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Déclaration de Mohamed Mouadda: S.G. du MDS


 

Déclaration de Mohamed Mouadda-S.G

du Mouvement des Démocrates Socialistes.

Tunis le 3 Juin 1998

Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï

Pour protester contre les mesures arbitraires des autorités à mon égard, je décide, en dépit de mon état de santé précaire*, d’entamer aujourd’hui une grève de la faim dont le président de la République, Zine El Abidine Ben Ali, assume l’entière responsabilité des graves conséquences auxquelles elle pourrait aboutir.
J’ai comparu le 21 Mai 1998 devant le doyen des juges d’instruction auprès du tribunal de première instance de Tunis, assisté de nombreux avocats spécialisés dans la défense des libertés et des droits de l’homme et ce pour répondre d’une série de chefs d’inculpation graves, dont entre autres : menées subversives, tentatives de déstabilisation du régime, préparation d’assassinats de personnalités politiques et complot contre la sûreté intérieure de la Tunisie
A l’issue de la lecture par le doyen des juges d’instruction du rapport de la direction de la sûreté de l’Etat, tenant seulement en deux pages et comportant ces accusations dénuées de tout fondement, j’ai tenu à rappeler ceci :
1) Ces nouvelles accusations prolongent les fausses allégations formulées par les autorités à mon encontre dans le procès politique de 1995, lequel avait abouti à mon inculpation de complot contre la sécurité extérieure de la Tunisie.
C’était la réponse donnée à l’appel que j’avais fait, dans une lettre adressée en date du 21 Septembre 1995 au nom du MDS au président de la république, Zine El Abidine Ben Ali, pour demander d’engager un débat sur la grave régression de la vie politique nationale. Cette situation faisait suite aux élections municipales du 21 Mai 1995 qui avait donné lieu à un truquage sans précédent- pas même du temps de l’ancien président et leader historique Habib Bourguiba- et ce malgré les engagements formels des autorités à respecter les lois et les règlements en vigueur.
Il convient d’ajouter à cela, la nette détérioration du climat politique et le blocage de toute perspective d’avenir, l’extension de l’information mensongère et toutes les frustrations qu’elle provoque et enfin l’arbitraire, les violations et la répression qui touchent la vie politique, autant que sociale et associative.
2) Les nouvelles et graves accusations, faites d’allégations mensongères sur un complot contre la sécurité intérieure de la Tunisie, ont été confectionnées à la suite de la visite que j’ai effectuée dans un certain nombre de pays Européens pour répondre à l’invitation d’un certain nombre de groupes du parlement Européen, d’institutions officielles et d’ONG spécialisées dans la défense des libertés et des droits de l’homme.
L’objectif de cette visite était de débattre de la manière de faire avancer et d’améliorer les conditions de réussite de l’accord d’association de la Tunisie et de l’Union Européenne, plus particulièrement au niveau de son article 2, relatif à la démocratie et aux droits de l’homme et que toutes les parties, gouvernementales et populaires sont appelées à soutenir et à en garantir le succès.
3) L’occasion m’a été donnée de rappeler, en présence du doyen des juges d’instruction, que je demeure un patriote opposé au pouvoir actuel et utilisant les moyens pacifiques que je jugerais utiles pour user de ce droit et accomplir ce devoir national. J’ai aussi réaffirmé ma détermination à continuer mon combat, malgré mon âge relativement avancé, mon état de santé qui s’est détérioré suite aux nombreuses grèves de la faim de 1996 et 1997, l’opération chirurgicale que j’ai dû subir suite aux mauvais traitements dont je fus victime en décembre 1997 au ministère de l’intérieur et le début de paralysie du bras gauche. Rien de tout cela ne pourra me décourager à accomplir mon devoir.
4) Je suis engagé dans ce combat, certes par fidélité à toute une vie de lutte, mais aussi parce que j’ai le sentiment profond que le pays vit une contradiction criarde et flagrante entre, d’une part un discours officiel affirmant continuellement l’attachement du pouvoir, à tous ses niveaux et jusque et surtout au niveau du chef de l’Etat, au choix démocratique, au respect des libertés publiques et des droits de l’homme, et d’autre part, une réalité faite d’arbitraire, de répression et d’un pouvoir personnel dictatorial, fondé, à tous les niveaux de la vie, sur des structures policières, pour intimider et terroriser les citoyens. Cette situation fait aujourd’hui de la police, la plus grande entreprise d’emploi des jeunes.
