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A. Manaï et N.Khatrouche: Est-ce le retour de la politique en Tunisie ?



Est-ce le retour de la politique en Tunisie ?

Ahmed Manaï et Noureddine Khatrouche

AL-HAYAT- 22 Octobre 2000/ 25 Rejeb 1421

Est-ce le retour de la politique en Tunisie ?

Traduit de l’arabe.par Ahmed Manai

Plus de douze ans après le coup d’Etat qui a écarté l’ancien président, feu Habib Bourguiba et intronisé le général Ben Ali à la tête du pays, la Tunisie continue de vivre une véritable impasse politique qui s’aggrave et s’accentue à chaque échéance électorale.  Ce constat fait l’unanimité des forces politiques de l’opposition et la plupart des observateurs de la vie politique tunisienne. Il a été confirmé par le président tunisien lui- même qui a qualifié la situation« en état de marasme et de blocage », dans son discours traditionnel du 7 novembre 1999, soit à peine un mois après les élections qui l’ont reconduit pour un troisième mandat présidentiel.
Les choses avaient pourtant bien commencé, le coup d’Etat ayant été accueilli avec un enthousiasme unanime et considéré comme une opération de salut national qui engageait le pays dans la voie de la démocratie. Il a fallu les élections d’avril 1989, premier test politique du nouveau régime, pour que ce dernier révèle sa véritable nature et donne la mesure de son attachement à ses mauvaises habitudes.
L’unanimité sur le constat coïncide, comme il fallait s’y attendre, avec de grandes divergences dans l’explication de ses multiples raisons et des niveaux de responsabilité des divers acteurs politiques dans sa continuation et son aggravation. Mais tout le monde considère cependant, que c’est le pouvoir qui assume la plus grande part de responsabilité dans cette situation, lui qui a monopolisé le champ public et politique, réprimé violemment tous ceux qui ont essayé de lui disputer son hégémonie ou simplement tenté de participer avec lui dans la gestion des affaires publiques, y compris ses partenaires dans le pacte national de 1988.
Le début de la crise avait coïncidé avec l’abandon par le nouveau pouvoir, né du coup d’Etat, de ses promesses du 7 novembre 1987. On se souvient que ce dernier avait gagné la confiance des tunisiens en leur promettant qu’il compterait dorénavant avec la souveraineté populaire, longtemps bafouée. C’est ainsi qu’il fit signer à toutes les composantes de la classe politique, un pacte national qu’il s’empressa de violer par le truquage massif des élections législatives. L’Etat reprît aussitôt son caractère originel, se centrant sur son noyau policier dur et fit de l’indicateur son intermédiaire privilégié avec la société civile et politique. Il provoqua discrètement les islamistes en les entraînant dans une confrontation à caractère sécuritaire, avec la complicité d’une bonne partie de la société politique et civile, le tout sur fond d’une illusion : construire la démocratie sans la composante fondamentaliste.
L’évolution ultérieure démontra assez rapidement la vanité d’un projet de démocratisation et de résolution des problèmes politiques et sociaux, reposant sur les institutions de l’Etat. Ainsi, l’on se rendît compte que l’éradication du « fondamentalisme » n’était qu’un préambule pour justifier l’anéantissement du politique, l’écrasement de toute action sociale et sa réduction à sa plus simple expression. Il utilisa pour cela une stratégie fondée sur un quadrillage systématique du pays et un contrôle de la population que seul justifient la sécurité et le maintien du régime en place. Cette stratégie a fini par tuer la politique et l’envelopper dans le linceul du rapport des services secrets. Et c’est ainsi que le cercle de la violence officielle s’élargit, touchant tout le spectre politique, de la droite, à la gauche en passant par le centre, sans épargner même des composantes de cette opposition officielle qui donna naguère au pouvoir une certaine légitimité démocratique et un semblant de justification à sa répression des islamistes.
C’est ainsi que le mouvement des démocrates socialistes a été démantelé, en deux étapes- la première par les soins d’une minorité de ses dirigeants et la seconde à l’aide du gros bâton de l’Etat- Ce fut l’annonce officielle de la destruction de tout l’échafaudage politique construit par le pouvoir à l’issue de l’élimination des islamistes de la scène politique. C’est ainsi que tout le monde s’est rendu compte que la machine infernale qui a écrasé l’extrémiste islamiste a fini par écraser aussi l’opposant politique et avec la même violence.
