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Michel Camau déconstruit le « mythe » d’une « exception tunisienne »: Par Frédéric Bobin


L’« exception » de la Tunisie sous le scalpel des sciences sociales
Michel Camau déconstruit le « mythe » d’une « exception tunisienne », tandis qu’Amin Allal et Vincent Geisser décortiquent le scénario « hybride » de la transition.

Par Frédéric Bobin Publié le 11 février 2019

Il y a bien des raisons de respecter, voire d’admirer, la récente trajectoire de la Tunisie, ce chantier d’un « printemps » toujours à l’œuvre. Mais il n’est pas sûr que la célébration de sa prétendue unicité radicale soit le meilleur moyen d’en rendre compte. La révolution de 2011 à Tunis, qui n’a débouché ni sur la « restauration » égyptienne ni sur le chaos syrien ou, à un moindre degré, libyen, a imposé l’idée d’une « exception tunisienne », seule success story démocratique dans le monde arabe. La formule est désormais convenue, figure de style incontournable dans la prose diplomatique, journalistique, voire académique, sur la géopolitique régionale.
« Un mythe », tance Michel Camau, politologue, professeur émérite à l’université d’Aix-en-Provence et ancien directeur (1992-1997) de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) basé à Tunis. Dans son dernier ouvrage au titre sans ambages, L’Exception tunisienne. Variations sur un mythe, il s’emploie à déconstruire cette légende d’une Tunisie exceptionnelle qui ne date pas de 2011, mais renvoie à une tradition apologétique bien ancrée où la métaphore florale du « jasmin » est souvent convoquée pour mieux exalter la douceur ambiante.
Un « cas d’espèce »
Le « père de la nation » Habib Bourguiba n’aura pas peu contribué à asseoir cette rhétorique en « stylisant la tunisianité », écrit Michel Camau, et en imposant à l’extérieur l’image d’Epinal d’un pays se démarquant de son voisinage par un faisceau d’attributs vertueux: décolonisation graduelle, diplomatie « modérée », centralité de la classe moyenne, scolarisation massive de la jeunesse, émancipation des femmes, etc. La Tunisie perdra ensuite un peu de son lustre sous l’autoritarisme de Ben Ali des années 1990, à l’heure où l’impératif démocratique s’impose sur une scène internationale rebattue par la fin de la guerre froide.
Elle conserve néanmoins une faveur appuyée en Occident qui salue tout à la fois son « miracle économique » (dont la fiction ne se révélera que plus tard) et son « islam éclairé », dressant un rempart face à l’islamisme radical ravageant notamment l’Algérie voisine. Et le simple fait que des observateurs s’étonnent alors de son anomalie autoritaire, incongruité grinçante comme un destin contrarié, souligne en creux la vocation naturelle qu’on lui prête, celle de devenir l’« exception de l’exception autoritaire arabe », dit Michel Camau. Justice lui sera en somme rendue avec la révolution de 2011 qui rétablit la Tunisie dans la plénitude de sa distinction. A la fois berceau des « printemps arabes » et seul rescapé des « hivers » subséquents, elle renouerait avec son inaltérable unicité.
Michel Camau est féroce avec cet auguste portrait en pied. L’« exceptionnalisme » fourvoie l’analyse, objecte-t-il, car il « essentialise des particularités », lesquelles sont en outre rapportées une norme problématique, celle d’un espace arabe « dont la définition politique ne va pas de soi ». « La spécificité d’un processus politique ne constitue pas la Tunisie en exception à une improbable loi empirique arabe », résume Michel Camau. Le chercheur, qui se méfie des généralisations d’une certaine sociologie comparatiste, énonce plutôt que la Tunisie est un « cas d’espèce » ou « un cas significatif d’une espèce de problèmes de portée générale ». Il l’appréhende comme « une actualisation des enjeux de l’institutionnalisation, inhérents à toute société politique, arabe ou non ». Dans cette perspective, le « printemps » de 2011 consacre, selon lui, de « nouveaux arrangements » entre « groupes ou coalitions », opérant dans « le cadre d’une même matrice institutionnelle » au fil d’une « transformation » étrangère à la « table rase consécutive à un effondrement ».
Une originalité dans la région
