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Mohamed Bouanane: Un voyage au pays des merveilles


Un voyage au pays des merveilles
Mohamed Bouanane
9 juillet 2004
L’auteur de ces notes est un homme d’affaires européen d’origine tunisienne. Ses affaires, ses voyages fréquents et parfois lointains, mais aussi ses craintes de retrouver une Tunisie méconnaissable, l’ont empêché pendant de longues années d’y retourner. Cette année, il prit son courage à deux mains et s’en alla redécouvrir le pays de son enfance.
A son retour en Europe, il me fit l’amitié de me confier ses premières impressions. Celles d’un touriste certes, mais fin observateur d’une réalité dont rien ne lui échappe. Et c’est avec son autorisation que je les diffuse.
Lisez plutôt!
A.M.
Si Ahmed,
J’étais en Tunisie et c’est avec beaucoup de retard que j’ai lu sur tunisnews le point sur l’arrêt de non-lieu dans les trois agressions contre Ahmed Manaï et Mondher Sfar, et je voudrais vous demander de faire publier les articles qui ont précédé les trois agressions afin de faire connaître au maximum de tunisiens la vraie nature de ce régime durant les années 90.

En attendant, voici quelques notes de vacances rédigées en vrac à mon retour de Tunisie :
Un chantier interminable :
Des maisons ou plutôt des bouts de maisons en chantier depuis des années avec tous les désagréments qui en résultent (bruit, non respect de l’environnement, constructions illicites…). Dire que 80% des tunisiens possèdent leur chez soi (un slogan cher au régime tunisien), mais il faudrait voir à quoi ressemble ce « chez-soi », plutôt à des taudis où s’entassent une dizaine de personnes dans des conditions d’hygiène lamentables ! Les canalisations et égouts arrivent des années (il faut compter en dizaines) après la construction des cités, sinon il faut supporter de voir et vivre à coté des ruisseaux des eaux usées faisant leur chemin vers l’inconnu. Sans parler de l’état des rues dans les cités où il faut zigzaguer pour éviter les trous et les bosses.
Une poubelle à ciel ouvert :

Il faut visiter les quartiers populaires et observer l’absence de poubelles dans les rues ou quand elles existent alors elles sont pleines à craquer depuis quelques jours. Dans les quartiers populaires, les poubelles publiques sont livrées à elles mêmes dans les rues ou sur les places sans un minimum d’entretien. Souvent, des détritus et déchets ménagers sont mis dedans sans aucun emballage et à l’air libre en attendant le passage des éboueurs (2 fois par semaine maximum). Dans d’autres cas, ces mêmes déchets trouvent leur place dans la nature à quelques dizaines de mètres des habitations populaires.
Un consumérisme effréné :

Les gens sont en « compétition » pour la consommation, souvent de produits de mauvaise qualité. Un goût particulier pour le kitch. Le carrefour de SOUKRA est un carrefour français sans le sourire, sans le bonjour et sans l’au revoir.
Le comportement des piétons et automobilistes :
Les piétons ne connaissent pas les trottoirs (souvent ils sont inexistants dans les banlieues populaires) et sont étonnés qu’une voiture persiste dans sa file n’essayant pas de les contourner. Les automobilistes prennent la route pour une propriété privée, ne jamais rouler dans une file mais occuper deux et klaxonner à outrance.
Forte pollution visuelle (des caisses en très mauvais état), auditive et de l’air. Bref, l’anarchie sur les routes de vacances !
Devise nationale et méfiance :

