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Al Mujtamâa: Entretien avec Ahmed Manai


 

Al- Mujtamâa(Koweït)
Traduit de l’arabe
Ahmed Manaï est un expert économiste qui a travaillé longtemps pour des organismes internationaux en Afrique, dans les domaines de la planification régionale et de l’aménagement du territoire. Al- Mujtamâa l’a rencontré à Paris où il nous a donné l’interview suivante sur la normalisation économique avec l’État Hébreu.

Mohamed Ghamghi: 12 septembre 1993

Al- Mujtamâa : Après l’accord Palestino- Israélien, c’est maintenant la seconde étape qui consistera, dans la logique du règlement initié par les américains, à une normalisation entre les pays arabes et Israël. La normalisation signifie évidemment la fin du boycott économique.
Comment évaluez- vous les résultats de cette opération pour les deux parties, arabe et israélienne ?
A.Manaï : C’est tout à fait exact. La normalisation politique et la reconnaissance mutuelle entre l’OLP et l’Etat d’Israël (puis plus tard entre ce dernier et les autres pays arabes, notamment limitrophes), déboucheront sur une normalisation des échanges économiques. Le premier pas à ce niveau sera la fin du boycott arabe d’Israël. Notons que ce boycott ne touche pas uniquement les entreprises et les sociétés israéliennes, mais toutes celles qui, partout dans le monde, ont des échanges commerciaux et financiers avec Israël. Le boycott est donc plus large que l’Etat d’Israël et ses entreprises.
En réalité, le boycott n’était pas bien respecté depuis des années. De nombreux pays arabes importaient des produits fabriqués par des entreprises étrangères à capitaux israéliens et même des produits israéliens. Il est difficile avec la mondialisation qui étend ses tentacules un peu partout, de rendre ce boycott hermétique.
L’accord Palestino- israélien laisse supposer que bientôt de nombreux pays arabes se détacheront de l’accord du boycott et cela fait naître des craintes. La première est de voir les produits israéliens inonder les marchés arabes qui sont un peu fragiles. La crainte aussi que le capital israélien inonde les marchés financiers à travers les investissements dans des projets économiques. Je crois que ces craintes ne sont pas justifiées parce qu’elles se fondent sur une vision erronée d’Israël et de son économie, supposée surdéveloppée et disposant d’énormes capitaux et de capacités d’investissement illimitées.
La réalité est toute autre et nous la voyons très bien à travers les rapports entre l’Egypte et Israël. Depuis la normalisation politique, il y a quinze ans, nous n’avons pas assisté à un afflux massif de capitaux Israéliens venus s’investir dans les secteurs productifs de l’économie Egyptienne, malgré l’appel et les besoins de cette économie. Il y a eu tout au plus, quelques expériences relativement modestes, dans le secteur du tourisme. Rien de sérieux ne justifie donc les craintes des uns ou les ambitions des autres. Le problème n’est pas tant d’ailleurs lié aux désirs des uns ou au refus des autres, mais objectivement aux spécificités des économies respectives arabes et israélienne.
Nous devons rappeler à ce propos qu’Israël est la superpuissance de la méditerranée du sud et même au- delà. Mais son économie et le niveau de vie de sa population, sont des plus fragiles parce que dépendant de l’aide et de l’assistance américaines.

La couverture américaine d’Israël :

Al- Mujtamâa : Mais l’économie israélienne est tout de même plus puissante que celle des pays arabes et notamment ceux entourant Israël ?