Vu sous cet angle, le processus tunisien se banalise quelque peu. Un tel exercice de normalisation est assurément salutaire tant la doxa de l’exception, prélude à la célébration de l’excellence (la Tunisie première de cordée), s’expose à bien des dévoiements – autopromotion des élites, chauvinisme aristocratique, lieu d’investissement de modèles extérieurs – en occultant les conflictualités travaillant la société elle-même. Il n’en reste pas moins que le travail de « déconstruction » de Michel Camau laisse un peu sur sa faim le lecteur qui, indifférent au conte de fées sur l’« exception », souhaiterait mieux saisir les ressorts de la singularité tunisienne.
Car celle-ci existe bel et bien et mériterait d’être explorée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire dans une inévitable approche comparative. Après tout, et sans vouloir égrainer les « poncifs » du répertoire du jasmin, le réformisme tunisien, qui a notamment permis des avancées pionnières sur le statut des femmes, signe une originalité dans la région. On entend la légitime réticence de Michel Camau à l’« essentialiser » dans une « tunisianité » onirique. On aimerait pourtant comprendre pourquoi elle a pu s’épanouir en Tunisie plus que chez ses voisins.
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Le travail théorique de Michel Camau demeure malgré tout précieux en ce qu’il ne fige rien. Déjà, en 2006, dans un article intitulé « Globalisation démocratique et exception autoritaire arabe » (revue Critique internationale), il avait évoqué la « fluidité politique » à l’œuvre sous la « consolidation autoritaire » de Ben Ali qui, à l’en croire, était « susceptible d’avoir de lourdes implications sur l’agencement des dispositifs de pouvoir ». Cette pensée en flux, plus intéressée à pointer les processus qu’à réifier les systèmes, a inspiré toute une génération de chercheurs qui se retrouvent aujourd’hui autour de l’ouvrage collectif Tunisie. Une démocratisation au-dessus de tout soupçon ?, codirigé par Amin Allal et Vincent Geisser.
Singularité du scénario tunisien
Les vingt-cinq auteurs ont retenu la leçon du maître les invitant à appréhender, par-delà la bipolarité tranchée entre autoritarisme et démocratie, les phénomènes d’hybridation ou d’emprunts réciproques. La « fluidité politique » continue d’œuvrer dans la Tunisie post-2011 où l’on voit le « vieux » et le « neuf » cohabiter, s’affronter ou s’encastrer. Où s’établira le point d’équilibre ? Les déçus de la révolution crient déjà au retour de l’ancien régime. Ils croient le déceler dans les réformes inabouties, ou avortées, de la police, de la prison, des médias, où les vieux réflexes ont la vie dure, voire dans la réapparition physique d’ex-figures benalistes au plus haut niveau de l’Etat. Pourtant, rien ne sera vraiment plus comme « avant », et pas simplement parce que les élections sont devenues transparentes ou parce qu’on peut critiquer le pouvoir dans les cafés sans craindre les mouchards.
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2011 a libéré de nouveaux « flux », obligeant les acteurs gouvernementaux, syndicaux ou partisans à s’ajuster ou à se réinventer, tandis que de nouvelles identités se manifestent – sexuelles (combat LGBT), linguistique (percée du dialecte tunisien derja contre l’arabe classique) ou ethnique (lutte des Noirs) –, redéfinissant le rapport à la communauté mythifiée par le roman national. Si la rupture de 2011 n’a jamais été la « césure imaginaire » fantasmée par les naïfs, elle a néanmoins semé les graines de « transformations en profondeur », écrivent MM. Allal et Geisser. Leur pari sociologique est d’explorer cet entre-deux, cette hybridité, seul moyen d’échapper aux impasses d’une vision binaire. La « transition démocratique » tunisienne n’est ni le modèle iconique couronné par le prix Nobel de la paix de 2015, ni la rémanence autoritaire décriée par les orphelins de la table rase. Elle déploie entre ces deux pôles un arc de formes tremblées. « Exception » ou pas, la singularité du scénario tunisien est là, dans cette réfraction inédite.

L’Exception tunisienne. Variations sur un mythe, de Michel Camau (éd. IRMC-Karthala, 2018, 254 pages,25 euros

).
Tunisie. Une démocratisation au-dessus de tout soupçon ?, codirigé par Amin Allal et Vincent Geisser (CNRS Editions, 2018, 472 pages, 26 euros).

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