Débrouillardise par les petits boulots au noir sinon se faire embaucher par les services de l’ordre.
Le manque, voire absence de confiance (base des relations sociales et économiques) entre les personnes n’encourage pas à s’y installer ni à créer une activité : Il faut tout vérifier, le poids des marchandises achetées, la qualité, la réalisation de la tâche (toujours quelque chose qui manque ou qui est mal fait).
Tourisme :
La mauvaise attitude des commerçants (artisanat et commerces dans les lieux touristiques) vis à vis des touristes ne reflète pas la même image que la carte postale mis en avant par le régime : vu la crise économique sur place et le profil économique moyen du touriste Européen (à pouvoir d’achat très moyen), les commerçants tunisiens sont très collants, agressifs et insultants. Des expériences personnelles à Kairouan, à Hammamet, à Tunis et ailleurs où j’étais très bien accueilli mais très vite repoussé et parfois traité de radin parce que je n’ai pas acheté ou j’ai souhaité voir et comparer. Les commerçants de l’artisanat et du tourisme insistent tellement à faire visiter leurs boutiques, qu’au bout de deux heures de balade on a l’impression d’être suivi et encerclé.
La haute saison touristique en Tunisie commence le 1er avril. Les hôtels et régions touristiques sont presque vides. Sans aucun effort, j’ai pu obtenir une remise de plus de 30% sur le tarif normal affiché pour une nuit d’hôtel (3 ou 4 étoiles). Cette nuit, trois chambres (les deux autres étaient occupées par des tunisiens) étaient occupées sur une centaine. Il y avait plus d’employés que de clients. La télévision nationale parle d’un début de saison touristique réussie! Quel décalage entre le discours de propagande et la réalité.
Heureusement, cette année (pour la deuxième année consécutive) la Tunisie a échappé à la sécheresse.
Quant à la chose politique au sens général, j’ai constaté ce qui suit :
Un ras-le-bol très fort et clairement exprimé en privé et nuancé en public (auprès de gens qu’on ne connaît pas suffisamment). Une crise sociale, économique et politique est ressentie par la population de différents horizons. De l’avis de beaucoup de gens (pas pour les mêmes raisons, à la ville comme à la campagne), le pays est chaotique et va dans le mur. Des anciens walis et Pdg me disaient que la « famille » rafle tout ce qui est viable et juteux, la confiance est morte dans les relations sociales et économiques.
Les gens ont envie d’un changement à la tête (présidence et gouvernement) du pays sans trop y croire. Les commentaires qui reviennent souvent sont du type « Un changement est fort nécessaire peu importe la nouvelle tête », « Il n’y a pas de relève digne, pas de leader, mais un changement est très souhaitable », « J’espère que cela change mais je ne m’engage pas pour essayer de sauver des ignares qui n’hésiteront pas à me poignarder dans le dos ».
Des agents de l’ordre (policiers et gardes nationaux) avouent que la très forte pression exercée sur eux par le régime (sans le nommer) est injustifiée et reconnaissent leur mauvaise image auprès de leurs concitoyens. Nous sommes détestés, reconnaissent-ils !
La corruption :
Je n’étais pas témoin direct mais plusieurs échos vont dans ce sens, selon l’expression très connue, « roule sur la route » (comprendre il faut engraisser les agents de l’ordre). Un agent de l’ordre ose demander à un automobiliste de quoi manger. Le discours/conférence « critique » de Ben Ali à la télé il y a quelques temps sur les 5 et 10 dinars demandés par les agents de l’ordre, a été considéré par ces derniers comme une officialisation de cet impôt de passage.
Exemple de la fonction publique :
Des professeurs de lycée parlent de désintérêt total de leurs élèves vis à vis des études. Ces mêmes professeurs reconnaissent que les cours particuliers représentent entre 1 à 4 fois le salaire d’un professeur débutant (ça dépend du lieu et de l’établissement d’exercice). La tentation est grande pour arrondir les fins de mois et payer les crédits (villa et voiture). On ne peut que se demander sur l’équité et la transparence dans l’exercice de ces fonctions.
Un professeur, les 35 ans avancés, rencontré par hasard en se baladant sur la côte, me confiait, après une franche discussion sur l’état général de la société, que les personnes qui ne se débrouillent pas (tous les moyens sont bons) pour avoir la voiture, la villa et le projet, sont rejetées par leurs proches. Lui-même, qui a choisi de faire son métier et rien que son métier, a été rejeté par sa femme avec qui il a eu un enfant âgé aujourd’hui de six ans. Il faut voir la tristesse sur le visage de ce jeune homme, calme et posé, pour se faire une idée de l’autre jeunesse tunisienne éduquée et formée sous l’ère Ben Ali.
La fuite en avant :
Selon des échos de gens fréquentant des membres du RCD, il semblerait que le pouvoir a peur (à déterminer de quoi) et multiplie les réunions (sans publicité) partout des cadres RCD pour les mobiliser et les préparer à la campagne électorale de l’automne. Mon sentiment est que le régime a peur et craint le pire : des villes et villages morts, c’est notre défi!
Pour résumer, je dirais que la Tunisie ressemble beaucoup à un asile psychiatrique où le corps médical est sadique et les patients sont masos. C’est un pays de schizophrènes !!
J’espère que ça ne te démoralise pas. Cela devrait nous donner au contraire de la force et du courage pour essayer, avec d’autres, d’inverser cette mauvaise tendance.
N.B.
A propos de « la nouvelle tête » que les tunisiens seraient susceptibles d’accepter, j’ai posé à mon correspondant la question suivante : Leila Trabelsi Ben Ali qui gère déjà tout, depuis près de cinq ans, et qui est en train de préparer activement son entrée officielle dans les affaires, serait-elle une tête acceptable par les Tunisiens ?
Sa réponse est nuancée. Il estime en effet, que les tunisiens souhaitent un changement qu’ils considèrent moins pire que l’état actuel, mais n’ont pas confiance dans la grande famille régnante et en particulier celle des Trabelsi (ne pas oublier l’anecdote fort répandue : La Tunisie est une théière qui verse dans des verres Trabelsi). En revanche, si elle arrivait à s’imposer aux « décideurs des Services de sécurité» (le RCD n’a pas de mot à dire et ses chefs lui obéissent au doigt et à l’œil) comme un recours éventuel, elle serait bien obligée, le moment venu, de desserrer l’étau. Sa venue créerait une dynamique politique pouvant conduire à des changements ! La crainte est qu’elle serait tentée d’utiliser, consciemment ou inconsciemment, les mêmes services de sécurité et en particulier la milice politique pour s’imposer, ce qui serait bonnet blanc, blanc bonnet.
C’est d’ailleurs un point de vue que partagent nombre d’officiels, entre autres certains leaders de l’opposition légale.
Bien Amicalement.

Mohamed Bouanane

http://www.tunisitri.net/

 

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