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Ahmed Manai: Moncef Marzouki tel que j’ai connu


drapeau de merzouki

Je me suis habitué à ne garder de ceux que j’ai connus, y compris ceux qui m’ont fait du mal, que le bon côté. Mais je suis incapable de trouver ce bon côté chez lui. En lui je n’ai trouvé que l’ingratitude, l’égoïsme, l’arrogance, la langue vipérine et le mensonge. …J’ai rompu tout contact avec Marzouki depuis 2003, et ce pour ses agissements inconsidérés, sa langue de vipère, son égoïsme et son narcissisme outré. De ses innombrables attitudes répréhensibles, je vais citer deux seulement.

Moncef Marzouki tel que j’ai connu – Par Ahmed Manai
mardi 11 novembre 2014

Ahmed Amri: Merci à mon ami Ahmed Manaï de m’avoir accordé l’exclusivité de sa publication en français sur ce blog.

http://amriahmed.blogspot.fr/2014/11/marzouki-tel-que-jai-connu-par-ahmed.html/

 

Moncef Marzouki tel que j’ai connu – Par Ahmed Manai
mardi 11 novembre 2014
Au mois d’octobre 1981, l’ami Dr Abdelhamid Hachem, nommé Chef du Département de Chirurgie Orthopédique à la Faculté de Médecine de Monastir, m’a rendu visite à ma maison à Ouardanine. Je m’occupais alors des prisonniers du mouvement de la Tendance Islamique (ndt: actuelle Ennhdha) et je militais activement pour leur défense avec feus Dr Hammadi Farhat, Ali Larnaout et Taieb Kacem.

J’ai demandé à Abdelhamid Hachem s’il connaissait personnellement parmi ses amis quelqu’un pouvant nous aider dans ce qui nous préoccupait. Il m’a recommandé Dr Moncef Marzouki et m’a conseillé de le contacter de sa part. J’ai agi en conséquence et j’ai rencontré Marzouki à la plage Boujaâfar à Sousse.
Nous nous sommes assis pour plus d’une heure; et alors que je lui expliquais l’affaire des détenus et les problèmes de leurs familles, l’homme était absorbé par ses méditations, la face tournée à la mer, à peine conscient de ma présence. Puis, subitement, lui ayant dit que j’allais bientôt partir au Maroc où je travaillais à la B.I.RD (Banque Mondiale), il s’est tourné vers moi et m’a dit que son père vivait au Maroc. Puis il m’a demandé si je pouvais lui rendre visite à Marrakech pour lui transmettre une lettre, ce que j’ai accepté.

Tout au long de la décennie des années 80, nous ne nous sommes pas rencontrés beaucoup, deux ou trois fois tout au plus, qui ne m’ont pas permis de garder de lui de bonnes impressions. C’était un homme hautain, grossier, dont le visage ne savait jamais sourire.
En avril 1991, j’ai été arrêté au ministère de l’intérieur et ma famille est restée plusieurs jours dans l’ignorance de mon sort. Ma femme Malika a alors contacté Marzouki en sa qualité de président de la LTDH (Ligue Tunisienne des droits de l’homme) et ancien ami. Elle lui a demandé de s’enquérir seulement si j’étais vivant ou mort. Il lui a répondu qu’il y avait des centaines de cas, voire des milliers, comme moi et qu’il ne pouvait rien faire.

Après avoir quitté la Tunisie fin mai, je l’ai rencontré à Paris le 15 juin 1991, en marge d’un colloque organisé au siège de l’Unesco. Il devait y faire une allocution mais il y a renoncé. Et il a refusé de m’adresser même la parole.
Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois par la suite. Dans un symposium organisé par le CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale), dans un autre organisé par moi personnellement au lendemain de l’annonce de sa candidature pour la présidentielle de 1994. Et j’ai saisi cette occasion pour déclarer mon désistement en sa faveur, comme je l’avais annoncé au mois d’août 1993.
Quand il fut arrêté après son retour en Tunisie, je crois m’être acquitté de mon devoir de soutien et de sensibilisation à sa cause, moi, feu Ali Saïdi et Mondher Sfar. Nous avons constitué un comité de soutien et dénoncé sa persécution et la persécution de toutes les parties libres. Nous avons fait agir plusieurs organisations des droits de l’homme pour le soutenir et mobilisé beaucoup de journalistes pour faire connaître sa cause. Le défunt Ali Saïdi surtout n’a pas manqué de faire des communiqués chaque fois qu’il apprenait que quelqu’un a harcelé Marzouki au souk ou lui a fait un clin d’œil, ou même qu’un moustique l’a piqué !

