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Ahmed Manai: Entretien avec le magazine GRAZIA


aljamouria-amed
Je viens de retrouver le texte de ce vieil entretien avec le magazine Grazia et je m’empresse de le publier avant de le perdre. C’était il y a près de cinq ans!.Toujours bon à lire!

Propos recueillis par Lise MARTIN
Pour GRAZIA : 09 octobre 2012


D’abord pouvez-vous vous présenter?

Je suis un patriote et homme politique, engagé depuis mon plus jeune âge dans la lutte pour la libération nationale et plus tard dans le combat pour la démocratie. Je suis un homme libre, indépendant des partis, porté sur la réflexion et l’analyse  plutôt que sur l’action partisane et agissant depuis une quinzaine d’années au sein de l’Institut tunisien des relations internationales(ITRI) qui a cette vocation.

Confirmez-vous que vous avez été proche à un certain moment du mouvement Ennahdha?

Rached Ghannouchi et moi étions de bons amis. Je l’ai connu fin 1968 à Paris ce que j’ai bien raconté dans mon livre « Supplice tunisien », « les Editions de la découverte 1995 », mais je n’ai connu véritablement son mouvement Ennahdha que lors de mon exil Parisien à partir de 1991. J’ai milité pour la légalisation de ce mouvement depuis 1981 et je crois l’avoir beaucoup aidé dans les moments difficiles. Depuis 2005, j’ai rompu avec l’un et l’autre pour leur refus d’abréger le calvaire de leurs frères prisonniers et de reconnaître leur part de responsabilité dans le déclenchement de la vague de répression en 1991. A. Mourou, le deuxième homme d’Ennahda, a déclaré, dans un entretien avec le journal AL Youm, daté du 12 avril 2012 « qu’il ne cessera de rappeler à Rached Ghannouchi qu’il a été responsable de l’incarcération de 30.000 islamistes (chiffre très exagéré), parce qu’il a provoqué la confrontation avec Ben Ali ».

1– vous m’avez dit par téléphone que vous étiez optimiste il y a encore un an, mais que vous étiez aujourd’hui inquiet pour l’avenir du pays. Êtes-vous, comme beaucoup de Tunisiens, déçu par l’après-révolution ?

R : Il faudrait préciser, tout d’abord, que ce qui est s’est passé en Tunisie entre décembre 2011 et janvier 2012 est un soulèvement populaire, spontané et à caractère social, qu’aucun parti ou mouvement politique n’a initié ou encadré et qui a conduit à la chute rapide du despote. La révolution reste encore à faire. Ce fut en tout cas une véritable délivrance pour tout un peuple, qui a permis à tous de reprendre espoir. Au bout de près de deux ans, je suis plus que déçu, je suis inquiet pour le présent et l’avenir du pays.

2- Un des problèmes semble être que le parti Enahda donne l’impression d’une prise de pouvoir totale, sans laisser de marge aux autres partis. Est-ce que le dialogue a été relégué au second plan en Tunisie ?

R- Ennahda vit sur de nombreuses illusions, dont la plus grave est de se prendre pour « le plus grand parti tunisien de tous les temps et d’avoir constitué le seul gouvernement légitime, le plus fort et le plus démocratique de l’histoire de la Tunisie ».
La vérité est toute autre et il faudrait l’expliquer.

Avant janvier 2011, les partis composant la Troïka, qui gouverne actuellement le pays, étaient tout simplement inexistants sur la scène politique : Ennahda était en situation de mort clinique et ses deux alliés, Attakattol et le CPR, des groupuscules de quelques dizaines de militants. C’est entre autres pour cette raison que le 12 janvier 2011, ce n’est pas l’opposition qui a pris le pouvoir, mais plutôt l’ancien régime qui a continué avec des nouvelles têtes d’affiche et ce jusqu’aux élections d’octobre. La déstructuration puis l’interdiction du RCD, parti de Ben Ali, a laissé orphelins ses deux millions de cadres et militants dont la majorité a rejoint le parti Ennahda, très vite promu pour succéder au RCD.

Un battage médiatique, de très importants moyens financiers, une campagne centrée sur l’identité et l’islam avec la mobilisation des mosquées et la stigmatisation de ses rivaux, jugés ennemis de l’islam, la pléthore des listes électorales (1636, dont 40% revenant à des indépendants inconnus du grand public…), sont autant de facteurs qui ont joué en faveur d’Ennahda.

Actuellement la direction d’Ennahda agit comme si elle était seule sur la scène politique, avec le même hégémonisme que celui de l’ancien RCD, marginalisant ses alliés et méprisant ses rivaux et, quand elle se trouve en difficulté, elle recourt à la mobilisation de la rue.

– Qu’en est-il des relations entre Enahda et les salafistes ? Pourquoi le parti au pouvoir ne condamne-t-il pas leurs récentes actions violentes, et inquiétantes ? Comment expliquer cette mansuétude vis-à-vis des extrémismes ?

