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Pour l’historien algérien, « la question coloniale est en train d’évoluer en France, de même que dans tout l’Occident ».


Mohammed Harbi : « Il faudrait qu’Emmanuel Macron reconnaisse le massacre d’Etat » du 17 octobre 1961
 LE MONDE AFRIQUE


Pour l’historien algérien, « la question coloniale est en train d’évoluer en France, de même que dans tout l’Occident ».
Propos recueillis par Frédéric Bobin

Aujourd’hui à 13h21, mis à jour à 13h54.Lecture 6 min. Article réservé aux abonnés


RICHARD DUMAS POUR « LE MONDE »

Mohamed Harbi, âgé de 88 ans, est le plus célèbre historien algérien. Cadre du FLN durant la guerre d’indépendance – il fut un expert lors des premières négociations d’Evian (mai-juin 1961) – il dirigea l’hebdomadaire "Révolution africaine" sous la présidence d’Ahmed Ben Bella avant de basculer dans l’opposition au lendemain du coup d’Etat de Houari Boumediène en 1965. Emprisonné puis placé en résidence surveillée, il s’évade en 1973 vers la France où il entame une carrière universitaire. Il a récemment publié "Aux origines du FLN" (Editions Bouchene, 2020).

La relation entre la France et l’Algérie connaît une nouvelle crise à la suite des propos d’Emmanuel Macron le 30 septembre. Faut-il s’en inquiéter ?
Nous sommes là dans les usages de l’histoire et non dans un débat. Sur le propos de Macron s’interrogeant sur l’existence d’une nation algérienne avant la colonisation française, la réaction de l’opinion algérienne n’est pas seulement subjective. Il faut rappeler que cette thèse de l’inexistence d’une nation algérienne et donc d’un sentiment national a été forgée à l’époque pour faire accepter la colonisation française. Il s’agit d’ailleurs d’un argument qu’on trouve largement développé dans le dossier présenté par la France aux Nations unies lors des débats sur l’Algérie avant 1962. Il n’y a rien de neuf. C’était le barrage qui avait été construit pour nier le droit de l’Algérie à son indépendance. C’est cela qui fait réagir viscéralement les Algériens.

Par contre, la référence de Macron au « système politico-militaire » algérien est, elle, plutôt recevable par l’opinion algérienne…
Les militaires algériens eux-mêmes le savent. Cela fait longtemps qu’est évoqué le rôle de l’armée dans le système. Personnellement, j’en ai parlé publiquement dès 1980 dans mon ouvrage "Le FLN, Mirage et Réalité" [Editions Jeune Afrique]. Je caractérisais le système politique comme « une armée qui a un Etat ». Donc, ce n’est pas nouveau. Dans les débats entre Algériens, on parle clairement d’un système militaire et on demande expressément un gouvernement civil.

Et l’évocation par Macron de la « colonisation turque » qu’on aurait tendance à oublier au profit de la « colonisation française » ?
Au début du XVIe siècle, les Algériens – de l’époque – s’étaient tournés vers les Ottomans pour se protéger de l’empire de Charles Quint. L’Empire ottoman était perçu comme un empire musulman, en tout cas dirigé par des musulmans. Les Ottomans ont organisé la protection de communautés entières en leur donnant des pouvoirs de gestion. Ils leur ont certes imposé des exigences, mais qui ont été moins contraignantes qu’on ne le pense. Ils ne se sont pas attaqués à la possession de la terre, comme l’ont fait les Français. Dans le système politique ottoman, les tribus ou les administrations disposaient d’une autonomie totale. Cela a pu tenir trois siècles avec, certes, des mises au pas de temps en temps. N’oublions pas qu’il y avait un consul français à Alger.

La crise actuelle entre Paris et Alger est-elle grave ?
J’espère qu’elle n’ira pas très loin. Parce que les problèmes sont solubles. La France et l’Algérie sont obligées de trouver un accord. Dans le contexte géopolitique actuel, et vu les impasses auxquelles se heurtent les deux Etats, ils n’ont pas intérêt à une brouille durable. C’est la maîtrise de ce que la France a construit avec son ancien empire qui commence à poser problème, y compris pour les opinions publiques. Quant aux Algériens, il ne faut pas qu’ils surestiment leurs possibilités.