Dans les années 1990, il ne se passait pas une semaine sans que je ne téléphone à Marzouki, sachant la solitude mortelle dans laquelle il vivait. Quand son téléphone ne répondait pas, c’était à son frère Mokhles que je téléphonais. En contrepartie, jamais une fois il ne m’a téléphoné, pas même quand on m’a agressé le 29 février 1996 et le 14 mars 1997. Il ne m’a même pas contacté pour la simple consolation. L’un de ses partisans devenu plus tard son conseiller m’a appris qu’il lui serait difficile de me téléphoner. Je ne lui en ai pas voulu pour autant et j’ai continué de lui téléphoner et de le rencontrer chaque fois qu’il venait à Paris. En 1999, il a assisté au mariage de mon fils Badis. Et je l’ai présenté à toutes mes connaissances, arabes ou non arabes, comme le candidat de l’opposition aux élections présidentielles.

A la fin de l’année 2000, il m’a envoyé un livre manuscrit et m’a demandé de lui trouver un éditeur. J’ai cherché durant un an mais sans succès.
Le 3 janvier 2001, je l’ai contacté par téléphone pour le mettre au courant de ce qui se passait en Tunisie, en particulier les protestations estudiantines dont il ne savait rien. Ce jour-là, il m’a confié quelque chose de bizarre. Il m’a dit que c’était le jour le plus heureux dans sa vie car l’un de ses ex-étudiants l’a contacté et lui a exprimé sa solidarité suite à la mesure arbitraire prise par le gouvernement contre lui. Plus d’un quart de siècle d’enseignement à la faculté de médecine, des centaines de médecins diplômés formés par lui, et un seul lui exprime son soutien !

Je lui ai écrit à plusieurs reprises pour le conseiller en particulier au sujet de son appel à changer le drapeau national, à transférer le siège de la capitale de Tunis à Kairouan et d’autres galéjades sur lesquelles il a fondé son programme politique.
A sa venue à Paris à la fin de 2001, quand bien même j’étais récemment opéré j’ai été à son accueil à l’aéroport. Et je ne saurais dire tout ce que j’ai fait pour lui car je considère ces actions faites pour notre cause commune.

Trois mois après son arrivée à Paris, Moncef Marzouki s’est envolé à Washington mais en est revenu déçu. A l’époque, les Américains étaient encore satisfaits de Ben Ali et, dans tous les cas, ne pariaient pas sur Marzouki.
En 2003, un colloque s’est organisé à Aix-en-Provence avec la participation de nombreuses composantes de l’opposition tunisienne. Le colloque était parrainé par une organisation chrétienne, à l’exemple de ce qui s’était produit à Rome avec l’opposition algérienne en 1995. Mais le vrai parrain était en fait les Renseignements français qui ont pris en main la restructuration de l’opposition tunisienne. On visait d’abord à faire sortir de son isolement le mouvement Ennahdha pour l’intégrer aux autres factions. Et nommer ensuite à la tête de cette opposition Marzouki. Le colloque a duré trois jours au cours desquels on a délibéré, discuté, manœuvré, puis s’est couronné par une déclaration finale. Toutefois, Ben Jaâfar a refusé de la signer car il ambitionnait lui aussi la présidence et avait peur de la réaction du régime à son retour.
En 2008, Marzouki a signé une lettre adressée à Obama, rédigée par Radhouan Masmoudi, lui demandant d’intervenir dans le monde arabe pour y instaurer la démocratie. Cet appel initiait les préparatifs de ce qui sera appelé le printemps arabe, coïncidant avec l’année où la chaine de télévision Al-Jazeera a ouvert ses portes pour embaucher pêle-mêle les partisans d’Ennahdha.