Manaï : Tout à fait ! et il y a de grandes différences entre l’économie israélienne d’une part et les économies des pays limitrophes comme l’Egypte, la Jordanie, la Syrie, le Liban et la Palestine (dont l’économie est intégrée actuellement à celle de l’occupant). Le PNB israélien qui était de 46 milliards $ en 1989 représente 48% du PNB de l’ensemble de la région, alors que sa population, 4,5 millions d’âmes, représente à peine 6% de la population de la région.
Avec un PNB de 33,5 milliards USD$ et 35% du PNB de la région, l ’Egypte occupe le deuxième rang dans la région, alors qu’elle compte 55,3 millions d’habitants. Les trois autres pays disposent d’un PNB de 16,5 milliards de dollars, soit 17% de l’ensemble du PNB de la région. Ainsi, l’ensemble des pays arabes limitrophes d’Israël ont 52% du PNB de la région pour 94% de sa population. Cela donne une idée suffisamment claire des niveaux de développement économique des pays arabes d’un côté et d’Israël de l’autre.
La situation changerait beaucoup quand on intègre l’économie des pays du golfe et leur taux de PNB.
Cependant, la prospérité de l’économie israélienne est toute relative. Elle est tributaire de l’aide américaine et des dons des juifs de la diaspora. Ainsi la balance des paiements a enregistré entre 197O et 199O un déficit de 69 Milliards de dollars qui a été entièrement couvert ( 74 milliards) par les aides, les dons et les crédits américains et ceux de la diaspora Juive. Ainsi chaque Israélien a reçu au cours de cette période un montant de 20.000 dollars de l’étranger, alors que la part de l’Egyptien au cours de la même période a été de 1000 dollars, le Syrien de 2886 dollars et le Jordanien de 4595 dollars. C’est ce qui explique, du moins en partie, la différence entre le produit par tête en Israël (10.000 dollars) et dans les autres pays de la région(1000 dollars).
Concernant l’aide et les transferts étrangers à l’Egypte et aux autres pays de la région, il convient d’observer qu’ils essentiellement sont d’origine arabe et de leurs travailleurs émigrés, notamment dans les pays du golfe.
Ainsi, il nous semble illusoire que les pays arabes puissent compter sur un afflux massif d’investissements israéliens, alors qu’Israël en a le plus besoin. D’ailleurs l’exemple de l’Egypte est très significatif. Depuis les accords de Camp David, on n’a pas assisté à un tel phénomène, alors que l’économie Egyptienne est toute prête à en recevoir.

Al- Mujtamâa : Si les investissements israéliens dans les pays arabes sont difficiles à envisager, peut- on alors envisager qu’il s’y produise une marée des produits et services israéliens après l’accord Palestino- israélien ?

A.Manaï :
Je crois que la normalisation économique n’est pas très facile. Les pays du Maghreb et ceux limitrophes d’Israël ont toujours une économie dirigée et leurs échanges avec l’étranger, donc avec Israël, dépendent des décisions de l’Etat. Ceux du golfe ont par contre une économie libérale ouverte sur le monde. Ce sont ces pays qui risquent d’être envahis par les produits israéliens de diverses origines.
D’ailleurs de nombreux services israéliens ont réussi à s’introduire dans les pays arabes avec les étiquettes de leurs entreprises occidentales ou asiatiques. C’est ce qui a permis à Israël de contourner un peu le boycott arabe au cours des quarante dernières années.
Après l’accord, il me semble qu’il n’y a pas lieu de craindre un raz de marée des produits et services israéliens sur les marchés arabes. Ceci n’a rien à voir avec l’aversion des arabes à commercer avec les israéliens ou au contraire leur désir à le faire, mais simplement aux coûts exorbitants de leurs produits et leur difficulté à concurrencer ceux en provenance des pays à bas salaires et où la couverture sociale et la fiscalité sont pratiquement inexistantes. Si le produit par tête d’habitant en Israël est de l’ordre de 10.000$ par an, c’est que les coûts des produits et des services y sont chers et leur entrée dans les pays arabes ne signifie pas que les consommateurs locaux seraient capables, même s’ils le désiraient, de les acquérir.
En fait, s’il y a vraiment une menace des produits et services Israéliens sur les marchés arabes, elle proviendrait des entreprises installées à l’étranger (surtout dans des pays du sud-est asiatique) et qu’ils contrôlent partiellement ou totalement. N’oublions pas que le boycott arabe concerne, non seulement les entreprises, les produits et les services Israéliens, mais aussi les entreprises qui commercent et coopèrent d’une manière ou d’une autre avec Israël. La fin du boycott et la normalisation vont, du coup, intéresser et libérer les échanges arabes avec ces entreprises et doper indirectement l’économie Israélienne. Les pays occidentaux exercent actuellement de fortes pressions sur les pays arabes pour qu’ils cessent de boycotter leurs entreprises commerçant avec Israël.

Une économie de guerre :

Al-Mujtamâa : Certains experts estiment qu’avec la normalisation, Israël va devoir transformer son économie de guerre en économie de paix. Est-ce que cela menacerait, à votre avis, les économies arabes ?
A.M.
Si les israéliens procèdent à une telle transformation de leur économie, en orientant notamment l’essentiel de leurs investissements, très importants, aux secteurs civils, cela ne manquerait pas de menacer en effet les économies arabes. En produisant à des coûts comparables à ceux de leurs voisins, ils pourraient les concurrencer gravement.
Mais une telle transformation de l’économie Israélienne est difficile à prévoir. Elle est même pratiquement impossible. Rappelons que l’économie Israélienne a toujours été une économie de guerre. L’essentiel des ressources produites dans le pays ou provenant de l’étranger, aide américaine et contributions de la diaspora juive, est destiné à l’effort de guerre. L’économie Israélienne est fondée sur des secteurs industriels (armement, mécanique de pointe et électronique de haute précision), liés à l’effort de guerre.
D’autre part et même dans une perspective de paix, la course aux armements va continuer. Regardez un peu ce qui se passe en ce domaine avec certains pays arabes comme les pays du golfe, l’Egypte, la Syrie et la Jordanie.