5) Le pouvoir refuse tout dialogue et rejette toute opinion différente de la sienne. Plus grave encore, il implique la justice dans des conflits politiques, ce qu’elle même accepte spontanément en instruisant des dossiers montés par la police et dénués de toute preuve matérielle- élément indispensable à toute bonne justice, comme l’a bien signalé la défense- portant ainsi un préjudice irréparable à cette institution. Faut-il rappeler que la crédibilité de la justice a été éclaboussée par les multiples procès politiques, contribuant ainsi à vider de sens le concept d’Etat de droit et bien d’autres encore, au cours de cette période de notre histoire.
6) En réponse aux questions posées par le doyen des juges d’instruction sur l’identité des personnes, notamment tunisiennes, que j’avais rencontrées, j’ai répondu que j’avais effectué une visite en Europe pour répondre aux invitations qui m’ont été adressées par des institutions Européennes, officielles et non gouvernementales et que, libre et responsable de mes actes, j’avais constitutionnellement le droit de rencontrer qui je voulais.
7) A la suite des plaidoiries de la défense, confirmant le constat que le dossier était vide de tout ce qui pourrait constituer un début de preuve, le doyen des juges d’instruction a maintenu sa décision antérieure de m’interdire de quitter le secteur administratif du grand Tunis, ainsi que de voyager à l’étranger.
Pour sa part, le ministère public a refusé, la demande de la défense de lever ces interdictions. D’autre part, les tracasseries administratives arbitraires, telles que l’interdiction de recevoir des visites d’amis ou proches ou de leur rendre visite, ainsi que la coupure de ma ligne téléphonique, se sont poursuivies comme auparavant. Cela signifie que je demeure assujetti à la résidence surveillée que je subis depuis le 19 Décembre 1997 sans considération aucune pour mon état de santé ni pour celui de mon épouse.
Le pouvoir prouve ainsi, dans mon cas comme dans celui de Maître Nasraoui, empêchée d’accomplir son travail, qu’il instrumentalise la justice pour donner un semblant de légalité à des mesures d’arbitraire caractérisé, consistant à affamer les militants et à attenter à leur droit à la vie. C’est la mort lente et à petit feu de tous ceux qui lui résistent et lui tiennent tête.
Aussi, devant l’incapacité des communiqués à traduire ma détresse et l’incessante humiliation que je vis personnellement et malgré l’aggravation de mon état de santé, j’ai décidé d’entamer à partir d’aujourd’hui 3 Juin 1998, une grève de la faim pour protester contre les agissements illégaux et inhumains du pouvoir à mon égard. Le président de la république, Z. A. Ben Ali assumera l’entière responsabilité des conséquences qui pourraient en résulter.
Il convient de signaler que les agissements du pouvoir à mon égard, constituent tout juste une péripétie dans sa politique hostile à la démocratie, sa volonté délibérée à décourager toute tentative d’instituer un véritable multipartisme et de reconnaître une société civile saine et dynamique.
Faut-il souligner encore que l’espace des libertés publiques et des droits de l’homme continue de connaître de graves violations et que le pouvoir poursuit son harcèlement de la LTDH et de ses militants les plus-en vue ? Faut-il rappeler aussi que le militant et patriote K. Ksila, se trouve toujours derrière les barreaux et que son épouse et ses enfants sont toujours harcelés, intimidés et terrorisés ?
Le Mouvement des Démocrates Socialistes continue, pour sa part, à subir, après vingt ans de résistance résolue, la marginalisation, l’émiettement et les tentatives de lui imposer une direction fantoche.
L’exemple du MDS et de la LTDH est à cet égard symbolique de la volonté du pouvoir actuel démanteler les institutions politiques et humanitaires, héritées du temps du Leader historique Habib Bourguiba, et de marginaliser leur rôle, dans ce décor démocratique qui ne trompe plus personne.
De nombreux militants et patriotes, appartenant à toutes les tendances politiques, demeurent privés de leurs passeports. Nous citons quelques noms pour l’exemple : Moncef Merzouki, Mustafa ben Jaafar, Sihem Ben sedrine, Omar Mestiri, Nejib Hosni, Ammar Jilani et la liste est longue. De plus, la torture continue de plus belle et des centaines de militants appartenant à toutes les sensibilités politiques sont toujours derrière les verrous.