J’ai rompu tout contact avec Marzouki depuis 2003, et ce pour ses agissements inconsidérés, sa langue de vipère, son égoïsme et son narcissisme outré. De ses innombrables attitudes répréhensibles, je vais citer deux seulement.
La première, c’était après l’avoir reçu à l’aéroport. Nous avons convenu d’un rendez-vous pour lui présenter une amie algérienne, professeure d’économie dans une université parisienne et militante au sein du FFSA (Front des forces socialistes algériennes). Marzouki est arrivé au rendez-vous. Je l’ai salué et prié de s’assoir. Mais il est resté debout. Puis mettant à plat ses mains sur la table, il m’a dit à brûle-pourpoint: » allons, viens avec moi ! »
– Où aller, lui dis-je, alors que nous sommes en rendez-vous avec la dame? » Celle-ci était assise à une table voisine.
– Tu vas venir avec moi vers le CPR (Congrès pour la république) ».
Très désappointé, je lui ai lancé: » même si tu étais venu pour braconner une prostituée, tu devrais traiter celle-ci avec respect. »
Il est parti sur-le-champ alors que je lui rappelais notre rendez-vous avec la dame.
La deuxième, c’était au cours d’un colloque organisé au début de l’année 2003 à Paris. A la fin de la séance matinale, les participants ont quitté la salle des travaux pour le restaurant. Alors que je tenais mon plateau et cherchais une chaise vide, j’en ai vu une à la table occupée par Marzouki. C’était juste en face de lui et j’ai dû y aller m’assoir à contrecœur. Je l’ai salué et nous avons commencé à parler de la situation en Tunisie. A un moment donné, nous avons évoqué la sécurité. Et parlant de la police politique, il s’est mis à baver et postillonner.
Je lui ai dit en toute politesse: » Si Moncef, la sécurité est indispensable dans toute société et sous n’importe quel régime. » Il a quitté alors sa chaise, furieux, pris son plateau et est allé s’assoir à une autre table en me disant, rageur:  » puisque tu aimes la sécurité, reste là avec ta sécurité ! »
Sans doute certains se souviennent-ils comment, le 1er janvier 2012, il a présenté ses vœux de chef d’Etat à tous les corps civils et militaires mais omis le corps sécuritaire. Le lendemain, il a été contraint de se rattraper suite à la vague de protestations.

J’ai tenté, pendant des années, d’inciter Marzouki au dialogue sérieux concernant l’alternative qu’il envisage et de le prévenir contre le danger de penser et d’œuvrer à faire tomber le régime et causer un vide constitutionnel faute d’alternative prête et capable d’assumer les charges de l’Etat. Mais il est resté fidèle à son tempérament turbulent et sa nature révolutionniste, rôle dont il maîtrise le jeu.
Je me suis habitué à ne garder de ceux que j’ai connus, y compris ceux qui m’ont fait du mal, que le bon côté. Mais je suis incapable de trouver ce bon côté chez lui. En lui je n’ai trouvé que l’ingratitude, l’égoïsme, l’arrogance, la langue vipérine et le mensonge.
Parmi ses mensonges, ce qu’il a répandu lui et ses nervis sur moi et mon fils dans son livre noir, en prétendant s’appuyer sur les archives de l’ATCE (Agence Tunisienne de Communication Extérieure).

Je dédie ce papier à certains de ses camarades du parti, de ceux qui sont devenus ministres et conseillers dans son Etat et qui venaient me voir pour se plaindre de leur président, de sa mauvaise conduite à leur égard, ce qui a fait que 4 fondateurs seulement sont restés en 2011 des 31 que comptait le parti à sa fondation en 2001.

Ahmed Manai
Traduction A.Amri
11.11.14

http://amriahmed.blogspot.fr/2014/11/marzouki-tel-que-jai-connu-par-ahmed.html/

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Lettre à Moncef Merzouki
Paris le 13 Janvier 2001
Cher ami,