Al- Mujtamâa :
Est-ce que la fin du boycott mettrait en péril les structures des économies arabes ou n’aurait simplement que des effets superficiels ?
A.M. :
Prenons le cas du Maroc, qui, avec l’importance de sa communauté juive en Israël et la continuité de ses liens avec la patrie mère, pourrait devancer les autres pays arabes dans l’ouverture à Israël. Je ne crois pas vraiment que le marché Marocain serait inondé par les produits et services Israéliens.
On pourrait assister par contre au schéma extrême suivant : de nombreux israéliens d’origine Marocaine pourraient retourner au Maroc et y fonder des activités économiques, produisant, avec des financements et une technologie israéliennes, de quoi inonder les pays arabes. Cela serait possible quand on connaît la modicité de la main d’œuvre marocaine et donc la compétitivité de ces produits.

Al- Mujtamâa :
Quels seraient les conséquences de la fin du boycott sur la complémentarité des économies arabes et généralement de la coopération économique inter-arabe ?
A.M. :
Nous devons reconnaître que la complémentarité entre les économies arabes (ou l’union économique arabe) est une vue de l’esprit. En réalité, rien de tel n’existe réellement. C’est un vœux pieux que des politiques et des experts rabâchent depuis des décennies. Ainsi, les échanges inter- arabes ne représentent qu’à peine 2 à 3% dans les échanges commerciaux de chaque pays arabe. Certains, tels les pays du Conseil de coopération du golfe, ont réussi à développer un peu plus leur intégration économique. Mais leurs exportations tiennent tout particulièrement au pétrole et à ses dérivés.
En général, il n’y a pas de coopération économique entre les pays arabes. Depuis quelques années, on a senti qu’une certaine volonté de remédier à cette situation commençait à se faire sentir. Elle aurait conduit à améliorer la situation, mais avec les conflits politiques qui détruisent tout chez nous, elle s’est estompée très vite.
Al- Mujtamâa :
Après la fin du boycott d’israël, que serait à votre avis, le poids économique du monde arabe, par rapport aux grands ensembles actuels, surtout avec le nouvel ordre mondial et l’accélération des négociations du GATT ?

A.M. :
Le monde arabe représente aujourd’hui quelque chose de proche de zéro dans l’économie mondiale et les échanges internationaux. En fait, c’est tout le tiers monde qui est dans cette situation.
L’économie mondiale et les échanges internationaux sont dominés par trois ensembles, l’Amérique du nord avec prochainement le Mexique, la Communauté Européenne et enfin le Japon et l’Asie du sud est.
La part des arabes est presque insignifiante et personne ne leur demande leur avis dans ce domaine, en dehors peut-être des problèmes relatifs au pétrole.
Ce que je crains le plus, c’est qu’il n’y ait aucun avenir pour un monde arabe dont les sociétés s’enfoncent chaque jour un peu plus dans la pauvreté et le sous développement. Il ne manque pourtant pas de moyens financiers, monopolisés par une infime minorité, et de ressources humaines. Mais ses capitaux comme ses cerveaux fuient à l’étranger. Actuellement, on estime les capitaux privés arabes, investis en dehors de la zone arabe, à 630 milliards US$. Au même moment, les réserves financières d’un pays comme l’Arabie saoudite, qui étaient de 130 milliards US$ avant la guerre du golfe, ont fondu pour ne représenter que 7 milliards alors que sa dette étrangère, qui était insignifiante, dépasse actuellement les 60 milliards de $US. La guerre du golfe a englouti les réserves du Koweït, de Bahreïn et d’autres pays et porté préjudice à nombre de pays arabes.
Sans être pessimiste, je ne vois d’avenir au monde arabe que dans une prise de conscience générale de notre situation dramatique actuelle, laquelle conduirait à une mobilisation de nos ressources humaines, financières et matérielles, dans un grand projet de développement. En dehors de cela, l’avenir du monde arabe ressemblerait à la situation que connaît actuellement l’Afrique noire. C’est à dire et, à moins d’un miracle, une plongée dans l’inconnu.
Interview réalisée par Mohamed Ghamghi: 12 septembre 1993
Traduit de l’arabe
http://www.tunisitri.net/

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