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Ahmed Manai: « Pourquoi j’ai rompu avec Rached Ghannouchi »


Ahmed Manai Jeune Afrique

Figure emblématique de la défense des droits de l’homme, il avait milité pour la légalisation du MTI, ancêtre d’Ennahdha, dans les années 1980. Avant de se brouiller avec son chef en 2005. Opposant à Ben Ali, dont il a dénoncé les pratiques et décrit les exactions dans Supplice tunisien. Le jardin secret du général Ben Ali (La Découverte, 1995), Ahmed Manaï, 74 ans, a été un farouche défenseur des droits de l’homme et a milité, dans les années 1980, pour la légalisation du Mouvement de la tendance islamique (MTI), rebaptisé Ennahdha en 1989.

Il paiera son engagement d’un exil forcé de dix-sept ans en France. Proche du courant islamiste tunisien sans y avoir jamais été encarté, cet ancien expert auprès de l’ONU revient sur la genèse du mouvement cofondé par Rached Ghannouchi et dévoile les raisons de sa rupture avec ce dernier.

« Un vendredi d’octobre 1968, un homme seul déambulait dans la mosquée de Paris. C’était Rached Ghannouchi. Nous fîmes connaissance et nous revîmes régulièrement au 15 de la rue de Belleville, où un lieu de prière et de rassemblement avait été aménagé. Il était croyant, mais n’avait jamais prié à la mosquée Zitouna de Tunis, bien qu’ayant suivi son enseignement durant sept ans. Rebelle, il me confia, en juillet 1969, en présence de son frère, qu’il voulait retourner en Tunisie « pour provoquer la révolte des Béni Zid », sa tribu d’origine. Il n’en fera rien, les siens ne l’ayant pas suivi. Nous étions de bons amis. Peu de temps après notre retour à Tunis, il sollicita même mon épouse pour demander la main d’une jeune femme qui s’était distinguée, à l’occasion de la Nuit du destin, par une brillante intervention devant Bourguiba.

Une démarche restée sans suite. C’est à cette époque que Ghannouchi rencontra Abdelfattah Mourou, Fadhel Beldi, Hmida Ennaifer et d’autres. Ensemble, ils décident de créer, avec des enseignants de la Zitouna, l’Association de sauvegarde du Saint Coran(1). Ils tenteront d’en prendre les commandes, mais seront rapidement exclus par le principal animateur de l’association, Cheikh Habib Mestaoui, qui soupçonnait quelque chose de louche. En 1973, le groupe devint une organisation clandestine, Al-Jam’iya al-Islamiya, s’exprimant dans les colonnes de la revue Al-Maarifa, du cheikh Ben Slama. Mais Ghannouchi voulait sortir de la clandestinité, car il disait craindre la réaction de Mohamed Sayah, figure du Parti socialiste destourien (PSD, au pouvoir) et patron d’une milice redoutée. Je le mis même en contact avec Abdallah Farhat, ministre de la Défense, et Mustapha Filali, ex-directeur du PSD (Octobre 1978). Mais ses camarades rejetèrent cette option. De ces années-là, il faut retenir l’adhésion de la Jam’iya aux Frères musulmans.

Ghannouchi m’avait demandé de les rejoindre. Je lui répondis que j’avais choisi de ne jamais associer islam et politique

La démarche avait été effectuée par Hmida Ennaifer, mais, à ce jour, tous les membres du groupe nient ce fait, pourtant établi. De même qu’ils nient les deux projets de coup d’État de 1987 et de 1991. Ghannouchi m’a d’ailleurs reproché d’avoir évoqué, dans les années 2000, ces opérations avortées, mais il les avait reconnues implicitement en me lançant, en 2006 : « Que fallait-il faire de Bourguiba et de Ben Ali ? » L’existence d’une branche paramilitaire (le groupe sécuritaire) au sein du mouvement m’avait du reste déjà été confirmée par son propre chef, Salah Karkar, auquel succédera Moncef Ben Salem. Ghannouchi et ses camarades créèrent le MTI en 1981. L’été de cette année-là, en plein ramadan, lors d’une réunion du mouvement à Monastir, les cafés, sous la menace des islamistes, durent baisser leur rideau pendant la journée. Informé, Bourguiba ordonna les premières arrestations. Quelques jours plus tôt, Ghannouchi m’avait demandé de les rejoindre. Je lui répondis que j’avais choisi de ne jamais associer islam et politique, l’assurant toutefois de mon soutien en cas de besoin. D’où mon engagement total dans sa défense et celle de ses amis jusqu’à leur libération, en 1984.

