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Clément Trudel: Tunisie et la tentation totalitaire


La Tunisie et la tentation totalitaire

Clément Trudel (Canada): 11 et 12 novembre1995

Etre bon musulman et démocrate convaincu n’apparaît pas contradictoire à Ahmed Manaï qui fut candidat aux élections de 1989, dans la région de Monastir où est né Habib Bourguiba, «père de l’indépendance tunisienne». L’auteur croit que l’islam est un «catalyseur énergique dans toutes les expériences de libération de l’homme et de résistance aux projets d’asservissement».
Ahmed Manaï avait fait porter les 20 000 voix de ses partisans sur le candidat Ben Ali, successeur de Bourguiba. Les services de la présidence lui reprochèrent néanmoins par la suite sa proximité avec le mouvement Ennadha (Renaissance), maintenant hors la loi; ce groupe islamiste avait offert en 1989 son appui à la plate-forme de Manaï, lequel accepta ultérieurement de plaider pour que soient autorisés à rentrer en Tunisie tous les exilés. Mais Ben Ali est un «éradicateur»; ses services traquent sans merci les moindres traces d’Ennadha et frappent les proches des suspects lorsque ces derniers leur échappent. .Manaï, torturé durant deux semaines, a fini par craquer. La tactique du «supplice tunisien», dite aussi du poulet rôti, l’a fait passer aux aveux, à l’identification de ses prétendus «complices» dans un sombre schéma de renversement de Ben Ali. «Il me fallait sortir pour témoigner et dénoncer face au monde l’hypocrisie dévastatrice de ce régime» (page 117). Ce témoin écorché — il rentrait de cinq mois d’absence au Burundi, en mission pour les Nations unies, quand on vint le cueillir — ne fait pas dans la dentelle à propos de ce qu’il qualifie de «goulag des franges sahariennes» dirigé par un homme qui, après avoir personnifié un espoir de changement, succombe à la «dérive autoritaire». Et pourtant, le président du Sénat français, Alain Poher, n’a-t-il pas décerné à cet adepte de la répression musclée un «prix Louise- Michel des droits de l’homme»?
L’an dernier, Amnistie Internationale, dans Tunisie, du discours à la réalité, tenait le même langage et parlait de «l’échec d’une bureaucratie des droits de l’homme» à Carthage où les gardes à vue de longueur excessive sont encore monnaie courante — au moins huit Tunisiens sont morts en garde à vue entre avril 991 et janvier 1992 — et où la torture persiste.
La préface au témoignage d’Ahmed Manaï est signée Gilles Perrault, celui-là même qui décrit dans un document-choc le Maroc inquiétant de Hassan II (Notre ami le roi). Perrault dit que «ce qui fait la force de ce terrible livre, c’est sa sincérité. Le monde étant ce qu’il est. Innombrables sont les récits de torture. Rares sont ceux qui atteignent à l’authenticité de celui-ci ». Manaï pense que lancer l’islam dans la lutte pour le pouvoir constituait «un contresens pur et •impie».
L’auteur a surtout la nostalgie de sa dignité perdue par un traitement avilissant qui lui fut administré, lui qui avait combattu visière levée et qui se retrouva impuissant devant des tortionnaires rompus aux techniques de chantage par la douleur. Il y a de cela plus de 35 ans, Henri Alleg publiait un [témoignage (La Question) sur la torture qu’on lui fit subir dans une caserne française, en Algérie. Manaï, dans le pays voisin, a le courage de témoigner contre des autorités qui se vantent pourtant d’avoir fait disparaître les tares imputées au colonisateur d’autrefois.

Clément Trudel : 11 et 12 novembre 1995

http://www.tunisitri.net/

 

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