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Abdessalem Larif: « HEIBET EDDAWLA ».


Abdessalem Larif 1

 

 

 

 

Abdessalem Larif

« HEIBET EDDAWLA ».

21/01/2016

Dans notre pays, en cette période de grandes incertitudes, les causes innombrables d’une insatisfaction générale, exprimée de diverses façons, donnent le sentiment que l’Etat s’éclipse peu à peu derrière les hommes qui agissent et réagissent en son nom et dont le jeu trouble dans l’exercice de leurs fonctions, est de plus en plus nettement perçu comme le signe de la médiocrité triomphante des uns ou du misérabilisme politique des autres.


Certes, les institutions de la république fonctionnent selon des lois et des traditions constitutives d’un ordre établi, mais il leur manque de plus en plus tragiquement l’adhésion de tous, ferment indispensable de la cohésion sociale qu’elles ont pour mission première de préserver et de renforcer. Le désordre qui règne partout, dont les uns souffrent et les autres profitent, la cacophonie du personnel politique où tout se négocie et se renégocie, offrent, à l’image de nos rues, le spectacle d’une dérive qui s’aggrave de jour en jour, sans parler du banditisme et de la menace du terrorisme, plus présente que jamais. Le mal étant ce qu’il est, il importe peu de savoir si c’est à tort où à raison que les tunisiens de tous horizons politiques, à l’exception d’un seul, déplorent le recul de la « Heibet eddawla », dans un long soupir dédié à la mémoire de Bourguiba. Ceci est une réalité, ne la discutons pas. Il ne s’agit pas non plus de marquer une proximité ou une distance affective vis-à-vis de la pratique bourguibienne du pouvoir mais pour les tunisiens bien pensants, unis dans un respectueux souvenir, d’essayer seulement de comprendre avec intelligence, Pascal dirait avec finesse, le sens précis d’un concept distinctif de la pensée du premier Président de la République Tunisienne, forgé dans une intuition plus que linguistique.
Le rappel obsessionnel de la « heibet » de l’Etat dans les contextes mille fois retournés de ses discours quasi-hebdomadaires, permet de dire avec certitude que Bourguiba avait cherché, entre beaucoup d’autres, un vocable et qu’il l’avait trouvé pour définir, dans le rapport à l’Etat, la marque subconsciente de son respect auprès des individus et des groupes. Mais s’agissait-il de respect (ihtiram)? Le mot ne pouvait lui convenir car il renvoie à une notion trop large qui couvre un champ allant de l’urbanité à l’allégeance de type féodal ou même maffieux.
Selon ce que j’ai cru comprendre à travers les intonations expressives de l’orateur et instinctivement assimilables par les foules populaires, puisque voulues pédagogiques, la « heibet eddawla » ne peut se traduire que par la force ou la capacité d’intimidation de l’Etat.
Rien de choquant à cela, je m’en explique : dans l’entreprise d’édification de l’état, Bourguiba avait à cœur, et c’est en cela que son œuvre a fait école, non seulement de le doter d’institutions et de structures administratives modernes, mais aussi de lui associer une image transcendantale qu’il jugeait prématuré et surtout dangereusement démagogique de tenir pour acquise ou d’inscrire d’emblée dans une citoyenneté qu’il savait mieux que quiconque devoir prendre longtemps à se forger.
Par contraste, l’expérience très mal partie que nous vivons nous fait redécouvrir, par delà les vicissitudes où il ne s’est pas toujours illustré à son avantage, le pendant à cette « heibet » que fut, du temps de Bourguiba, le sens de l’Etat, une exigence que nul ne lui contesterait d’avoir imposée à tout détenteur d’une parcelle de l’autorité publique aussi infime fût elle.
Les deux notions devaient se rencontrer au terme d’une lente évolution au point de se confondre en une seule que l’on désignerait avec bonheur par la place de l’Etat et traduirait en langue arabe par « makanet eddawla », consacrant ainsi un détachement des contingences, définitif et accepté par tous. Il n’y aurait alors plus eu à craindre des gouvernés une propension atavique, d’origine tribale ou sectaire, à la contestation de l’autorité publique ni des gouvernants cette méprisable et combien dévastatrice impréparation culturelle à exercer le pouvoir pour ce qu’il est, une charge et non point une jouissance.
Ne rêvons pas, l’Etat moderne répondant aux idéaux inscrits sur son emblème et que nous appelions de nos vœux a fait l’objet d’une entreprise de démolition concertée sous l’emprise d’une troïka ennemie de la Tunisie et ceux qui le dirigent présentement semblent se satisfaire de ce qu’il en reste.

Abdessalem Larif est Avocat

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