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Lotfi Essid: Mes souvenirs avec Hamadi Essid


Hamadi Essid et Mahmoud Messadi

 

 

 

 

Je viens de me rappeler que Hamadi Essid est né un 26 janvier, je n’ai rien sous la main et minuit va sonner.
Je me contenterai de ces quelques souvenirs avec lui, mon ami, mon frère

Lotfi Essid

 

 


Grâce aux imitations émouvantes de Hamadi, la fierté dédaigneuse et hautaine d’Eric Von Stroheim, les réparties insolentes de Humphrey Bogart, la voix éraillée et nasillarde de Louis Jouvet, la démarche cassée de Groucho Marx, les pitreries de Jerry Lewis, l’emphase feinte de Abdessalam Ennaboulsi, et même les chuchotements redondants typiques des films d’Ingmar Bergman, tout cela fait partie, depuis mon enfance et avant même qu’il ne me fut permis de le voir sur grand écran, d’un univers familier. La mise à jour de mon agenda cinématographique lui importait plus que mes notes d’école. Son initiation assidue m’a permis, alors que j’avais à peine quinze ans, de distinguer un film de John Ford d’un autre de Howard Hawks ; je connaissais la fameuse trilogie de Marcel Pagnol et savais sur le bout du doigt les grandes figures du cinéma burlesque.
Je me souviens tout particulièrement du jour où Hamadi organisa mon enlèvement alors que je me rendais à l’école. Je m’étais retrouvé après un long voyage en voiture en plein hiver sur la plage de Sousse (une ville à 140 km de Tunis), au milieu d’un désordre laborieux que je pris tout d’abord pour un chantier de construction avant de découvrir que c’était un plateau de tournage. J’eus le temps de me promener à ma guise dans les décors en m’attendant à voir apparaître à tout moment quelque vedette du cinéma et je fixais la mer dans l’espoir de voir surgir le
« Bounty » à l’horizon.
Plus tard, durant mes études en France, Hamadi Essid me faisait participer, lors de ses visites fréquentes à Paris, à un jeu de découvertes fascinant qui nous menait d’un cinéma de quartier à l’autre, parfois dans des coins insoupçonnés. J’ai appris très vite que les comédies musicales de Fred Astaire étaient l’apanage du « Mac-Mahon », près de la Place de l’étoile, que les grands films classiques américains étaient le domaine favori des cinémas « Action » à Lafayette et à République, que le cinéma « Val de Grâce » avait un faible pour Jacques Tati, etc.. Il nous arrivait de voir quatre films d’affilée dans les cinquante mètres entre la rue Champollion et le Panthéon et nous programmions, en tenant compte de la proximité, le « Ranelagh » avec le « Napoléon », le « Bonaparte » avec le « Studio Parnasse » et la « Pagode » avec le « Studio Bertrand », histoire de ne pas rater les débuts de séance.
Faute de ne pas trouver de films arabes, surtout égyptiens, à l’affiche, nous nous en remettions à nos souvenirs de films savoureux avec Naguib Rihani, Marie Mounib, Stefan Rosti et d’autres, mais aussi aux talents d’imitateur de Hamadi, qui me parodiait, chemin faisant, quelques célébrités égyptiennes. Il campait si bien le personnage de Youssef Wahbi, qu’un jour, il jeta le désarroi dans les rangs d’une délégation d’artistes égyptiens venus à Tunis pour les Journées cinématographiques de Carthage, en imitant, caché derrière une colonne, l’emphase du grand comédien que tout le monde croyait alité. On se mit à chercher « al-Oustaz Youssef » avec le zèle propre aux Egyptiens, avant de découvrir la supercherie et de rire de bon cœur.
S’il est vrai que les multiples et diverses activités de Hamadi Essid ne lui laissèrent guère le temps d’évoluer dans son domaine favori, qui est sans aucun doute le cinéma, je vois pour ma part, que son parcours, en apparence discontinu, traduit une évolution cohérente. En fait, c’est le caractère pluriel et supranational de l’amateur d’images qui a marqué sa carrière, quelle que fût son activité, derrière et devant les caméras.Oui ! Hamadi Essid, l’homme politique que beaucoup ont connu et apprécié, avant sa mort, en 1991, était aussi cinéaste, animé par une passion contagieuse qu’il m’a fait partager. Et, c’était justement grâce à sa polyvalence qu’il était un diplomate intelligent et un brillant orateur ? L’homme n’avait aucune prédilection pour les itinéraires rectilignes ; je l’ai connu aussi photographe, amateur et promoteur d’art, directeur et présentateur d’émissions à la radio, homme de lettres, éditeur, publiciste, journaliste, grand voyageur…
Cependant, en homme engagé, connaisseur des médias et convaincu qu’une cause sans image est une cause perdue, l’image l’a intéressée. En premier lieu la peinture, puis la photographie et, sans doute par souci d’efficacité, l’image multiple à l’infinie, qu’est le cinéma.
J’avoue que l’ai un souvenir très vague des nombreux films qu’il a réalisés dans les années soixante, alors que j’étais encore enfant. Les critiques qui les ont vus, nous disent cependant que Hamadi Essid était un « cinéaste pudique », un « reporter à la caméra discrète » ; que « sa fimographie se cache derrière une kyrielle de pseudonymes qui dénote une insatisfaction permanente chez cet homme à l’œil jamais rassasié ». A. Gabous, journaliste tunisien qui a été proche de Hamadi Essid, résume en quelques mots le rapport de cet homme avec le cinéma :
« Consommateur d’images jusqu’au fond du regard, cinéphile invétéré, Hamadi Essid peut vous rappeller la musique du joueur d’échec de l’Indien Satyajit Ray. Il peut vous reconstituer la scène du canal Saint-Martin dans Hôtel du Nord, comme il peut vous relever un plan de plus entre deux séquences d’un film de Youssef Chahine ». À revoir ses films, on redécouvre une démarche, mais surtout un témoin. C’est lui qui a immortalisé la percée diplomatique de la Tunisie sur la scène internationale à l’aube de l’Indépendance, quand il a filmé les tout premiers voyages de Bourguiba à travers le monde. Occasion de nous laisser un grand document : Le voyage de Bourguiba en Palestine et le fameux discours de Jericho.
Lotfi Essid

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