Ne m’en veux pas pour mon retard et de ne pouvoir te répondre en arabe comme je l’aurai souhaité. Je suis mal équipé!
Je te remercie pour ta confiance et je vais essayer de te livrer ces quelques commentaires qui, je te l’avoue d’avance, sont bien en deçà de la qualité et du niveau de tes propositions et de tes suggestions pour l’édification de cette République Démocratique Tunisienne.
Je suis tenté de te dire que j’adhère entièrement par mon âme, mon cœur, mon esprit et ma raison à cette construction et que je la fais mienne. Mais cela ne t’apportera tout au plus qu’un peu de satisfaction personnelle et sûrement rien au projet commun à la majorité des tunisiens.
Or c’est avec ces derniers, dans leur extrême diversité, avec leurs multiples sensibilités, leurs
innombrables préoccupations, leurs objectifs immédiats et lointains et leurs besoins prioritaires, que
l’idéaliste qui aspire à réaliser entièrement son rêve, parvient tout au plus à en connaître une partie
de son vivant.
J’ai beaucoup de respect et de considération pour toi et j’espère très sincèrement qu’avec tout ce que tu as fait et donné jusqu’ici à la Tunisie, aux tunisiens et aux arabes, les générations futures ne se souviendront pas d’un Moncef Merzouki comme, seulement, d’un penseur de talent et d’un intellectuel de haut vol. Les grands Tunisiens dont les noms sont restés dans l’histoire, n’ont été souvent que des penseurs, des intellectuels, des poètes et des réformateurs qui ont très peu agi sur la réalité sociale et politique. Contrairement à la plupart d’entre eux et eu égard à tes capacités propres mais aussi à l’accélération de l’histoire et aux énormes moyens dont nous disposons aujourd’hui, tu as la possibilité de te projeter dans l’avenir mais aussi et surtout de participer à la construction du présent. Rien ne t’empêche de regarder à l’horizon et même à l’infini, d’être le visionnaire qui a manqué le plus souvent aux tunisiens et aux arabes et d’avoir en même temps les pieds sur terre.
Revenons tout de même à ton texte. Je dois t’avouer que certaines idées et propositions risquent de
déranger même certains de tes amis et que publiées, elles ne manqueront pas de te desservir en tant qu’homme politique engagé dans le combat. J’ai vu les réactions mitigées de certains à la lecture de ton papier dans le livre collectif « Tounès Al Ghad ». Un visionnaire risque d’être un illuminé pour le commun des mortels!
Il en est ainsi de tout ce qui touche à certains symboles, tels que les références culturelles et idéologiques de la Constitution de la République ou son drapeau. La déclaration universelle des droits de l’homme, à laquelle j’adhère personnellement sans la moindre ambiguïté ni réserve, pourrait faire tout au plus l’objet d’une brève allusion dans une constitution. Elle ne peut être la constitution d’un pays sinon tu justifierais la revendication de ceux qui veulent faire du Coran notre constitution.
Pour être plus concret, je te rappelle ce que tu sais parfaitement, à savoir que les tunisiens sont
préoccupés, davantage par la manière de se débarrasser de ce régime, que de la construction des fondements de l’avenir. Dans leur sagesse innée, ils sont persuadés qu’aucun avenir n’est possible tant que perdure la situation actuelle. C’est à cela que nous devons tous réfléchir …et agir. C’est ce que tu fais d’ailleurs, mais en filigrane de ton texte et en optant pour des mécanismes et des moyens qui ne me semblent pas très adéquats.
Ainsi, tu continues à privilégier la tenue d’une conférence nationale sur la base de l’engagement dans
ce projet, des deux organisations que sont le CNLT et la Ligue. Connaissant la composition et l’extrême diversité des courants idéologiques et politiques qui les traversent, je pense sincèrement qu’aucune des deux ne survivrait à un tel engagement si par un heureux hasard, elles viendraient à le faire. Et d’ailleurs que représentent le CNLT et la Ligue dans l’espace public et politique tunisien?
Il y a tout au plus 300 personnes qui luttent en Tunisie, le plus souvent en ordre dispersé, sous les bannières les plus diverses et toujours par les moyens revendicatifs et protestataires que tu connais. Ce n’est pas avec cela que l’on pourrait déstabiliser un régime comme le nôtre.

J’ai lu dans une récente déclaration que tu ne rechignerais pas à constituer ton propre parti politique. Je crois, honnêtement et sincèrement, que ce serait là une erreur fatale. Ce sera un numéro de
plus sur la longue liste des partis non autorisés. Il y a une autre erreur que tu aurais pu éviter: c’est celle de l’annonce de ta candidature à l’élection présidentielle, presque trois ans et demi avant la date. C’est l’erreur aussi de Ben Ali et qui lui vaut cette levée actuelle des boucliers.
Je me permets de te donner mon humble avis sur le présent et l’avenir. La Tunisie n’est pas le premier pays à connaître la dictature et rares sont les exemples historiques où celle-ci a accouché d’une démocratie et a fini en cédant le pouvoir à des démocrates. Il y a toujours une période transitoire dont la gestion revient à une composante plus conciliante du pouvoir. Ce sont ces hommes qu’il nous faut rechercher et pousser à s’engager.
Il reste que les démocrates doivent se rassembler et s’organiser. Je pense que quelque soit l’idée que chacun de nous se fait de sa personne, il faudrait accepter, parfois, de ne pas être le premier dans une formation politique qui, quoique créée par d’autres, serait prête à fédérer et à rassembler. C’est mon humble avis.
Indéfectible amitié.
Ahmed .Manaï

