Poster un commentaire

Wicem SOUISSI: Supplice tunisien, un témoignage accablant


 

Supplice tunisien: un témoignage accablant

Wicem SOUISSI:Ligue des droits de l’homme Sciences Po- mars 1995

 

Épisodiquement relayées par nombre de médias, les organisations non gouvernementales n’ont pas cessé, ces dernières années, de dénoncer la répression en Tunisie, encore et toujours menée sous couvert de juguler le «péril vert». C’est en revanche une première qu’un Tunisien publie aujourd’hui un livre, non seulement pour témoigner des tortures qu’il a subies mais aussi pour en désigner un responsable au premier chef en la personne du président Zinc Ben Ali.

Comment Ahmed Manai, agronome, quinquagénaire, en est-il arrivé là? C’est d’abord, explique-t-il, pour avoir cru et, surtout, pour avoir pris au mot le discours de celui qui, évinçant dans la nuit du 6 au 1 novembre 1987 l’ancien président à vie Habib Bourguiba, avait dans la foulée promis un «changement» afin qu’enfin le peuple «Participe à la gestion de ses affaires». Candidat «indépendant », c’est-à-dire dans la mouvance d’un islamisme encore toléré mais dont le mouvement reste marginalisé dans l’illégalité, il brigue la députation aux élections présidentielle et législatives du printemps 1989. Sa déception est à la mesure des résultats officiels : moyennant un grossie truquage du scrutin, la Chambre des députés demeure monocolore et, sans affronter d’adversaire, le nouvel hôte de Carthage recueille près de 100% des suffrages.
L’autre «tort» de Ahmed Manaï est de s’être retrouvé ensuite dans le collimateur quand, décidé à mettre au pas tout le pays, le chef de l’Etat décrète, en 1990, le
renforcement sanglant de sa lutte contre l’extrémisme religieux. C’est dans ce contexte qu’il est arrêté, mis au secret puis sauvagement torturé, avant d’avouer…des rencontres et des relations avec opposants, islamistes ou pas, tous coupables de fomenter un «complot contre la sûreté de l’Etat», selon les service ces de police.

Ses tortionnaires satisfaits, il est libéré. Grâce à l’intervention d’un des plus influents coulissiers de la scène tunisienne, il est même autorisé à voyager, sous la menace, toutefois, de représailles à l’encontre de sa famille si d’aventure il s’avisait de parler. Aussi organise-t-il la fuite de son épouse et de ses enfants qui, via l’Algérie, le rejoignent dans son exil en France. Désormais délié, il prend sa revanche, il publie un récit poignant
La nécessaire solidarité avec une victime d’un système répressif érigé en mode de gouvernement n’empêche pas l’examen critique de son ouvrage. Certes il est aisé d’y relever un usage excessif des digressions. Mais là n’est pas l’essentiel. Ni roman, ni essai, Supplice tunisien est un acte politique de légitime défense où le fond prime la forme. On peut en revanche regretter que l’auteur ne consacre pas plus de deux pages au travestissement de la réalité opéré quand, voulant préparer l’opinion locale et internationale à la mise à l’écart de M. Bourguiba, son premier ministre, Ben Ali, fait accroire que celui-ci entend l’intégrisme sans raison garder.
Faut-il, à l’instar de ses détracteurs à la botte du régime, incriminer Ahmed Manaï pour ses sympathies à l’égard des intégristes, qu’il ménage? Pendant de ses convictions religieuses, sa profession de foi démocratique devrait répondre à cette question. En tout état de cause, il appartient aux Tunisiens d’avoir à l’esprit une leçon dont leur gouvernement actuel a donné, involontairement, une parfaite illustration : en politique, trop souvent, les paroles n’engagent que ceux qui les reçoivent.
Jardin secret du général Ben Ali est quoi qu’il en soit l’occasion de dessiller encore une fois les yeux sur la nature d’un régime qui bénéficie généralement d’un préjugé favorable, dès lors, assurément, que sa stabilité est rapportée au chaos algérien. Sa sortie au moment où la «Saison tunisienne en France» est à son apogée médiatique n’est pas dans ces conditions fortuite. Que Gilles Perrault, dont Notre ami le roi avait conduit à l’annulation in extremis’ de «l’Année du Maroc» dans l’Hexagone, signe la préface renforce de surcroît l’idée d’une publication- contre- manifestation. Mais les officiels tunisiens ne sont pas sur le chemin de plier bagages à leur tour. Les relations franco-tunisiennes sont en effet moins «passionnées» que les liens franco-marocains.
Traçant des limites à une comparaison entre les deux pays maghrébins. Gilles Perrault n’en souligne pas moins que «même ses pires adversaires reconnaissent à Hassan II [le roi du Maroc) une rare intelligence». Et d’ajouter, plus féroce encore, que «Ben Ali quant à lui se rangerait plutôt dans lu même catégorie que le ci-devant empereur Bokassa». A l’aune de Supplice tunisien, on peut se faire là-dessus sa propre idée.

« Supplice tunisien, le jardin secret du général Ben Ali », Éditions de la Découverte, Paris 1995

http://www.tunisitri.net/

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :