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Mustapha Tossa: La face sombre de la Tunisie.


 

 

A propos du livre « Supplice tunisien » d’Ahmed Manaï

(Éditions La Découverte, 110 F)

Mustapha Tossa: 7-13 avril 1995

La face sombre de la Tunisie.


« Tunisie amie »!
« Tunisie, amie » est l’équivalent de notre « éblouissement des sens », accroche publicitaire pour vendre le produit « Tunisie » sur les marchés des Tours- opérators. Un livre vient pour la première fois d’écorcher cet argument publicitaire, sur fond d’exhibition nationale culturelle tunisienne à Paris.
Mustapha Tossa.
« La saison de Tunisie » bat son plein aujourd’hui à Paris. Elle aurait été un grand feu d’artifice à travers lequel le public français et européen découvrirait la Tunisie de ses rêves et celle des cartes postales, à la fois riche et dense, excitante et variée. Exposition de qualité rare, cycles de cinéma, rencontres inédites autour de l’histoire et de la littérature, fruits de la création tunisienne.
Patronnée par les plus hautes autorités de l’Etat, François Mitterrand du côté français, le général Ben Ali du côté tunisien, cette manifestation promettait de devenir l’événement culturel et publicitaire de l’année. Et voilà qu’une maison d’édition de taille moyenne ( La Découverte) sort un livre d’un monsieur inconnu même du grand public tunisien, Ahmed Manaï, intitulé « Supplice tunisien, le jardin secret du général Ben Ali » préfacé par Gilles Perrault, une vieille connaissance du Maroc.
On se met à pronostiquer un remake des péripéties marocaines. Il ne se produit pas. La fête a bien eu lieu, mais sans le goût de la fête, avec un service minimum qui tient du protocolaire et du diplomatique, sans faste ni exhibition.
« Supplice tunisien » est un livre dont on ne sort pas indemne, non pas que le sujet qu’il traite, soit une spécialité tunisienne, mais parce que le « je » narrateur, redoutable aimant d’affectivité, offre une dimension nouvelle à ce sujet. L’auteur se défend de livrer une analyse politique froide de la société tunisienne. Il écrit sa propre descente aux enfers, dans « les caves chantantes du ministère de l’intérieur ». Ecrit comme un carnet de bord, il obéit au mode de construction le plus simple. Celui dit de l’escalier : escalade dans l’horreur ou descente aux enfers.
A sa sortie, le livre, actualité oblige, a bénéficié d’une promotion médiatique minimum. L’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE), une officine gouvernementale de propagande, a usé de son carnet d’adresses pour dissuader les rédactions parisiennes « amies » de rendre compte de ce brûlot. Des journalistes français ont été contactés, invités à déjeuner, briffés sur la nature dangereuse de l’auteur présenté comme un chef du mouvement islamiste Ennahda.
Un autre son de cloche de cette même officine le présente comme un ancien collaborateur des services secrets tunisiens, et qui par vengeance personnelle, aurait inventé cette histoire dans le seul but de régler des comptes à ses anciens employeurs.
Agitation, agitation et demi. N’ayant pas réussi à interdire la sortie du livre, les agents tunisiens ont tenté de négocier avec la direction de « La Découverte » un report de parution.. Leur obsession était que le général Ben Ali devait effectuer une visite officielle en France à l’occasion de la saison de Tunisie, pour inaugurer, en compagnie de François Mitterrand, Charles Pasqua et Jacques Chirac, en sa qualité de maire de Paris, cette manifestation. La tentative de reporter la parution du livre a été un échec et le général tunisien dût se contenter de suivre les cérémonies d’inauguration à la télévision, de son palais de Carthage.
On raconte que le jour de la parution de « Supplice tunisien », Philippe Seguin, président de l’Assemblée nationale, natif de Tunisie, acteur actif du lobby tunisien en France, a envoyé son assistante se procurer un exemplaire. L’histoire ne raconte pas si Philippe Seguin a apprécié ce livre. Il n’en demeure pas moins qu’une rencontre avec l’auteur a été inscrite sur son agenda. « Supplice tunisien » a jeté un trouble diffus sur le prestigieux comité de parrainage de la « Saison de Tunisie ».
Censure tactique
Le livre de Ahmed Manaï aurait dû faire 400 pages. L’éditeur a été obligé de sucrer quelques chapitres contenant quelques histoires salaces et libertines qui se jouent dans les alcôves du Palais de Carthage, connus des seuls initiés tunisiens, mais jamais écrites dans un livre. L’édition arabe de supplice tunisien, en cours de fabrication, devrait rattraper cette censure tactique.
Ahmed Manaï ne ménage pas la personne du général président. L’auteur n’a pas de mots assez durs pour égratigner le personnel politique tunisien. Il dénonce dans une phrase- couperet « la légendaire couardise des hommes politiques tunisiens et la conspiration du silence. Parmi les histoires qu’il relate pour illustrer la méthode d’éradication tunisienne, il y en a une, parfaitement éclairante du système de terreur pratiqué par l’appareil policier. C’est l’histoire d’un militant Nahdaoui, arrêté et torturé jusqu’à ce que mort s’en suive. Ce père de famille laisse derrière lui sa femme et ses enfants dans le besoin le plus total, menant une vie de survie.
Terroriser pour dissuader.
Un jour la veuve tombe malade. Elle n’avait pas les moyens d’aller se faire soigner et agonisait sur son lit devant ses enfants. On finit, devant le drame qui se profile, par faire venir un médecin, une connaissance de la famille.
Non seulement le médecin, sans doute apitoyé par le sort de cette famille, la soigne gratuitement, mais avant de partir, il lui laisse un peu d’argent pour subvenir aux besoins alimentaires de ses enfants. Comme ils n’avaient plus rien, elle fait faire des courses volumineuses chez l’épicier du coin.
Celui- ci surpris par l’inhabituelle dépense de cette famille, alerte la police qui rapplique sur les lieux pour faire une enquête sur la provenance de l’argent. On découvre l’histoire de ce médecin généreux. Il fut arrêté, amené au poste et accusé d’aider « une entreprise de déstabilisation de l’Etat ».
L’éradication tunisienne se résume en quelques mots ; terroriser pour dissuader, affamer pour affaiblir, isoler pour extirper.
Autre moment fort de « Supplice tunisien » concerne la relation ambiguë qui s’est installée au fil des séances de torture, entre le bourreau et sa victime.. Les dialogues, les rapports sont parfois violents, parfois intimistes, parfois haineux, parfois amicaux.
Le portrait qu’Ahmed Manaï fait de ses bourreaux est saisissant d’ambiguïté, un mélange d’hommes et de robots. Après avoir fait leur huit heures « de bureau » de torture, ils deviennent des citoyens ordinaires, avec leurs préoccupations du commun des mortels comme si leur besogne de tortionnaires n’a pas prise sur eux. Ils sont devenus des « fonctionnaires de la torture ».
Peut- être que la spécificité tunisienne dans ce domaine n’est pas tant le raffinement des techniques de torture que dans la capacité du système tunisien à produire des hommes qui torturent sans états d’âmes, professionnels jusqu’au plaisir, consciencieux jusqu’à l’abnégation./

Mustapha Tossa

http://www.tunisitri.net/

 

 

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