_______________________________________________
RE: Lettre
DE Moncef MARZOUKI À Vous
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De
• Moncef MARZOUKI

À
• Ahmed Manaï
Cher Si Ahmed
Merci de ton denier courrier. J’ai relu avec un très grand intérêt cette lettre dont je me souviens très bien.
Hélas elle s’est révélée prophétique sur un point : le peu de succès du CPR, mais je dois te rappeler que sa création procédait non du désir de posséder une machine de conquête du pouvoir mais du défi lancé à ce dictateur qui prétendait nous imposer sa loi. Il voulait nous bâillonner, je demandais à tous d’exercer leur droit à la parole. l prétendait nous dire quels partis d’opposition nous devions accepter , il fallait créer des organisations indépendantes et des partis politiques sur les quels uil n’aurait aucune prise : c’est cette mentalité de défi et d’exercice de nos droits qui a présidé aux trois structures que j’ai porté sur les fonds baptismaux : le CNLT , le CPR et la ligue des écrivains.
Pour le reste j’assume mes choix, mais je suis prêt à les discuter avec toi auprès un d’un bon café
Amitiés sincères
MM
06 88 18 32 46

Un commentaire sur “Ahmed Manai: Moncef Marzouki tel que j’ai connu

  1. Correspondance entre Manai et Marzouki

    Paris le janvier 2001

    Cher ami,

    Ne m’en veux pas pour mon retard et de ne pouvoir te répondre en arabe comme je l’aurai souhaité. Je suis mal équipé!
    Je te remercie pour ta confiance et je vais essayer de te livrer ces quelques commentaires qui, je te l’avoue d’avance, sont bien en deçà de la qualité et du niveau de tes propositions et de tes suggestions pour l’édification de cette République Démocratique Tunisienne.
    Je suis tenté de te dire que j’adhère entièrement par mon âme, mon cœur, mon esprit et ma raison à cette construction et que je la fais mienne. Mais cela ne t’apportera tout au plus qu’un peu de satisfaction personnelle et sûrement rien au projet commun à la majorité des tunisiens.
    Or c’est avec ces derniers, dans leur extrême diversité, avec leurs multiples sensibilités, leurs
    innombrables préoccupations, leurs objectifs immédiats et lointains et leurs besoins prioritaires, que
    l’idéaliste qui aspire à réaliser entièrement son rêve, parvient tout au plus à en connaître une partie
    de son vivant.
    J’ai beaucoup de respect et de considération pour toi et j’espère très sincèrement qu’avec tout ce que tu as fait et donné jusqu’ici à la Tunisie, aux tunisiens et aux arabes, les générations futures ne se souviendront pas d’un Moncef Merzouki comme, seulement, d’un penseur de talent et d’un intellectuel de haut vol. Les grands Tunisiens dont les noms sont restés dans l’histoire, n’ont été souvent que des penseurs, des intellectuels, des poètes et des réformateurs qui ont très peu agi sur la réalité sociale et politique. Contrairement à la plupart d’entre eux et eu égard à tes capacités propres mais aussi à l’accélération de l’histoire et aux énormes moyens dont nous disposons aujourd’hui, tu as la possibilité de te projeter dans l’avenir mais aussi et surtout de participer à la construction du présent. Rien ne t’empêche de regarder à l’horizon et même à l’infini, d’être le visionnaire qui a manqué le plus souvent aux tunisiens et aux arabes et d’avoir en même temps les pieds sur terre.
    Revenons tout de même à ton texte. Je dois t’avouer que certaines idées et propositions risquent de
    déranger même certains de tes amis et que publiées, elles ne manqueront pas de te desservir en tant qu’homme politique engagé dans le combat. J’ai vu les réactions mitigées de certains à la lecture de ton papier dans le livre collectif « Tounès Al Ghad ». Un visionnaire risque d’être un illuminé pour le commun des mortels!
    Il en est ainsi de tout ce qui touche à certains symboles, tels que les références culturelles et idéologiques de la Constitution de la République ou son drapeau. La déclaration universelle des droits de l’homme, à laquelle j’adhère personnellement sans la moindre ambiguïté ni réserve, pourrait faire tout au plus l’objet d’une brève allusion dans une constitution. Elle ne peut être la constitution d’un pays sinon tu justifierais la revendication de ceux qui veulent faire du Coran notre constitution.
    Pour être plus concret, je te rappelle ce que tu sais parfaitement, à savoir que les tunisiens sont
    préoccupés, davantage par la manière de se débarrasser de ce régime, que de la construction des fondements de l’avenir. Dans leur sagesse innée, ils sont persuadés qu’aucun avenir n’est possible tant que perdure la situation actuelle. C’est à cela que nous devons tous réfléchir …et agir. C’est ce que tu fais d’ailleurs, mais en filigrane de ton texte et en optant pour des mécanismes et des moyens qui ne me semblent pas très adéquats.
    Ainsi, tu continues à privilégier la tenue d’une conférence nationale sur la base de l’engagement dans
    ce projet, des deux organisations que sont le CNLT et la Ligue. Connaissant la composition et l’extrême diversité des courants idéologiques et politiques qui les traversent, je pense sincèrement qu’aucune des deux ne survivrait à un tel engagement si par un heureux hasard, elles viendraient à le faire. Et d’ailleurs que représentent le CNLT et la Ligue dans l’espace public et politique tunisien?
    Il y a tout au plus 300 personnes qui luttent en Tunisie, le plus souvent en ordre dispersé, sous les bannières les plus diverses et toujours par les moyens revendicatifs et protestataires que tu connais. Ce n’est pas avec cela que l’on pourrait déstabiliser un régime comme le nôtre.

    J’ai lu dans une récente déclaration que tu ne rechignerais pas à constituer ton propre parti politique. Je crois, honnêtement et sincèrement, que ce serait là une erreur fatale. Ce sera un numéro de
    plus sur la longue liste des partis non autorisés. Il y a une autre erreur que tu aurais pu éviter: c’est celle de l’annonce de ta candidature à l’élection présidentielle, presque trois ans et demi avant la date. C’est l’erreur aussi de Ben Ali et qui lui vaut cette levée actuelle des boucliers.
    Je me permets de te donner mon humble avis sur le présent et l’avenir. La Tunisie n’est pas le premier pays à connaître la dictature et rares sont les exemples historiques où celle-ci a accouché d’une démocratie et a fini en cédant le pouvoir à des démocrates. Il y a toujours une période transitoire dont la gestion revient à une composante plus conciliante du pouvoir. Ce sont ces hommes qu’il nous faut rechercher et pousser à s’engager.
    Il reste que les démocrates doivent se rassembler et s’organiser. Je pense que quelque soit l’idée que chacun de nous se fait de sa personne, il faudrait accepter, parfois, de ne pas être le premier dans une formation politique qui, quoique créée par d’autres, serait prête à fédérer et à rassembler. C’est mon humble avis.
    Indéfectible amitié.
    Ahmed .Manaï.

    Réponse de Moncef Marzouki

    Cher Si Ahmed
    Merci de ton denier courrier. J’ai relu avec un tres grand intérêt cette lettre dont je me souviens très bien.
    Hélas elle s’est révélèe prophétique sur un point : le peu de succés du CPR , mais je dois te rappeller que sa cration procédait non du désir de posséder une machine de conquête du pouvoir mais du défi lancé à ce dictateur qui prétendait nous imposer sa loi. Il voulait nous baillonner , je demandais à tous d’exercer leur droit à la parole . l prétendait nous dire quels partis d’opposition nous devions accepter , il fallait créer des organisations indépendantes et des partis politiques sur les quels uil n’aurait aucune prise : c’est cette mentalité de défi et d’exercice de nos droits qui aprésidé aux trois structures que j’ai porté sur les fonts batismaux : le CNLT , le CPR et la ligue des écrivains.
    Pour le reste j’assume mes choix , mais je suis pret à les dicuter avec toi auprés un d’un bon café
    amitiés sinceres
    MM

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