Que devrait dire Macron à l’occasion du soixantième anniversaire du massacre du 17 octobre 1961 ?
Il faudrait qu’il reconnaisse le massacre d’Etat. On ne peut pas éviter cela. Il faut reconnaître la chose. Il y a d’autres problèmes qui barrent la route à celui qui, en France, veut se livrer à ce travail de reconnaissance. Un des obstacles vient des tenants du parti nostalgique. Je ne sais pas si Macron trouvera la solution. En tout cas, il a eu le courage d’ouvrir le chantier.

Que pensez-vous de la démarche de réconciliation mémorielle proposée par le rapport de Benjamin Stora ?
Je pense qu’il aurait fallu aborder les choses sous l’angle « vérité et justice », avec en particulier la reconnaissance des massacres. Il ne faut pas mépriser le type d’ouverture proposée par Benjamin Stora, mais je ne pense pas qu’elle va aboutir. Car elle morcelle la solution. Le problème, ce n’est pas la réconciliation, c’est la justice. C’est la justice qui va apporter la réconciliation, et non l’inverse.

Et au-delà du rapport Stora ?
Donner une réponse électorale, chercher des voix, ce n’est pas la bonne méthode.

Macron n’emprunte pas la bonne voie ?
Je pense qu’il a mis le pied à l’étrier. Mais est-ce que le cheval va démarrer, c’est la question. Est-ce que le cheval va obéir et entamer sa course ?

Vous pensez qu’il est tétanisé par des considérations électorales ?
Je ne vois pas comment il peut faire autrement.

Comment voyez-vous l’état d’esprit de la population française par rapport à la question coloniale ?
La question coloniale est en train d’évoluer en France. Je dirais même que dans tout l’Occident, la manière de poser le problème est en train de changer. Surtout après la catastrophe afghane.

Comment voyez-vous l’évolution de la situation en Algérie ?
La crise en Algérie est partie des possesseurs du système eux-mêmes. Il y a eu une crise dans l’armée. Elle exige un réajustement, une révision du système. Mais, pour l’instant, on ne voit rien venir. L’ensemble du pays est à reconstruire : les pouvoirs au sein de la société, que ce soit au niveau régional ou local. Tout est à réévaluer en urgence. Or ils ne le font pas. Répondre par la répression est loin d’être une solution. En fait, nous assistons à une crise du nationalisme algérien, dans sa manière d’aborder les problèmes du passé, comme ceux du présent.

Cette rupture des équilibres au sein de l’armée porte-t-elle sur la distribution de la manne, pétrolière notamment, entre clientèles ?
C’était clair depuis très longtemps. La crise au sein de l’armée est liée à ce type de redistribution et à la nature des appétits. Ces appétits ont pris un tour nouveau à partir du moment où les généraux se sont alliés à des groupes d’intérêt différents. Dès lors, le problème du déséquilibre était clairement posé. A regarder les choses en face, nous sommes à un début de crise. C’est maintenant que la crise commence.

Que sortira-t-il du mouvement de protestation du Hirak, aujourd’hui réprimé ?
Le Hirak, c’est l’entrée en politique d’une nouvelle génération qui fait en ce moment l’expérience de la répression. Il en sortira des militants qui n’ont rien à voir avec les anciens. Il faut voir comment les autorités les répriment, comment elles essaient de casser les fortes têtes et susciter un désespoir propice à toutes les aventures.

Que va-t-il en rester ?
On a dit à quelques reprises que l’Algérie, à l’instar de la Russie à la fin du XIXe siècle, ne faisait pas société. Or elle est en train de se donner les moyens de faire société. Je crois que cette fois-ci, c’est sérieux. Beaucoup de gens pensent que la politique, c’est obtenir des résultats tout de suite. Non, ça ne marche comme ça. Les générations apparaissent, sont mises à l’épreuve.

L’Algérie se serait mise à « refaire société » avec le Hirak ?
Absolument. C’est surtout ça qui est important, pour moi. C’est pour ça qu’il faut refaire l’histoire de l’Algérie avec courage. Il faut dire ce qu’on a fait, comment on l’a fait, pourquoi ça a dérivé. Il faut écrire l’histoire enfin sérieusement. Or notre problème est que la nouvelle intelligentsia en Algérie s’est constituée à l’ombre de l’Etat, des bénéfices de l’Etat. Et ce n’est pas facile de se dégager de l’empreinte étatique. Il faut lever l’obstacle du fatalisme et du scepticisme qui entravent le mouvement populaire.

Frédéric Bobin

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