Ennahdha, c’est moi!

Après les attentats de Monastir et de Sousse en 1987, Ghannouchi est de nouveau arrêté, puis condamné à la prison à vie, mais je persistais à penser qu’il fallait sortir le mouvement de la clandestinité et l’intégrer pour le contrôler. Outre le fait d’avoir maltraité et persécuté les dirigeants islamistes, l’erreur de Ben Ali aura été d’abord de les gracier en 1988 sans les avoir jugés. L’issue des législatives de 1989 (le parti au pouvoir rafle la totalité des sièges à l’issue d’un scrutin truqué) conduit Ennahdha à renouer avec la violence. Le projet de coup d’État de 1991 couvait ainsi depuis longtemps. Le 18 mai 1989, dix jours avant qu’il s’exile à Alger, Ghannouchi m’avait soutenu qu’il lui faudrait « deux ans », sans être plus explicite. Il comptait alors sur une victoire du Front islamique du salut (FIS) algérien pour revenir en conquérant en Tunisie.

J’avais le sentiment qu’il vivait sur le malheur des autres et préférait fabriquer des martyrs

Notre dernière rencontre remonte à 1995, mais la rupture définitive aura lieu en 2005. Des détenus islamistes avaient demandé à être libérés. Avec un collectif, nous préparâmes une lettre à l’intention de Ben Ali. Ghannouchi, depuis Londres, eut vent de l’affaire et me signifia par téléphone qu’il était opposé à l’initiative, assurant que les prisonniers pouvaient faire la démarche individuellement. Écœuré, je rompis tout contact avec lui, car j’avais le sentiment qu’il vivait sur le malheur des autres et préférait fabriquer des martyrs plutôt que de voir des hommes réhabilités dans leurs droits (2).

Une secte qui n’œuvre que pour elle-même

Finalement, j’en aurai davantage appris sur Ennahdha lors de mon exil que durant ces dernières années, où elle a prétendu accepter le jeu démocratique. En réalité, ses dirigeants se battent contre l’État, qu’ils ne reconnaissent pas, et contre l’idée de patrie. Ils croient davantage au parti qu’en Dieu et sont prêts à mettre l’État à genoux pour servir leurs intérêts. C’est ce qu’ils font depuis 2011. Sans ses prisonniers politiques, Ennahdha aurait disparu depuis longtemps. Elle était d’ailleurs dans un état de quasi-mort clinique en 2009-2010, d’autant que la fracture entre les militants réfugiés à l’étranger et ceux qui étaient restés en Tunisie s’était creusée, une partie des premiers ayant bâti leur fortune sur les subsides qui auraient dû revenir aux derniers. Au sein d’Ennahdha, ce qui est utile au mouvement est forcément utile à l’islam, et non l’inverse.

Dans tous les cas, l’avenir du parti est tout tracé : Ghannouchi restera à vie son président parce qu’il en contrôle les finances. Il avait d’ailleurs affirmé en 2008 à des militants qui voulaient redynamiser le mouvement : « Ennahdha, c’est moi. Vous pouvez en créer une autre si ça vous chante. Ainsi va le parti de Ghannouchi tel que je l’ai connu, une fourmilière très organisée, comparable à une secte qui n’œuvre que pour elle-même.»

