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Christophe Boltanski: Un exilé tunisien fustige le régime répressif du président Ben Ali.


Un exilé tunisien fustige le régime répressif du président Ben Ali.

La torture, quotidien des prisonniers politiques tunisiens. Pour la première fois, un opposant tunisien exilé en France, Ahmed Manaï, raconte les tortures et exactions de la police tunisienne qu’il a eu à subir. Une pierre dans le jardin du président Ben Ali qui entache la « saison tunisienne » qui commence cette semaine à Paris.

Christophe Boltanski: 03 mars 1995


Ahmed Manaï dépeint une Tunisie loin des plages et des touristes. D’avril à mai 1991, cet opposant au régime du président tunisien Zine El Abidine Ben Ali a connu l’internement sans procès, la torture, l’humiliation et enfin l’exil.
Plusieurs milliers de ses compatriotes, dit-il, ont subi le même sort. Mais leurs expériences n’avaient donné lieu jusqu’à présent qu’à une longue suite de rapports émanant d’organisations humanitaires. Ahmed Manaï, lui, raconte en détail son arrestation, ses interrogatoires dans les locaux des renseignements généraux, le chantage auquel il a été soumis. Il ne faut donc guère s’étonner si son témoignage, publié cette semaine à Paris, suscite l’ire du régime tunisien.
Depuis la fin février, l’agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) mène une campagne plus ou moins discrète contre l’ouvrage, s’employant notamment à discréditer l’auteur auprès des rédactions parisiennes. Des consignes de silence, assorties de menaces, ont été adressées à une agence de presse occidentale disposant d’un bureau à Tunis. Un délai de grâce de quelques semaines a même été demandé aux Editions La Découverte, éditrice du témoignage. La sortie du livre risque en effet d’entâcher l’éclat de la «saison tunisienne qui commence à Paris cette semaine. Elle sera marquée par une vingtaine de manifestations culturelles et notamment l’ouverture en grande pompe, jeudi, de l’exposition Carthage au Petit Palais. Le président Ben Ali en personne devait faire le déplacement à Paris pour le coup d’envoi de cette manifestation au siège de I’Unesco mercredi. Il a finalement décidé de rester à Tunis, et d’envoyer son Premier ministre Hamed Karoui et deux membres de son gouvernement.
L’exil en échange du silence
Le 24 avril 1 991, Ahmed Manaï, agronome et expert international auprès des Nations unies, se voit accusé de complot contre l’Etat su la foi d’une lettre qu’il affirme n’avoir jamais envoyée. Il est en réalité coupable d’avoir conduit une liste indépendante lors des élections législatives de 1989 et de s’être prononcé à plusieurs reprises pour l’ïntégration des islamistes dans le jeu démocratique. Quand une répression violente s’abat sur le mouvement islamiste En-Nadha, son attitude lui vaut deux semaines d’emprisonnement, suivi d’un bannissement. Il est aujourd’hui présenté, dans les biographies distribuées par l’ATCE, comme « le chef du mouvement intégriste En-Nadha». Il avoue regretter aujourd’hui de ne pas avoir publié son livre plus tôt. Mais à sa libération, les autorités lui ont offert l’exil en échange de son silence. Pour s’assurer qu’il respecterait sa part du marché, sa femme et ses cinq enfants ont été, dit-il, «pris en otages». La police surveillait leurs moindres mouvements et leurs noms «ont été enregistrés dans l’ordinateur central du ministère de l’intérieur». Cette simple mesure leur fermait toute possibilité de quitter le pays.
Dix-huit mois plus tard, Ahmed Manaï organise leur évasion à travers la frontière algérienne. « Mais le pouvoir tunisien pouvait encore exercer des représailles sur mon frère aîné, c’est après sa mort, en octobre dernier, que j’ai décidé de faire ce livre», explique-t-il. Comme l’immense majorité de ses compatriotes, Ahmed Manaï avait pourtant accueilli la prise de pouvoir de Ben Ali, le 7 novembre l987,, « comme une délivrance». Succédant à un Habib Bourguiba, «père de la nation», devenu de plus en plus despotique sur ses vieux jours, le nouveau Président s’est engagé à ses débuts a respecter les droits de L’Homme et à démocratiser la vie politique .Il a même autorisé Amnesty lnternnational à ouvrir une antenne à Tunis et à signer les différentes conventions internationales condamnant la torture.

Une oasis de prospérité au regard de l’Algérie

Mais l’état de grâce s’est rapidement dissipé. Aujourd’hui, accuse Ahmed Manaï, le chef de l’Etat a instauré le régime le plus répressif qu’ait connu la Tunisie depuis son indépendance. «Le recours à la torture est systématique depuis 1989. Dans les prisons les autorités encouragent les détenus de droit commun à frapper les politiques. Les Tunisiens n’osent même plus se plaindre à Amnesty International car ils se sont aperçus qu’ils obtenaient l’effet inverse à celui souhaité. Chaque fois que l’organisation humanitaire s’occupe d’un cas, le régime accroît sa pression sur le prisonnier ou sur sa famille.»

Au regard de L’Algérie ou de la Libye, le régime de Zine Abidine Ben Ali apparaît, néanmoins comme un oasis de tranquillité et de prospérité. La femme tunisienne jouit du statut le plus libéral de l’ensemble du Monde arabo- musulman. Les intellectuels ne se font pas assassiner en pleine rue. La laïcité a été réaffirmée à l’école. Le pays connaît en outre un des plus forts taux de croissance économique de la région. Dans sa préface au témoignage d’Ahmed Manaï, l’écrivain Gilles Perrault met cependant en garde « ceux qui croient que la solution sera trouvée en soutenant les régimes les plus corrompus et les plus brutaux.
Pendant des décennies, l’occident a fermé les yeux sur la répression et la corruption régnant en Iran sous la dictature du Shah ; quand il les rouvrit, les ayatollahs étaient au pouvoir ».
Christophe BOLTANSKI : 03 mars 1995

http://www.tunisitri.net

 

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