La vie associative pour sa part, est toujours sous la coupe du parti au pouvoir et les associations qui tentent de se libérer un tant soit peu, comme l’UGET, subissent la répression, l’encerclement et toutes sortes de marginalisation.
L’information demeure celle de la voix unique et ses moyens et procédés, ceux de la propagande, du mensonge et du truquage de la vérité.
Cette politique anti-démocratique a porté un coup sévère à l’image de la Tunisie à l’étranger.
Elle a mis aussi notre société dans l’ignorance de la grave crise qui étrangle de nombreux secteurs économiques et sociaux et qui a conduit à une augmentation exorbitante du coût de la vie et à une baisse sensible du pouvoir d’achat des travailleurs et des secteurs sociaux les plus fragiles. Le taux de chômage, officiellement entre 17 et 18, en 96 %, dépasse en réalité les 40% dans certaines régions.
La baisse notable de l’investissement, intérieur et extérieur, est une conséquence de l’absence de confiance, elle-même aggravée par la généralisation de la corruption à tous les secteurs et tous les niveaux- ce qu’aucune législation ne peut seule combattre. La généralisation de ce phénomène menace sérieusement la société, ses acquis et ses institutions et l’exemple de la prospère Indonésie est là pour nous le confirmer.
Il convient de signaler aussi le développement d’un phénomène aussi grave que la corruption et qui est celui de la démission des citoyens de tout ce qui a trait à la chose publique, l’individualisme et l’opportunisme.
Notre société est malade. Elle est gravement atteinte par un certain nombre de maux qui menacent sérieusement son avenir et sa stabilité. Les gesticulations et les apparences trompeuses ne peuvent cacher longtemps cette réalité.
Conformément à la constitution et connaissant la manière personnelle et directe avec laquelle le président Ben Ali gère le pouvoir et le pays, à tous les niveaux et dans tous les domaines et notamment au niveaux politique et sécuritaire, nous estimons qu’il assume l’entière responsabilité de la situation de blocage politique et l’état désastreux des libertés fondamentales et des droits de l’homme. De ce fait, il est seul habilité à prendre les initiatives capables de sortir notre pays de la crise grave et généralisée dans laquelle il se débat.
Une telle initiative de la part du président de la république, en dehors des tergiversations et des calculs opportunistes de certains, constituera la preuve de l’existence d’une volonté réelle et sincère de sortir le pays de la situation saugrenue dans laquelle il se trouve, de corriger sa politique et ses choix de développement et de mettre fin à la tension et à la terreur qui dominent les esprits. Une telle initiative permettra d’ouvrir aussi un dialogue sain et sincère englobant tous les courants démocratiques et les compétences nationales et dégèlera les rapports conflictuels entre le pouvoir et toutes les forces vives, nationales et démocratiques dans le pays.
Nous estimons pour notre part que notre société ne peut se passer d’une véritable et saine vie politique et associative irriguée par une information objective. Aussi, le maintien de structures croupions sans aucune représentativité réelle, la marginalisation de la classe politique ainsi que l’absence d’un climat favorable à une vie politique et associative saine, sont autant de facteurs nuisibles au développement de notre société.
Il n’y a pas de modernité, de développement, de réussite du partenariat avec l’Europe et d’insertion dans le mondialisme sans pluralisme démocratique, sans respect des libertés fondamentales et des droits de l’homme et sans participation réelle et efficace de la société dans la gestion de son présent et la planification de son avenir.
Je voudrais enfin profiter de cette occasion, pour assurer nos militantes et militants ainsi que toutes les forces combattantes pour une démocratie réelle et un véritable pluralisme, respectueux des libertés fondamentales et des droits de l’homme dans notre chère Tunisie, que je continuerai mon combat politique par les moyens pacifiques qui sont les miens et quel qu’en soit le coût. Je suis persuadé que malgré les difficultés, nous atteindrons, ensemble et dans la solidarité, nos objectifs communs. La situation actuelle n’aura été qu’une péripétie dans la vie de notre peuple et une étape dans son combat pour la liberté, le respect du droit et la démocratie.

Mohamed Mouadda

Tunis le 3 Juin 1998

Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï
http://www.tunisitri.net/

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