  1. L’Association de sauvegarde du Saint Coran* a été fondée par des Cheikhs de la Zitouna (Ennaifer, Mestaoui, El Béji et d’autres …) antérieurement à l’arrivée du groupe de Ghannouchi.
  2. Pour plus de détails sur les manigances autour de » l’Appel à la libération des prisonniers », lire la mise au point suivante:
  3. A propos de l’appel à la libération des prisonniers
    Mise au point
    Paris le 02/06/05
    Ahmed ManaïRhapsodie Tunisienne pourrait bien être le titre d’une œuvre romanesque tragi-comique de l’histoire de la Tunisie, de ses hommes et femmes politiques comme le fut le roman de Eduardo Manet, Rhapsodie cubaine (Grasset 1996), pour Cuba. Même avec nettement moins de talent, notre futur romancier ne manquera pas de nous convaincre que le règne de Ben Ali, sera aussi long que celui de Fidel Castro à Cuba. Parole de Manet.
    Premier acte :
    Un appel au Président de la République pour « la libération des prisonniers politiques pour des raisons humanitaires » a commencé à circuler il y a deux semaines à Paris après que son auteur l’ait couvé pendant deux mois. J’en ai eu copie le vendredi 20 mai. Ce n’était pas à vrai dire le texte historique qu’on nous avait promis et encore moins le discours de la méthode, version arabe, mais l’appel correspondait à ma vision des choses concernant la question des prisonniers. Ayant traversé les 50 ans d’indépendance de la Tunisie et autant de procès politiques et, me rendant compte, tout bêtement, que jamais le pouvoir n’avait cédé à la pression sur ce sujet- à quelques rares exceptions et dans des cas individuels- j’en étais venu très tôt à l’idée qu’il fallait à tout prix chercher à négocier avec le pouvoir. Et je l’avais conseillé à qui de droit, dès 1994.
    Cela ne m’a pas empêché d’agir tout au long des années 90, avec mes amis, tunisiens et étrangers, au sein d’associations tunisiennes et avec des ONG internationales, pour faire connaître le drame des prisonniers islamistes alors que les leurs se la coulaient douce, convaincus sans doute que ces derniers constituaient leur capital avenir. C’est de la haute stratégie, confortée par une double illusion : à savoir que le sommeil de Ben Ali est depuis quinze ans hanté par le spectre de ses prisonniers et que depuis que les américains ont décidé d’avoir des contacts avec les islamistes modérés, Busch ne dort jamais sans avoir une tendre pensée aux tunisiens.
    Deuxième acte :
    Connaissant tout le temps et le travail que demande une refonte du texte, je donne mon accord pour le signer en demandant néanmoins de l’expurger de deux phrases et surtout de celle qui m’a semblé me positionner, ainsi que d’éventuels autres signataires indépendants comme moi, dans les luttes qui traversent le Nahdha. Mon interlocuteur, toujours premier en tout, me promit de le faire d’autant « qu’il l’avait fait remarquer à l’auteur bien avant moi », me dit-il.
    Je promis de traduire le texte en français, d’aider à collecter des signatures, peut-être même celle de Cheikh Abdel Fettah Mourou que je savais partisan d’une telle démarche et d’aider par la suite à le médiatiser.
    Je fis faxer le texte au Cheikh qui me donna aussitôt son accord et le confirmera plus tard à un des initiateurs sans oublier de donner au préposé à l’information quelques adresses emel et des téléphones, notamment celui du correspondant d’Aljazeera à Tunis. Tout baigne donc ou presque…
    C’était sans compter avec la machine du Nahdha toujours prompte à phagocyter toute action risquant de contrarier sa stratégie. On bouge de partout, et Freebox aidant, on se téléphone de jour et de nuit durant des heures et… soudain mon portable sonne. J’étais dehors si bien que je n’ai pas reconnu tout de suite la voix. C’était Rached Ghannouchi que je n’avais pas revu depuis 1995 ni entendu au téléphone depuis mon hospitalisation en juillet 2001. Difficile de s’entendre avec toute la circulation automobile, alors on se donne rendez-vous le soir. Rendez-vous manqué. Alors il rappelle le lendemain 30 mai à 15H. On fait ensemble le tour de l’univers puis on descend sur terre… nos analyses divergeaient. Alors les cinq dernières minutes : cet appel et ses initiateurs ? Ma réponse est claire: le texte n’est pas le mien et je ne l’ai pas initié. Il appartient aux quatre premiers signataires dont il avait déjà la liste et je l’ai signé parce qu’il n’y avait aucune autre alternative pour les prisonniers, lui conseillant amicalement d’agir dans ce sens. On se quitte en nous promettant de nous revoir un jour dans un pays de Schengen, n’ayant pas personnellement de document de voyage depuis 3 ans et ne comptant pas en demander !
    Mon « interlocuteur privilégié » dans cette affaire, me téléphone vers 20H. On bavarde de tout et on revient, tout à fait fortuitement, au texte et à la phrase que j’ai demandé à enlever. Il me répond « qu’ils l’avaient maintenue parce qu’il avait été lui-même convaincu par la suite»…et moi alors, « il aurait fallu au moins me prévenir »… « Celui qui n’est pas d’accord n’a qu’à retirer sa signature » me répond-il ! Sur ce je salue et je coupe la conversation, la mort dans l’âme.
    Troisième acte
    Le miel et le fiel :
    Le mardi 31 mai un des initiateurs de l’appel me téléphone à l’heure du laitier et me demande si j’allais faire un démenti à propos de la manière dont le site nahdha.net venait de rendre compte de l’appel. A moitié endormi je n’ai pas bien compris. Il m’explique alors que le site avait fait ceci et cela…et me promit de me rappeler après ses cours. Je me rendormis.
    Et vers 11H j’accède au site nahdha.net. Je me rends compte aussitôt de la supercherie. Une manipulation grossière qui n’aurait pu échapper aux plus débiles, mais qui a curieusement échappé aux initiateurs de l’appel qui sont tous formés à cette école.
    Le site présente en effet l’appel comme émanant de Cheikh Abdel Fettah Mourou, Docteur Ziad Doulatli et Ahmed Manaï, ce qui était tout à fait faux, comme expliqué plus haut, et soutenu par des opposants en exil, dont il ne cite pas un seul…et pour cause. Tous sont des démissionnaires ou des dissidents du mouvement nahdha dont les dirigeants n’ont guère envie de leur faire de la publicité. Ce n’est pas bien ni très honnête pour la bonne information mais c’est de bonne guère.
    Plus grave encore, trois photos, dont la mienne (je ne sais où ils sont allés la dénicher), illustrent l’information ce qui a dû provoquer la rage de tous ces serviteurs « d’Allah et de la bonne cause des prisonniers ». Je venais de leur ravir la vedette- mais les deux Cheikhs de Tunis aussi- mais c’est à moi que l’on me le fait signifier comme il convient en pareil cas.
    Celui qui m’a téléphoné à l’aube me rappelle au milieu de l’après-midi à la fin de ses cours. Professeur de son état, il venait de finir de dispenser son savoir. A peine je décroche le téléphone que l’homme qui ne commençait ses phrases que par un verset du Coran et ne les terminait que par un Hadith et qui était avec moi « Soukkar wa Asal, sucre et miel » comme disent les Egyptiens, me déverse tout son fiel et me débite un chapelet d’injures et d’insanités. Il raccroche aussitôt sans me laisser le temps de lui rendre la monnaie de sa pièce.
