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L’interview d’Ahmed Manai: « L’Etat tunisien pratique la torture sur les islamistes et la gauche »


14 mars 1995

 

L’Interview d’InfoMatin : Ahmed Manaï
14/03/95- Dernière page
Interview donnée au téléphone. Propos recueillis par Dominique Lagarde: 14 mars 1995

« L’Etat tunisien pratique la torture sur les islamistes et la gauche »
Emprisonné et torturé pour ses positions en faveur de l’opposition islamiste, Ahmed Manaï publie un témoignage sur le régime tunisien.

Expert en agronomie auprès des Nations Unies, Ahmed Manaï est arrêté en avril 1991, peu après être rentré en Tunisie. Accusé de « complot contre l’Etat » sur la foi d’une lettre qu’il a toujours nié avoir écrite, il est emprisonné pendant deux semaines, puis banni. Il est en fait convaincu que cette arrestation est directement lié à sa candidature, lors des élections législatives de 1989, sur une liste « indépendante » et à ses prises de position favorables à la légalisation du parti islamiste tunisien Ennahdha. Il affirme aussi avoir été torturé pendant sa détention. A tout cela, il consacre un livre*, publié aux Editions La Découverte, préfacé par l’écrivain Gilles Perrault.

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Info Matin : L’accession au pouvoir du président Zine El Abidine Ben Ali, en 1987, a été suivie d’un véritable état de grâce. Quand les choses ont commencé à déraper ?
Ahmed Manaï : L’état de grâce a duré environ un an et demi, jusqu’aux élections du mois d’avril 1989. C’est à partir de ces élections que cela a dérapé. Ben Ali était le seul candidat à la présidentielle. Mais, pour les élections législatives, il y a eu des listes indépendantes, et cela ne lui a pas plu.
« Les listes violettes d’inspiration islamiste »..
A.M. : La couleur violette a été attribuée à ces listes par les autorités. Certaines d’entre elles étaient effectivement initiées par le mouvement Ennahdha, mais cela ne concernait pas toutes ces listes et en tout cas pas la mienne à Monastir.
« A partir de ces élections, cela a dérapé..
A.M. : Oui, mais en fait, avant même ces élections, il y avait déjà un verrouillage. Certains mouvements, de gauche notamment, n’avaient pu obtenir leur légalisation.
Info Matin : A quoi attribuez-vous cela ? A la culture du parti unique ?Au passé de policier du chef de l’Etat ?
A.M. : Je crois qu’il y a effectivement en Tunisie, une culture de parti unique, et pas seulement chez ceux qui sont au pouvoir. Même chez les islamistes, cette culture existe. Je crois qu’il faut ajouter à cela des facteurs plus personnels, qui tiennent à l’itinéraire du chef de l’Etat. Les deux facteurs se sont conjugués.
Info Matin : A ces critiques, le pouvoir répond qu’il lui faut bien combattre la menace islamiste. Et préserver la Tunisie d’un drame comparable à celui que vit l’Algérie.
A.M. : La répression ne touche pas seulement les islamistes. Elle frappe tout autant les démocrates ou la gauche. En outre, il n’y a pas de danger islamiste en Tunisie. Si le mouvement islamiste Ennahdha avait été légalisé, il n’aurait pas obtenu plus de 10 ou 15% des voix. Les islamistes sont minoritaires en Tunisie, tout comme les laïcisants. Il faut savoir que le parti au pouvoir ici n’a rien de laïc. C’est même un parti presque aussi intégriste que les intégristes.
Info Matin : Donc le régime ne vous paraît pas crédible, lorsqu’il brandit l’épouvantail de l’Algérie ?
A.M. : La Tunisie n’est pas l’Algérie. La violence politique n’a jamais été dans les mœurs des Tunisiens. Ni la colonisation, ni la lutte pour l’indépendance n’ont eu le même caractère qu’en Algérie. Actuellement, la seule violence en Tunisie est celle de l’Etat contre les citoyens tunisiens.
Info Matin : Vous avez toujours défendu l’intégration du courant islamiste dans le jeu politique tunisien. Quelle serait, si cela était le cas, la place de ce parti ?
A.M. : La place d’un parti minoritaire, sans être pour autant marginal, représentant l’une des sensibilités du pays. S’il y avait des élections vraiment libres en Tunisie, il y aurait une recomposition du paysage politique. En fait, il est probable qu’aucun parti n’obtiendrait la majorité absolue. Même le RCD, l’actuel parti au pouvoir, n’y parviendrait pas.
Info Matin : Dans votre livre, vous racontez comment vous avez été torturé. Est-ce une pratique habituelle en Tunisie ?
A.M. : C’est une pratique systématique actuellement et elle est encouragée par le chef de l’Etat lui-même. Elle frappe d’ailleurs indistinctement les islamistes et les militants de l’opposition de gauche.
Info Matin : Vous soulignez que vous êtes un ami de longue date de   Rached Ghannouchi, le « guide » du mouvement islamiste tunisien…
A.M. : Ghannouchi est un ami que je connais depuis vingt cinq ans. Mais j’ai d’autres amis dans d’autres partis.

Propos recueillis par Dominique Lagarde:14 mars 1995
Supplice tunisien, le jardin secret du général Ben Ali
Editions La Découverte. Mars 1995
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