L’opposition :
Face à cette répression, l’opposition tunisienne s’est départagée, au milieu des années quatre vingt dix, entre deux extrêmes. Certains se défirent de leur histoire, abandonnèrent leur identité, payèrent leur existence par leur silence et acceptèrent de continuer à jouer le jeu du décor démocratique. Un comique à la limite du tragique.
D’autres acceptèrent par contre de payer le prix de leur résistance et se dispersèrent à l’intérieur du pays et à l’étranger, portant le fardeau de leurs convictions et de leur choix, convaincus que la dynamique du changement ne pouvait venir que de l’extérieur du dispositif politique officiel et en opposition à sa configuration sécuritaire.
L’analyse du discours et des pratiques des forces qui ont fait le choix courageux de s’opposer à la répression et de la dénoncer, dans le pays et à l’étranger, révèle que ces dernières se sont implicitement entendues pour engager le combat sur la question des droits humains. La valeur morale, historique et symbolique d’un tel combat est indéniable et à ce titre les activistes et les forces politiques qui l’ont mené, méritent toute notre admiration et notre reconnaissance. Mais il faut reconnaître aussi, qu’ils n’ont pas réussi, jusqu’à maintenant, à inscrire leur activisme dans une stratégie de résistance, capable, le moment venu, de modifier l’équilibre des forces à l’avantage de la société et de ses forces vives. C’est ainsi que leur combat est demeuré, dans ses grandes lignes, ponctuel, fugitif et parcellaire, incapable de s’inscrire dans un programme conséquent, capable de répondre aux exigences du moment.
C’est ce qui expliquerait peut-être le peu de soutien, recueilli par l’opposition tunisienne, auprès des instances officielles étrangères, malgré le caractère despotique avéré du régime, son large discrédit dans le monde et sa perte de toute légitimité.
Et pour cause. La question de la défense des droits de l’homme, même si elle sert de fondement et de valeur de référence au Politique, n’est pas la politique. L’essence de la première est de l’ordre de la norme et de la légitimité et celle de la seconde de l’ordre pratique et utilitaire La récente affaire du général Pinochet est là pour le confirmer. Cette une affaire, qui, rappelons-le, est demeurée dans les limites du droit et de la seule compétence de la justice, bien qu’elle croise la politique. Il est paradoxal d’ailleurs que son arrestation ait fait l’objet d’une sérieuse dénonciation au plan politique, prétextant de l’inanité des mesures judiciaires prises à son encontre et évoquant certains principes fondateurs du droit international.
Que l’on ne se méprenne pas sur nos intentions. Nous sommes les derniers à mettre en doute l’importance considérable et l’extrême utilité du travail accompli, pour dénoncer les violations des droits humains et faire connaître au monde, le calvaire des victimes de cette politique de répression. Nos observations n’ont d’autre but que de montrer que ce travail n’a pas encore atteint ses « objectifs politiques ultimes». Ceux-ci consistent notamment, à faire du discours général sur la démocratie, une stratégie globale d’action et de résistance et à transformer l’opposition protestataire et dénonciatrice en une opposition constructive, capable de considérer la réalité objective, d’imaginer les alternatives possibles et d’inventer les moyens adéquats pour l’élaboration et la mise en place d’un projet politique, à même de répondre aux revendications des tunisiens.
Le Conseil national pour les libertés en Tunisie :
L’activisme de l’opposition en faveur des droits de l’homme en Tunisie, a connu son apogée avec la naissance du conseil national pour les libertés ( CNLT) en décembre 1998. Cet organisme, venu rendre espoir aux tunisiens et témoigner de la disponibilité de l’élite nationale à s’organiser et assumer ses devoirs, après une longue absence, atteste aussi de l’extrême indigence de la politique et de l’incapacité des forces démocratiques à lui redonner corps et vie.