    Le 01/06/
    Je reçois un emel de mon « interlocuteur privilégié » qui me dit : merci Si Ahmed, tu as bien joué avec Ghannouchi et l’équipe du site nahdha.net….auquel je réponds aussitôt : « Tu n’as pas à me remercier Si…parce que je n’ai pas joué. Ce que tu aurais dû faire par contre, à deux reprises au moins, c’est t’excuser (pour l’affaire de l’amendement du texte). Ce vendredi je règle tout avec toi « soldes de tout compte » et je te dis adieu ainsi qu’à tous les autres ».
    Il me répond le même jour à 14H54 :
    « Depuis que je t’ai connu, jamais, j’ai pensé qu’on arrive à ce point là, j’attendais des coups de tout bord, mais j’ai jamais de toi, quand tu as accepté de participer au piratage et fraude, voire tu t’en fait partie sans aucun mot. .Pourtant on était au téléphone jusqu’à 20h.
    Malheureusement ce toi qui a commencé la rupture de notre amitié et certainement tu as bien calculé- avant tout- de choisir ton camp. Moi je n’ai aucun compte à régler avec toi. Sans rancunes ».
    Pauvre bougre, j’ai choisi mon camp avant que tu ne viennes au monde !
    Epilogue :
    L’Appel que ses quatre «coauteurs » et tous ceux qui les ont rejoints, dont Abdel Fettah Mourou, Ziad Doulatli et moi-même, espéraient en faire un événement à la mesure du drame des prisonniers, a été repris par quatre ou cinq sites internet.
    La cause qu’il était censé défendre a été occultée par une manipulation de bas- étage et dans laquelle des gens, en mal de reconnaissance et de vedettariat, ont marché les yeux fermés. Mais pourquoi faire un point de fixation sur ce site, alors qu’il y a à travers le monde des millions de sites, des milliers de chaînes de télévision, des centaines de milliers de journaux, dans toutes les langues…et de nombreux médias auraient repris l’information si un minimum d’effort a été déployé ? Non tout cela ne compte pas et seul compte le site nahdha.net.
    C’est à se demander vraiment si l’appel n’est pas adressé en priorité au Cheikh Rached ? Alors Si Rached, un petit effort en direction de tes enfants abandonnés et ils traverseront la Manche à la nage pour venir manger dans ta main !
    Au responsable de ce site : Qui que tu sois, bravo ! Tu es vraiment un grand chef. Je te remercie de m’avoir permis de vérifier, encore une fois, cette loi immuable de la nature, à savoir que « les nains vieillissent mais ne grandissent jamais ». Et sois gentil, retires ma photo s’il te plaît, de crainte que certains ne fassent une crise cardiaque en la regardant.
    A Hammadi Jebali, le seul détenu que je connaisse vraiment parmi les quatre cents prisonniers et plus :
    Depuis 15 ans, ton drame est le mien et ton appel à te sortir avec tes frères de l’enfer où vous êtes, me transperce le cœur. Tu dois te souvenir- tu liras ce texte un jour- des prisonniers de 1981, du travail formidable que nous avons accompli à la section de la LTDH de Sousse, avec notamment le Dr Hammadi Farhat, les regrettés Taieb Kacem et Ali Larnaout, président de la section. Ce n’est pas ce travail et bien d’autres efforts qui ont permis la libération des prisonniers mais la lettre de Cheikh Mourou et les efforts de MM. Mzali et Ben Slama en direction du président Bourguiba. Tu le sais bien !
    Au Président Ben Ali enfin. Vos conseillers et tous vos fonctionnaires, doivent vous informer que tous ceux qui sont en face de vous, mêmes unis, ce qu’ils ne seront jamais, ne menacent pas votre pouvoir.
    Alors s’il vous plaît Monsieur Le Président, un petit geste en faveur des prisonniers qui ont trop longtemps souffert.Paris le 02/06/05
    Ahmed Manaï

