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Mezri Haddad: Epitaphe (supplice tunisien)


Epitaphe

«Un vrai livre est écrit en vertu d’une nécessité, comme une vraie lecture est celle qu’on fait en état de faim et de désir. Et, de même qu’il est conseillé de se priver de lire si l’on n’en sent pas un appel, de même on devrait se priver d’écrire un livre si l’on n’a pas la conviction d’avoir à transmettre ce que nul ne peut dire à votre place.»
Jean Guitton: « Le travail intellectuel », 1986.

Par Mezri Haddad: 13 avril 1995

Une personne normalement constituée ne peut pas lire le témoignage d’Ahmed Manaï, « Supplice tunisien »*, sans éprouver sinon un profond malaise, du moins quelques sentiments de tristesse et de compassion pour l’auteur et sa famille. Nous devrions dire compassion pour toutes les victimes broyées par la «justice» de l’ère nouvelle et qui sont bien trop nombreuses pour que l’on puisse en établir exhaustivement la liste. C’est que le livre d’Ahmed Manaï — bien que marqué par une personnification excessive mais compréhensible — suggère aux lecteurs une idée relativement exacte du calvaire que des centaines d’autres compatriotes ont dû vivre lorsque «l’éradication» des contestataires fut déclarée devoir national par l’architecte du «changement historique».
Même si elle frise l’égocentrisme, cette personnification est en effet compréhensible car l’auteur avait affronté sa terrible épreuve dans la solitude. Celui qui marche sur la braise, seul, en subit les brûlures dit le proverbe tunisien. L’auteur ne pouvait par conséquent qu’être au centre de son propre drame.
Ce qui est en revanche moins compréhensible, voire même contestable, ce sont les quelques opinions personnelles que l’on décèle au détour de certaines phrases. A titre d’exemple, le cas de Hédi Baccouche qui semble bénéficier d’un traitement de faveur. Page 48, l’auteur arrange une sortie honorable à l’ancien Premier ministre en ramenant son limogeage à une querelle — au demeurant très honorable si elle était vraie — entre celui-ci et l’oligarchie mafieuse des frères Eltaïef. En réalité, le renvoi de Hédi Baccouche obéissait à des considérations beaucoup plus mesquines et relevait manifestement de la relation entre le maître et l’esclave.
De plus, l’auteur passe sous silence le rôle extrêmement important joué par Baccouche dans l’instauration de la dictature. C’est à lui que l’on doit par exemple l’ignominieuse Fatwa du « cas par cas » consistant à perpétuer l’injustice Bourguibienne qui avait frappé un certain nombre d’hommes politiques. Ce n’est qu’à la page 127 que l’auteur laisse échapper les raisons de la sympathie à peine voilée qu’il éprouve vis-à-vis de Hédi Baccouche !
Autre thèse qui, à travers 146 pages de récit émouvant, apparaît en filigrane et qu’un certain nombre d’historiens ou d’observateurs bien avisés de la vie politique tunisienne peuvent réfuter consiste à inscrire le système policier et tortionnaire décrit par l’auteur dans une espèce de continuité de l’Etat bourguibien. En réalité, les choses sont bien plus complexes. Même si le pouvoir sept- novembriste est indiscutablement l’aboutissement logique de trente longues et agonisantes années de despotisme éclairé, il n’en constitue pas pour autant la continuité. Le règne de Bourguiba est certes jalonné par plusieurs voltes- faces et de multiples atteintes aux droits de l’homme. Mais nul ne peut prétendre que le pouvoir bourguibien reposait sur la délation, .la torture et la peur, détestable triptyque qui caractérise le régime tunisien à partir de 1989. L’on ne peut donc légitimement parler de continuité qu’en considérant exclusivement les deux dernières années (1986 – 1987) lorsque le pouvoir avait lamentablement échoué dans l’orbite de Saïda Sassi et de ses acolytes. Les racines «philosophiques» et «morales» du nouveau régime ‘gisent par conséquent dans cette ultime période de déliquescence de l’État tunisien. En ce sens le régime au nom duquel fut torturé Ahmed Manaï et beaucoup d’autres Tunisiens n’est que la quintessence de la médiocrité et de l’arbitraire très visibles en fin de règne bourguibien. La gérontocratie despotique ne pouvait qu’enfanter ce jeune État- Moloch, que cette espèce d’héritier sans héritage :l’État-PSD. Le destin de la Tunisie s’est joué au ministère de l’intérieur parce que — comme le dit si bien l’auteur — «le courage est une vertu qui a souvent manqué aux hommes politiques tunisiens».
