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Ahmed Manaï: Un autre regard sur la Tunisie (Avril 1992)


 

Un autre regard sur la Tunisie

Ahmed Manaï:  9 avril 1992

Cet article a été proposé au Soir de Bruxelles qui n’avait pas jugé bon de le publier

Les lecteurs du Soir ont découvert, non sans surprise sans doute, à travers l’affaire du Tunisien Walid Bennani, candidat à l’asile politique en Belgique et retenu à l’aéroport de Bruxelles depuis le 7 février, un autre visage de cette Tunisie, que nombre d’entre eux visitent régulièrement mais que la plupart ne connaissent qu’à travers les dépliants touristiques.
Dans l’imaginaire des Belges, un pays de soleil, aux splendides plages de sable fin, réputé pour l’accueil chaleureux de ses habitants et leur sourire naturel, recevant bon mal an trois millions de touristes, en majorité Européens, situé à deux heures de Bruxelles et des principales capitales Européennes, ne peut être au bout de trente ans d’intenses échanges culturels, humains et commerciaux avec l’Europe, qu’une partie de celle-ci sur la côte Africaine. Et peut-être mieux encore : une parfaite synthèses entre ce qu’il y a de meilleur dans l’apport occidental et de plus vivant dans la tradition locale.
L’ancien président Bourguiba, ne rêvait-il pas à haute voix, tout au long de son règne, de faire de la Tunisie, une nouvelle Suisse en terre d’islam, c’est à dire, un pays moderne, vivant son siècle et ses valeurs, résolument tourné vers l’avenir et, en même temps, ancré dans ses traditions.
Rêve insensé et difficile à réaliser, tant l’homme qui l’incarnait était, en même temps, le produit des idéologies totalitaires qui sévirent en Europe dans les années trente et celui de la quatrième république française, partiellement en rupture avec l’islam et l’arabité, les deux composantes principales de l’identité collective du tunisien, et en cela disciple « conditionnel » d’Ataturk.
Le bilan de ses trente années de pouvoir personnel, pas toujours éclairé surtout vers sa fin, fut un mélange détonnant de crise identitaire, de mal développement et de répression des profondes aspirations populaires à la démocratie et à la liberté.
A cinq reprises au moins, en 1968 à l’occasion des révoltes paysannes contre la collectivisation forcée des terres, en 1978, à l’occasion d’une grève générale des syndicats ouvriers, en 1980 lors des événements de Gafsa, en 1984 lors de la révolte du pain et enfin en 1987, lors de la confrontation avec les islamistes du MTI, des centaines de Tunisiens périrent sous les balles de la police et de l’armée et des milliers d’entre eux furent incarcérés ou contraints à l’exil.
Le sauveur
Il n’y a rien d’étonnant à ce que tous les tunisiens ou presque, toutes familles politiques confondues et jusqu’à cette majorité silencieuse longtemps et déçue et désabusée, réagissent favorablement au départ du vieux, paternaliste mais fort sympathique Bourguiba et acceptent sans la moindre réserve son tombeur.
Le successeur, le général Ben Ali, ne leur était pourtant pas un inconnu. Il était derrière au moins trois des cinq vagues de répression de l’histoire moderne de la Tunisie, en tant que directeur général de la police, puis ministre de l’intérieur et enfin premier ministre. Ben Ali était à leurs yeux, l’incarnation de la violence de l’Etat.
Mais les tunisiens avaient un besoin urgent de tourner la page des drames passés, de se concilier entre eux et d’entamer une nouvelle ère. Ils ne furent jamais plus résolus, qu’en 1987, à résoudre les graves problèmes de sous développement, à instaurer une véritable démocratie et l’Etat de droit, respectueux et garant des droits de l’homme, pour lequel ils luttèrent longtemps.
Et qu’importaient pour eux l’homme et son passé, si sa politique, habilement résumée dans sa déclaration d’investiture, œuvrait dans le sens souhaité ? Dans une société encore largement dominée par la culture traditionnelle, la parole donnée vaut plus que les conventions écrites et les institutions. Puis après tout, ne devrait-on pas faire confiance aux hommes, dès lors qu’ils acceptent de s’amender, même à demi-mot, d’autant qu’on a eu l’exemple d’un général Jaruzelski en Pologne, se convertir sur sa fin aux vertus de la démocratie.
Toujours est-il que l’état de grâce du nouveau président tunisien ne dura pas longtemps. Il est difficile à une génération de gouvernants, éduqués dans l’esprit partisan et étroit du parti unique et de ses privilèges exorbitants, reconduits in- extremis dans leurs fonctions grâce à leur capacité inouïe à tourner la veste, habitués à mépriser les idées et les intellectuels libres, d’accepter d’être contestés. D’autant que cette contestation était nourrie par une opposition islamiste, méprisée et privée de son droit à une existence légale, bien que l’on reconnaisse son rôle primordial dans l’éviction de Bourguiba.
Les élections législatives d’avril 1989 confirmèrent les islamistes dans cette conviction, quoique le mouvement islamiste Nahdha, le plus structuré dans cette mouvance, n’y avait pas pris une part directe et s’était contenté d’apporter son soutien aux candidats des listes indépendantes. Ces dernières obtinrent officiellement près de 18% des voix, avec des pointes de 30% dans certaines circonscriptions, malgré le truquage des élections. Grande déception pour tous ceux qui ont cru aux promesses d’élections libres et transparentes, mais surtout une grande détresse de près de 1,5 millions de jeunes, privés par « omission » de participer à ces élections !