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  1. A propos de l’appel à la libération des prisonniers
    Mise au point
    Paris le 02/06/05
    Ahmed Manaï

    Rhapsodie Tunisienne pourrait bien être le titre d’une œuvre romanesque tragi-comique de l’histoire de la Tunisie, de ses hommes et femmes politiques comme le fut le roman de Eduardo Manet, Rhapsodie cubaine (Grasset 1996), pour Cuba. Même avec nettement moins de talent, notre futur romancier ne manquera pas de nous convaincre que le règne de Ben Ali, sera aussi long que celui de Fidel Castro à Cuba. Parole de Manet.
    Premier acte :
    Un appel au Président de la République pour « la libération des prisonniers politiques pour des raisons humanitaires » a commencé à circuler il y a deux semaines à Paris après que son auteur l’ait couvé pendant deux mois. J’en ai eu copie le vendredi 20 mai. Ce n’était pas à vrai dire le texte historique qu’on nous avait promis et encore moins le discours de la méthode, version arabe, mais l’appel correspondait à ma vision des choses concernant la question des prisonniers. Ayant traversé les 50 ans d’indépendance de la Tunisie et autant de procès politiques et, me rendant compte, tout bêtement, que jamais le pouvoir n’avait cédé à la pression sur ce sujet- à quelques rares exceptions et dans des cas individuels- j’en étais venu très tôt à l’idée qu’il fallait à tout prix chercher à négocier avec le pouvoir. Et je l’avais conseillé à qui de droit, dès 1994.
    Cela ne m’a pas empêché d’agir tout au long des années 90, avec mes amis, tunisiens et étrangers, au sein d’associations tunisiennes et avec des ONG internationales, pour faire connaître le drame des prisonniers islamistes alors que les leurs se la coulaient douce, convaincus sans doute que ces derniers constituaient leur capital avenir. C’est de la haute stratégie, confortée par une double illusion : à savoir que le sommeil de Ben Ali est depuis quinze ans hanté par le spectre de ses prisonniers et que depuis que les américains ont décidé d’avoir des contacts avec les islamistes modérés, Busch ne dort jamais sans avoir une tendre pensée aux tunisiens.
    Deuxième acte :
    Connaissant tout le temps et le travail que demande une refonte du texte, je donne mon accord pour le signer en demandant néanmoins de l’expurger de deux phrases et surtout de celle qui m’a semblé me positionner, ainsi que d’éventuels autres signataires indépendants comme moi, dans les luttes qui traversent le Nahdha. Mon interlocuteur, toujours premier en tout, me promit de le faire d’autant « qu’il l’avait fait remarquer à l’auteur bien avant moi », me dit-il.
    Je promis de traduire le texte en français, d’aider à collecter des signatures, peut-être même celle de Cheikh Abdel Fettah Mourou que je savais partisan d’une telle démarche et d’aider par la suite à le médiatiser.
    Je fis faxer le texte au Cheikh qui me donna aussitôt son accord et le confirmera plus tard à un des initiateurs sans oublier de donner au préposé à l’information quelques adresses emel et des téléphones, notamment celui du correspondant d’Aljazeera à Tunis. Tout baigne donc ou presque…
    C’était sans compter avec la machine du Nahdha toujours prompte à phagocyter toute action risquant de contrarier sa stratégie. On bouge de partout, et Freebox aidant, on se téléphone de jour et de nuit durant des heures et… soudain mon portable sonne. J’étais dehors si bien que je n’ai pas reconnu tout de suite la voix. C’était Rached Ghannouchi que je n’avais pas revu depuis 1995 ni entendu au téléphone depuis mon hospitalisation en juillet 2001. Difficile de s’entendre avec toute la circulation automobile, alors on se donne rendez-vous le soir. Rendez-vous manqué. Alors il rappelle le lendemain 30 mai à 15H. On fait ensemble le tour de l’univers puis on descend sur terre… nos analyses divergeaient. Alors les cinq dernières minutes : cet appel et ses initiateurs ? Ma réponse est claire: le texte n’est pas le mien et je ne l’ai pas initié. Il appartient aux quatre premiers signataires dont il avait déjà la liste et je l’ai signé parce qu’il n’y avait aucune autre alternative pour les prisonniers, lui conseillant amicalement d’agir dans ce sens. On se quitte en nous promettant de nous revoir un jour dans un pays de Schengen, n’ayant pas personnellement de document de voyage depuis 3 ans et ne comptant pas en demander !
    Mon « interlocuteur privilégié » dans cette affaire, me téléphone vers 20H. On bavarde de tout et on revient, tout à fait fortuitement, au texte et à la phrase que j’ai demandé à enlever. Il me répond « qu’ils l’avaient maintenue parce qu’il avait été lui-même convaincu par la suite»…et moi alors, « il aurait fallu au moins me prévenir »… « Celui qui n’est pas d’accord n’a qu’à retirer sa signature » me répond-il ! Sur ce je salue et je coupe la conversation, la mort dans l’âme.
    Troisième acte
    Le miel et le fiel :
    Le mardi 31 mai un des initiateurs de l’appel me téléphone à l’heure du laitier et me demande si j’allais faire un démenti à propos de la manière dont le site nahdha.net venait de rendre compte de l’appel. A moitié endormi je n’ai pas bien compris. Il m’explique alors que le site avait fait ceci et cela…et me promit de me rappeler après ses cours. Je me rendormis.