Ahmed Manaï n’a pas tort, encore qu’il faille préciser que ce n’est guère le courage — pas plus d’ailleurs que l’ambition — qui manquaient à un Ahmed Ben Salah ou à un Mzali pour déposer Bourguiba, mais c’est leur fidélité vis-à-vis d’un homme foncièrement pervers qui les handicapait. En outre, le courage n’a pas du tout manqué
aux Salah Ben Youssef, Tlili, Masmoudi … pour freiner la marche de Bourguiba vers l’absolutisme.
Toujours au registre des thèses contestables, il est nécessaire de relever la subjectivité intrinsèque avec laquelle l’auteur évoque la décennie socialiste conduite sous l’égide de M. Ben Salah. Malgré les dérapages principalement occasionnés par la généralisation subite et effrénée de la collectivisation — dont Ben Salah n’assume d’ailleurs pas seul la responsabilité — l’expérience socialiste a jeté les bases de l’économie tunisienne. Nul ne peut porter un jugement définitif sur une expérience qui n’en était qu’à ses balbutiements.
Quant à la tragique péripétie de notre ami Omar Shabou, il y aurait beaucoup à dire là-dessus. «L’ami digne de confiance» dont parle l’auteur à la page 158 et qui serait à l’origine de toute l’affaire n’est autre que Kamel Al-Fazâa ancien rédacteur en chef du « Maghreb » avant d’occuper un poste à l’Intérieur. Ce dernier a sûrement joué un rôle infâme dans l’arrestation de Omar Shabou et d’Ahmed Manaï mais il n’est probablement pas à l’origine de l’affaire en tant que tel. En dépit du fait que j’ai été personnellement témoin indirect dans les tractations parisiennes, il ne m’appartient pas de donner une autre version des faits. L’histoire dévoilera la trahison, la faiblesse, l’imprudence ou la fidélité des principaux protagonistes dans cette affaire. Une chose est certaine, la version de l’auteur n’est qu’une hypothèse parmi tant d’autres !
Le malheur d’Ahmed Manaï c’est d’être fâcheusement tombé dans les griffes de la redoutable police politique. Sa chance, est de s’en être sorti vivant et sans séquelles physiques. Son mérite, c’est d’avoir eu la hardiesse de témoigner au nom de tous les suppliciés qui sont dans l’impossibilité de le faire eux-mêmes, soit parce qu’ils reposent au cimetière, soit parce qu’ils ont honte de décrire l’indescriptible et de relater l’ineffable. Ce mérite est d’autant plus grand que l’auteur aux «solides amitiés au pouvoir» (p. 68), pouvait réussir une belle carrière politique comme beaucoup d’autres qui n’avaient pas eu la chance d’avoir pour oncles un procureur général dans la dictature bourguibienne et un puissant ministre de la Défense à cette époque, celui-là même qui — de l’aveu de l’auteur (p. 127) — est à l’origine de la promotion de M. Ben AU dans le département de la Sécurité. Ahmed Manaï a préféré la vérité au mensonge, la justice à l’injustice et la démocratie à la dictature.
Pour mener à bien la difficile tâche que l’auteur voulait s’imposer en témoignant, la douleur et le ressentiment n’auraient évidemment pas suffi à eux seuls. Ils constituaient même un obstacle à la réalisation d’un écrit qui, pour convaincre, devait être lucide. Il fallait par conséquent s’employer à apprivoiser cette souffrance qui dominait son existence depuis son départ de la Tunisie. Avec Baudelaire, il pouvait répéter «soit sage Ô ma douleur et tiens-toi tranquille». Il lui fallait aussi beaucoup de force pour exorciser — par l’écrit — le mal qui le rongeait et qui émanait de ce sentiment humain d’avoir «perdu sa dignité» après sa libération. Habituellement, lorsque les mots veulent après-coup rendre compte d’une réalité malheureuse, ils ne le font que d’une manière abstraite et partielle car, dans ce processus intellectuel, le vécu est inexorablement privé de sa substance existentielle. Mais dans le récit d’Ahmed Manaï, les mots ne s’interposent quasiment pas entre le narrateur et le lecteur. Ce dernier se sent transporté et irrésistiblement plongé dans l’univers cauchemardesque du ministère de l’Intérieur. Ce dont l’auteur ne se rend peut-être pas compte, c’est qu’en publiant ce livre traumatisant, il recouvre sa dignité. Mieux, dans le mur infranchissable du silence, il ouvre une brèche qui laisse s’évader les cris lointains des suppliciés et nous fait parvenir l’ultima verba des Abdelaziz Mehouachi, Abdelraouf Laaribi, Ameur Degachi, Fathi Khiari, Mouldi Ben Amor, Rachid Chammakhi, Faïçal Barakat, Marwan Ben Zineb, Kamal Matmati, … : «qu’ai-je fait pour mériter la mort ?».

Mezri Haddad: 13 avril 1995

http://www.tunisitri.net/

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