Quels furent les résultats réels de cette consultation ? Seule l’administration peut nous le dire un jour. Mais ils ont dû être suffisamment inquiétants pour le pouvoir- peut-être même un cas de casus belli- pour l’inciter à engager sa guerre implacable, contre les islamistes d’abord, puis tous les autres après.
Guerre discrète, secrète même, sans tambours ni trompettes, couverte par l’autre guerre, menée en même temps et à une autre échelle, en Irak. Une guerre qui a pour terrain de prédilection les caves des postes de police, qui se passe souvent la nuit et se termine au petit matin dans un coin de cimetière.
Comme pour toute guerre, il a fallu à celle livrée aux islamistes, à leurs sympathisants, à leurs proches et à tous ceux qui sont présumés compatir potentiellement à leurs souffrances, une campagne préparatoire de « persuasion de masse », ce dont se sont chargés avec brio les médias officiels. L’ennemi étant ciblé, on le diabolise puis on le livre à la vindicte populaire. La délation publique fera le reste.
Les journaux et journaliste indépendants eux, sont dans un premier temps intimidés. Si cela ne suffit pas à les ramener à la raison, c’est alors la censure, la saisie, la suspension et les procès qui se chargeront de le faire. Ainsi Reporters sans frontières relève dans son rapport annuel de 1991 la condamnation à la prison ferme de cinq journalistes pour délit d’opinion.
Un article de Jeune Afrique, cosigné par quatre journalistes tunisiens, dresse, au mois de juin 1991, l’état des lieux. Il cite neuf cas d’atteinte à la liberté de la presse étrangère, vingt cas pour la presse nationale et la disparition de janvier 1990 à mai 1991, des neuf titre indépendants et de l’opposition. Le champ est libre pour le règne de la langue de bois et du discours d’autosatisfaction.
D’autre part, pour combattre la « malveillance » de la presse étrangère, la Tunisie créa l’Agence de communication extérieure (ATCE), qui servira surtout d’agence de voyages pour faciliter, entre autres, le séjour dans les palaces tunisiens, des chefs de publication et des journalistes européens amis.
Les résultats dépassèrent toute espérance. En dix huit mois d’une répression féroce, le silence des médias étrangers est quasi total. La Tunisie est demeurée pour tous, le vaste Club Med, où des millions de touristes viennent chaque année, réaliser leurs rêves de dépaysement. Personne ne saura ainsi que quarante deux organisations des droits de l’homme, américaines et européennes, pour ne compter que ces dernières, ont condamné tout au long de cette période, les pratiques d’un autre âge perpétrées par un « Etat de droit ». Il est vrai que la plupart des victimes, les morts sous la torture, les étudiants assassinés et les femmes violées appartiennent à cette catégorie d’ « intouchables » de cette fin de siècle, assimilés injustement et collectivement à des terroristes, menaçant la démocratie et même la civilisation humaine.
Le bilan
L’heure du bilan n’est pas encore arrivée et un bilan ne peut être que provisoire puisque l’opération éradication se poursuit toujours. Elle vise actuellement, ce qui est dans la logique de toute répression, tout ce que compte la Tunisie de femmes et d’hommes libres. L’alibi de la menace islamiste a cessé de convaincre puisque ce sont des militants des sept partis et mouvement non reconnus, des intellectuels indépendants et des militants des droits de l’homme qui sont pourchassés, traduits en justice et sévèrement condamnés.
Dans son rapport du 4 mars 1992, Amnesty International avance le chiffre de plus de 8000 prisonniers politiques, détenus dans des prisons et des centres où la torture est une pratique courante. Onze personnes au moins sont mortes en garde à vue et, conclut le rapport « non seulement les autorités ne font pratiquement rien pour mettre un terme à ces pratiques, mais des éléments accablants tendent à prouver qu’elles vont jusqu’à les encourager ».
D’autres sources parlent de 10.000 détenus, de plus de 30 décès sous la torture, des centaines de disparitions et de plus de 30.000 interpellations, faites le plus souvent de nuit, dans des opérations de ratissage d’une violence inouïe, au mépris de la loi, des conventions internationales et des droits élémentaires de l’homme.
Mais ce n’est là que la partie visible de l’Iceberg. Quand l’autre partie en sera dévoilée et que seront connues les méthodes hautement sophistiquées de la répression, les raffinements des procédés de la torture…et l’étendue des souffrances dans le Goulag tunisien, de nombreuses consciences risquent d’être dérangées, y compris celles de nombreux thuriféraires du régime souvent transfuges de l’extrême gauche.

Cet article a été proposé au Soir de Bruxelles qui n’avait pas jugé bon de le publier.
Coordination pour la Défense des Libertés en Tunisie (CDLT)

Ahmed Manaï -9 avril 1992

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