    Et vers 11H j’accède au site nahdha.net. Je me rends compte aussitôt de la supercherie. Une manipulation grossière qui n’aurait pu échapper aux plus débiles, mais qui a curieusement échappé aux initiateurs de l’appel qui sont tous formés à cette école.
    Le site présente en effet l’appel comme émanant de Cheikh Abdel Fettah Mourou, Docteur Ziad Doulatli et Ahmed Manaï, ce qui était tout à fait faux, comme expliqué plus haut, et soutenu par des opposants en exil, dont il ne cite pas un seul…et pour cause. Tous sont des démissionnaires ou des dissidents du mouvement nahdha dont les dirigeants n’ont guère envie de leur faire de la publicité. Ce n’est pas bien ni très honnête pour la bonne information mais c’est de bonne guère.
    Plus grave encore, trois photos, dont la mienne (je ne sais où ils sont allés la dénicher), illustrent l’information ce qui a dû provoquer la rage de tous ces serviteurs « d’Allah et de la bonne cause des prisonniers ». Je venais de leur ravir la vedette- mais les deux Cheikhs de Tunis aussi- mais c’est à moi que l’on me le fait signifier comme il convient en pareil cas.
    Celui qui m’a téléphoné à l’aube me rappelle au milieu de l’après-midi à la fin de ses cours. Professeur de son état, il venait de finir de dispenser son savoir. A peine je décroche le téléphone que l’homme qui ne commençait ses phrases que par un verset du Coran et ne les terminait que par un Hadith et qui était avec moi « Soukkar wa Asal, sucre et miel » comme disent les Egyptiens, me déverse tout son fiel et me débite un chapelet d’injures et d’insanités. Il raccroche aussitôt sans me laisser le temps de lui rendre la monnaie de sa pièce.
    Le 01/06/
    Je reçois un emel de mon « interlocuteur privilégié » qui me dit : merci Si Ahmed, tu as bien joué avec Ghannouchi et l’équipe du site nahdha.net….auquel je réponds aussitôt : « Tu n’as pas à me remercier Si…parce que je n’ai pas joué. Ce que tu aurais dû faire par contre, à deux reprises au moins, c’est t’excuser (pour l’affaire de l’amendement du texte). Ce vendredi je règle tout avec toi « soldes de tout compte » et je te dis adieu ainsi qu’à tous les autres ».
    Il me répond le même jour à 14H54 :
    « Depuis que je t’ai connu, jamais, j’ai pensé qu’on arrive à ce point là, j’attendais des coups de tout bord, mais j’ai jamais de toi, quand tu as accepté de participer au piratage et fraude, voire tu t’en fait partie sans aucun mot. .Pourtant on était au téléphone jusqu’à 20h.
    Malheureusement ce toi qui a commencé la rupture de notre amitié et certainement tu as bien calculé- avant tout- de choisir ton camp. Moi je n’ai aucun compte à régler avec toi. Sans rancunes ».
    Pauvre bougre, j’ai choisi mon camp avant que tu ne viennes au monde !
    Epilogue :
    L’Appel que ses quatre «coauteurs » et tous ceux qui les ont rejoints, dont Abdel Fettah Mourou, Ziad Doulatli et moi-même, espéraient en faire un événement à la mesure du drame des prisonniers, a été repris par quatre ou cinq sites internet.
    La cause qu’il était censé défendre a été occultée par une manipulation de bas- étage et dans laquelle des gens, en mal de reconnaissance et de vedettariat, ont marché les yeux fermés. Mais pourquoi faire un point de fixation sur ce site, alors qu’il y a à travers le monde des millions de sites, des milliers de chaînes de télévision, des centaines de milliers de journaux, dans toutes les langues…et de nombreux médias auraient repris l’information si un minimum d’effort a été déployé ? Non tout cela ne compte pas et seul compte le site nahdha.net.
    C’est à se demander vraiment si l’appel n’est pas adressé en priorité au Cheikh Rached ? Alors Si Rached, un petit effort en direction de tes enfants abandonnés et ils traverseront la Manche à la nage pour venir manger dans ta main !
    Au responsable de ce site : Qui que tu sois, bravo ! Tu es vraiment un grand chef. Je te remercie de m’avoir permis de vérifier, encore une fois, cette loi immuable de la nature, à savoir que « les nains vieillissent mais ne grandissent jamais ». Et sois gentil, retires ma photo s’il te plaît, de crainte que certains ne fassent une crise cardiaque en la regardant.
    A Hammadi Jebali, le seul détenu que je connaisse vraiment parmi les quatre cents prisonniers et plus :
    Depuis 15 ans, ton drame est le mien et ton appel à te sortir avec tes frères de l’enfer où vous êtes, me transperce le cœur. Tu dois te souvenir- tu liras ce texte un jour- des prisonniers de 1981, du travail formidable que nous avons accompli à la section de la LTDH de Sousse, avec notamment le Dr Hammadi Farhat, les regrettés Taieb Kacem et Ali Larnaout, président de la section. Ce n’est pas ce travail et bien d’autres efforts qui ont permis la libération des prisonniers mais la lettre de Cheikh Mourou et les efforts de MM. Mzali et Ben Slama en direction du président Bourguiba. Tu le sais bien !
    Au Président Ben Ali enfin. Vos conseillers et tous vos fonctionnaires, doivent vous informer que tous ceux qui sont en face de vous, mêmes unis, ce qu’ils ne seront jamais, ne menacent pas votre pouvoir.
    Alors s’il vous plaît Monsieur Le Président, un petit geste en faveur des prisonniers qui ont trop longtemps souffert.