R- Il y a trente ans, Ennahda était les Salafistes d‘aujourd’hui, avec la violence en moins parce que le pouvoir était fort. Ghannouchi déclarait récemment que les salafistes lui rappelaient sa jeunesse. On oublie souvent que la première arrestation de ce dernier, le premier jour de Ramadan en juillet 1981, et le procès de plus de 150 de ses amis qui s’ensuivît, étaient consécutifs aux menaces « d’attaquer les cafés, les restaurants, les sites touristiques et les stations balnéaires, ouverts pendant le mois de jeûne ».

Le jeu d’Ennahda est très trouble dans toutes ces affaires de violence. Ses rapports avec les chefs salafistes sont au beau fixe, ils se rencontrent souvent et mènent parfois des actions communes. Quand il arrive qu’Ennahda condamne une action quelconque des salafistes, elle condamne rarement sinon jamais les auteurs et cherche même à leur trouver une justification dans les agissements des forces ennemies de l’islam, de la gauche aux mythiques Rcédistes. En fait Ennahda a toujours cherché à avoir un mouvement plus extrémiste qu’elle pour prouver sa modération et son pacifisme aux yeux de l’opinion. Il oublie cependant qu’il est au pouvoir et qu’on le juge en même temps que son gouvernement et c’est la mansuétude de ce dernier qui m’inquiète le plus.

– Les salafistes sont peu nombreux mais très actifs et très visibles. Représentent-ils un réel danger pour le pays ?

R- Il est vrai qu’ils sont peu nombreux, très actifs et très visibles. Leurs grandes manifestations drainent des centaines et parfois des milliers de militants de tous les gouvernorats du pays mais ce n’est pas cela qui constitue leur dangerosité. Leur danger provient surtout de la culture de la régression et de leur conception médiévale de l’islam qu’ils veulent imposer, au besoin par la force. Il est aussi dans le fait qu’on ne connaît pas avec précision leur mode de financement, à qui ils obéissent et dans quelles entreprises aventureuses ils pourraient être engagés. Actuellement eux et d’autres envoient des jeunes tunisiens guerroyer en Syrie. Il y a eu de nombreux morts et prisonniers. Qu’en sera-t-il demain quand les rescapés de cette mésaventure, des terroristes en chômage, seront de retour t en Tunisie ?

– Quels sont les possibles scénarios pour la suite ? Faudra-t-il attendre les élections pour y voir plus clair ? D’ailleurs, je n’ai pas très bien compris à quelle date elles auraient lieu : en octobre ou au printemps 2013 ?

Pour la date des élections, il n’y a aucune date officielle, on parle du printemps 2013 et même d’octobre 2013. En tout cas, le 23 octobre prochain, l’ANC, élue pour rédiger le texte de la Constitution en une année perd sa légitimité ainsi que le gouvernement qui en est issu ! Nos constitutionnalistes trouveront sûrement une formule pour nous sortir du pétrin.

Dans la société civile, certains dénoncent une « islamisation rampante » de la Tunisie, et aussi d’une « dérive autoritaire » du régime. Qu’en pensez-vous ?

R- L’une et l’autre vont de pair. Une islamisation rampante, qui privilégie les apparences, incitations au port de la barbe pour les hommes et le voile pour les femmes, fait du tort à l’essence libératrice de l’islam, altère son message humaniste et son rôle dans la cohésion sociale. Pour le musulman de conviction et de pratique que je suis et pour beaucoup de gens comme moi, la fréquentation de la mosquée, le vendredi, est devenue un supplice.
J’ai déclaré dans une interview donnée le 10 octobre 2011 à l’hebdomadaire londonien Al Majalla : que « si Ennahda accédait au pouvoir, certains tunisiens seraient contraints à l’exil (il y a déjà un tunisien qui a obtenu l’asile politique en Roumanie) et que d’autres prendraient leur distance avec l’islam en tant que religion ». Je crois que nous y sommes. Quant à la dérive autoritaire, elle sera au rendez-vous si Ennahda se sentait en difficulté à la veille des élections.

– Le monde des médias et le monde culturel sont très inquiets, au vu des récentes exactions commises. La liberté d’expression est-elle en danger ?

R- De nombreuses atteintes à ces libertés ont été enregistrées ces derniers mois. Il y a eu des tentatives de mise au pas de certains organes d’information, des artistes et des journalistes ont eu à en pâtir mais leurs réactions et celles de l’ensemble de la société civile ont souvent fait reculer le gouvernement. En fait ce dernier ne peut se prévaloir de réalisations au plan économique pour se permettre de rogner sur les libertés. Mais je pense, que si on n’y prenait pas garde, nous risquons de connaître une régression à ce niveau aussi.

– Pensez-vous que la contestation de la société civile (et notamment des femmes qui sont très inquiètes) va prendre de l’ampleur dans les semaines / mois qui viennent ?

R-Les manifestations du 13 août, jour anniversaire de la fête de la femme, à Tunis et à l’intérieur du pays, ont redonné confiance et courage à tous, femmes et hommes, et prouvé que la société civile était vigilante même quand les partis politiques sont absents ou distraits.

Propos recueillis par Lise MARTIN
Pour GRAZIA

N.B: je me rends compte que GRAZIA n’a pas reproduit la totalité de mes propos

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