L’identité de cet organisme, semble difficile à déterminer avec précision, tant il balance entre le politique et le droit de l’homisme(1). Sa composition s’apparente à un front non déclaré, entre les représentants de la plupart des composantes.(mais non des plus importantes) du spectre politique et idéologique tunisien Il comporte de véritables démocrates à côté d’éradicateurs avérés qui semblent n’avoir rien appris des leçons du passé immédiat.
Tout cela est bien compréhensible en fait, dans un environnement caractérisé d’une part, par la répression et d’autre part par l’absence de traditions dans l’action commune et le combat solidaire. Mais cela ne pourrait démentir ceux qui estiment, avec raison, que la formule actuelle du CNLT est loin de répondre aux exigences de la situation actuelle.
Le drame tunisien :
Le drame tunisien actuel se reflète autant à travers la politique de répression exercée par le pouvoir qu’à travers l’indigence et l’incapacité qui caractérisent l’opposition nationale, toutes composantes confondues. Mais tout cela mérite d’être analysé et étudié pour préciser un peu plus les termes de cette crise et ses retombées.
Mais nous devons dès à présent signaler qu’aucune avancée démocratique ne peut être réalisée en l’absence d’une force politique et sociale capable de modifier l’équilibre des forces et imposer au pouvoir de faire des concessions. Il est à craindre que tant que cette force n’existe pas, l’initiative demeurera entre les mains du pouvoir, même si, comme on y assiste actuellement, la rue commence à bouger. A ceux qui comptent justement sur un soulèvement populaire, il serait utile de rappeler que les mouvements de ce genre sont très rares dans l’histoire de la Tunisie indépendante et qu’ils ne représentent pas en tout cas un élément déterminant dans les modifications des équilibres de forces. Les rares fois au cours desquelles les tunisiens sont descendus dans la rue, ils le payèrent très cher et réintégrèrent leurs foyers avec le maximum de pertes et sans aucun profit.
La rue tunisienne, comme la rue arabe d’une façon générale – à l’exception de la rue Palestinienne- ne possède pas en ce domaine de traditions lui permettant de planifier une action continue et d’aller jusqu’au bout de ses revendications. Les raisons vont de l’absence de conscience politique et d’encadrement au déterminisme réformiste qui domine notre culture politique.
Ceci devrait interpeller notre élite nationale et toutes les forces vives et les conduire à réviser profondément leur vision et leurs projets d’action.
La résistance au despotisme, au cours des dix dernières années, n’a pas donné de résultats à la mesure des sacrifices des forces patriotiques. Ce résultat tient moins à la force du pouvoir et à son intelligence qu’à la faiblesse de l’opposition.
C’est pour cette raison que toute amélioration de la situation devrait commencer par des révisions déchirantes et une profonde autocritique . C’est un préalable à tout dépassement de la situation actuelle et la condition de l’ouverture de nouveaux horizons à l’action nationale.
C’est pour ces multiples raisons qu’il nous semble illusoire de croire que les dénonciations des Ong nationales et internationales et de la presse, ou bien les protestations timides de certains gouvernements européens ou de quelques parlementaires européens, suffiraient à contraindre le pouvoir tunisien à revenir sur sa politique dévastatrice ou à dispenser les tunisiens de faire leur devoir.
Nous croyons qu’une des premières obligations des tunisiens et notamment des forces démocratiques, est d’ouvrir, dans une première étape, un débat franc et sérieux, sans exclusion d’aucune sorte ni conditions préalables, autour des idées et des principes qu’ils semblent partager. Ce débat, devrait aboutir, dans une seconde étape, à l’élaboration d’un programme politique clair, susceptible de fédérer toutes les forces politiques et de mobiliser le maximum de citoyens. Tout retard ou ajournement d’une telle action, sous quelque prétexte, se fera aux dépens des justes revendications des citoyens et de leurs forces vives et ne servira que les desseins du régime despotique.

1) Au cours de l’année 2000, le CNLT a présenté sa candidature à l’entrée à la FIDH comme membre de plein droit. Il y a été admis comme membre observateur !

Traduit de l’arabe.par Ahmed Manai
http://www.tunisitri.net/

Traduit de l’arabe.par Ahmedd Manai

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