    Paris le 02/06/05
    Ahmed Manaï

  2. Je confirme avoir, alors que moi-même était réfugié politique à Paris, et après que mon cousin Rachid Benaissa, qui était alors à l’Unesco, m’ait présenté Habib Mokni, qui était le secrétaire général du MTI à Paris, rédigé nombre de lettres et de documents adressés aux organisations des « droits de l’Homme », et au premier ministre français alors, Jacques Chirac, sous la présidence de Mitterand, pour lui demander d’intercéder auprès du Président Habib Bourguiba, pour la libération des « détenus politiques du MTI », puis de nouveau, dès le coup d’état de Ben Ali, après sa prise de pouvoir en novembre 1987, une fois qu’il a destitué le Président Bourguiba. Ma contribution à la défense des droits de tous nos frères maghrébins, par la plume, allait bien entendu, m’attirer des exactions et une surveillance particulière de la part des services français, et mon activité professionnelle allait en souffrir directement, puisque je devins un habitué des « contrôles interminables », systématiques, pointilleux et méticuleux, voire, harassants et blessants, à chacun de mes voyages hors des frontières des pays européens, voire au sein même de ces pays. Ceci, outre, le « parcours du combattant » de mes renouvellements de « carte de séjour », qui ne m’était accordés que pour mois renouvelables, au point, où lorsque je devais demander des visas, qui exigeaient une carte de séjour, je devais fournir une tonne de documents, voire même des factures de la société internationale dont j’étais le Directeur général, pour qu’enfin on m’accorde le « sésame »… Tout cela pourquoi ??? Pour avoir cru dans des causes, je parle de tous les pays arabes, dont l’Algérie, dont les « droits de l’homme » était le paravent, l’Islam et la morale islamique, la dorure, alors que je ne servais, comme j’allais le découvrir un lustre plus tard, avec l’expérience, que des « businessmen » dont l’Islam était la marque de fabrique, la devanture et e fonds de commerce !!! C’est de cette façon mon cher ami que nous nous sommes connus, alors que tu étais au PNUD, détaché au Burundi, si ma mémoire ne me fait pas défaut, et que j’allais, ou plutôt, ma famille demeurée à Alger allait participer avec la tienne à l’un des épisodes de la fuite de ta famille des griffes de Ben Ali…

  3. Je confirme avoir, alors que moi-même étais réfugié politique à Paris, et après que mon cousin Rachid Benaissa, qui était alors à l’Unesco, m’ait présenté Habib Mokni, qui était le secrétaire général du MTI à Paris, rédigé nombre de lettres et de documents adressés aux organisations des « droits de l’Homme », et au premier ministre français alors, Jacques Chirac, sous la présidence de Mitterand, pour lui demander d’intercéder auprès du Président Habib Bourguiba, pour la libération des « détenus politiques du MTI », puis de nouveau, dès le coup d’état de Ben Ali, après sa prise de pouvoir en novembre 1987, une fois qu’il a destitué le Président Bourguiba. Ma contribution à la défense des droits de tous nos frères maghrébins, par la plume, allait bien entendu, m’attirer des exactions et une surveillance particulièrement destabilisatrice psychologiquement, de la part des « services » français, et mon activité professionnelle allait en souffrir directement, puisque je devins un habitué des « contrôles interminables », systématiques, pointilleux et méticuleux, voire, harassants et blessants, à chacun de mes voyages hors des frontières des pays européens, voire au sein même de ces pays. Ceci, outre, le « parcours du combattant » à chacune de mes demandes de renouvellement de « carte de séjour », celles-ci ne m’étaient accordées que pour trois mois renouvelables, au point où, lorsque je devais demander des visas, qui exigeaient une carte de séjour valable pour au moins 6 mois, je devais fournir une tonne de documents, voire même des factures de la société internationale dont j’étais le Directeur général, pour qu’enfin la préfecture m’accorde le « sésame », pour 6 mois.. Tout cela pourquoi ??? Pour avoir cru dans des causes défendues par des organisations ou des « pouvoirs », et je parle de tous les pays arabes, dont l’Algérie, dont les « droits de l’homme » n’étaient que le paravent, l’Islam et la morale islamique, la dorure. Hélas, avec le temps, j’allais prendre conscience que je ne servais, comme j’allais le découvrir un lustre plus tard, avec l’expérience, que des « businessmen » dont l’Islam était la marque de fabrique, la devanture et le fonds de commerce !!! C’est de cette façon mon cher ami que nous nous sommes connus, alors que tu étais au PNUD, détaché au Burundi ou au Rwanda, si ma mémoire ne me fait pas défaut, et que tu venais en récupération et que je te logeais chez moi à Paris, j’allais, ou plutôt, ma famille demeurée à Alger allait participer avec la tienne à l’un des épisodes de la fuite de ta famille des griffes de Ben Ali… et pour l’exfiltrer et la faire venir te rejoindre en France, comme tu le décris dans l’un de tes livres… »Supplice tunisien. Le jardin secret du général Ben Ali « , si ne m’abuse…

  4. […] الجزيل مرّة أخرى لفريدة دحمان. ترجمة من الفرنسيّة Ahmed Manai: « Pourquoi j’ai rompu avec Rached Ghannouchi » Partager cet article […]

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