient déjà libres par leur existence, leurs actions. Nous n’avons jamais été soumises complètement à la religion ou aux dogmes, même si les lois étaient inégalitaires à l’époque.

La femme tunisienne par principe s’est toujours battue et s’est imposée, la première femme leader dont s’est inspiré Hend, et dont elle a suivi les pas, est sa mère. Pour elle, la femme tunisienne c’est Alyssa, Kahena, Jezia elhlalia, Arwa la kairouanaise, Bchira Ben Mrad, Saida Manoubia. Aucune de ces femmes n’a courbé l’échine, et toutes celles qui les ont suivi, ont enseigné les valeurs de la liberté et de la dignité, qui géraient tout, sans livres et sans idéologies.

La Tunisie renaîtra de ses cendres car c’est génétique, elle n’a jamais été soumise à travers les siècles.

Une étincelle viendra. Nous sommes un mélange exceptionnel et magique, particulièrement grâce aux femmes. Pendant cette décennie, ce sont les femmes qui étaient au-devant de la scène et qui se sont mobilisées et ont mobilisé, en génératrices de valeurs et gardiennes du temple, elles sont une grande école pour le reste du monde.

Ce sont ces femmes-là qui, dans les années 60 et 70, étaient déjà en première ligne, qui manifestaient déjà, qui ont subi les incarcérations, les tortures. Et au cours de ces dix dernières années, ce sont d’autres femmes encore qui ont fait face aux intégristes, à l’ingérence des lobbies islamistes et leurs bailleurs de fond, ce sont elles qui les ont défié, qui ont fait tomber leurs masques, et les ont dénoncés. Ce sont les femmes qui ont accompli un travail colossal pour défendre le droit des martyrs et de leurs enfants, et qui ont défendu la souveraineté du pays.

La plus grande violence que nous avons subi est venue de certains gouvernements de l’occident, qui, au nom des droits humains “occidentaux” et de la démocratie à l’occidentale, qui aujourd’hui est entrain de remettre en cause le concept même de la laïcité, ont voulu changer notre mode de vie, notre modèle basé sur le respect de la liberté des femmes, et nous faire accepter les préceptes islamiques et remettre en cause l’identité de la femme tunisienne, femme guerrière et libre.

Il sera inscrit dans l’histoire que, s’il y a eu une régression dans le respect des droits des femmes, c’est bien durant cette décennie de 2011 à aujourd’hui.

Jamais avant, même pas du temps de Ben Ali ni de Bourguiba, sociologiquement parlant dans les mentalités, une femme n’a été insultée, humiliée, traitée d’hérétique et de libertine ou de catin que pendant cette décennie pendant laquelle nous avons été gouvernés par les islamistes.

Avant il y avait le respect, Hend animait un club, et les jeunes du quartier la protégeaient des islamistes, alors que depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui les femmes, lambda et leaders, cheffes d’entreprises et de projets, les cheffes de partis, sont humiliées, insultées, agressées. La régression a eu lieu pendant cette période, où les islamistes ont inoculé la pensée wahhabite, même l’élite tunisienne de gauche a été conciliante avec eux. C’est une honte. Le plus grave, malheureusement, est que certains jeunes reproduisent cette pensée honteuse, archaïque et dégradante pour la femme.

Le 25 juillet 2021 ‘fut” un vent d’espoir… Mon rêve est avec les Femmes en première ligne. Nous sommes pionnières en matière des droits des femmes, et dans le code du travail.

Ce sont les femmes du sud qui partagent entre elles cette volonté de vivre avec leurs propres choix, nous sommes devenues une réalité incontestable, inébranlable mais nous ne pouvons pas être libres si nous ne sommes pas dans un pays souverain.

La mondialisation a détruit des cultures, l’identité qui était l’essence même des libertés, de l’enrichissement du monde et de l’humanité, point d’attache de tout être humain partout. Elle a détruit les valeurs humaines, nous a réduit en machines et fait de nous des êtres similaires, semblables, sans tenir compte de nos différences et de nos spécificités, soumise à un pouvoir occulte, un gouvernement mondial dont nous ne connaissons même pas les acteurs. Aujourd’hui il est question de l’ère du covid et de l’après covid. Nous sommes en train d’aller tout droit vers notre perte et la perte de cet humain qui est l’essence même de l’existence.

Nous, les femmes, refusons ce nouveau modèle contre lequel nous nous battrons, nous voulons être nous-mêmes dans notre pays avec notre histoire, notre patrimoine, notre culture, notre identité, notre vécu. Nous acceptons tout le monde et voulons vivre en paix avec tout le monde, car ce qui nous unis c’est l’humain. Nous défendons les richesses, les espèces animales, pourquoi ne défendons-nous pas l ‘humain ? Comment pourra-t-il survivre à ce ravage ?

Partageant ces préoccupations avec nos ami-es du sud en Afrique et en Amérique latine, Il est urgent que nous trouvions des points d’ancrage et de rencontre avec ces peuples qui nous ressemblent, nous subissons toutes et tous la même agression sournoise, nous employons les mêmes instruments de luttes, dans la gestion et la gouvernance locale, d’économie citoyenne et solidaire et travailler ensemble sur des solutions communes pour un salut commun. Nous sommes capables d’avoir des liens de coopération économique réels et culturels dans nos cultures ancestrales, même dans notre manière de vivre, dans notre gestuelle, dans notre parole, dans notre posture. Il est temps de rêver un autre monde ensemble et de lutter face aux gouvernements hostiles.

Il nous faut porter un projet alternatif, avec des objectifs communs et beaucoup de persévérance mais avant tout : une Justice égalitaire est le cœur de tous les combats : L’observatoire des Tunisiens-nes pour une Justice égalitaire.

C’est ainsi que Hend, forte du soutien de ses pairs de différents domaines, accompagnée et soutenue par d’autres femmes dont Ayda Ben Chaabane, et des hommes, des jeunes, des expertes et experts en droits humains, et des juristes, se bat pour faire éclater la vérité et dénoncer les injustices perpétrées par une justice soumise aux influences politiques pro-islamistes, opportunistes, à l’encontre de toutes les couches de la société tunisienne et dans tous les domaines, pour détruire une à une les structures de l’état dont: l’indépendance de la justice, sa souveraineté et sa place de médiateur indispensable qu’il a toujours joué dans le monde.

Ensemble, leur combat est à son comble pour une justice égalitaire dans le cadre de leur nouveau projet L’observatoire des Tunisiens pour une Justice égalitaire, 70 après l’indépendance, après la création de la République et de l’Etat Tunisien, ou en sommes-nous avec la Justice ! C’est à nous les femmes et les hommes de ce pays, de redresser les ponts que le capitalisme, le patriarcat, et la corruption ont détruit…

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Soha Ben Slama

Soha Ben Slama

Son engagement international remonte à 1995. Elle a coordonné les femmes témoins (Maroc/Mauritanie) au Tribunal international sur la violence contre les femmes à la Conférence mondiale sur les femmes à Huairou/Beijing. Elle est coordinatrice de la section AIH en Tunisie et du Tribunal International des Expulsions. Très engagée, et artiste polyvalente, avec un parcours national et international.

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