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Hédia Barakat:Voilà pourquoi «Le trésor caché du dictateur» ne profitera pas au «successeur»


logo-lapresseVoilà pourquoi «Le trésor caché du dictateur» ne profitera pas au «successeur» !

En fournissant l’expression brute de l’instrumentalisation médiatique, « Enquête exclusive » a induit l’effet opposé de son message initial qui était de réactualiser la trahison de Ben Ali en vue d’orienter le vote imminent … Un cas d’école de double déficit journalistique et déontologique.

Voilà pourquoi «Le trésor caché du dictateur» ne profitera pas au «successeur» !

En fournissant l’expression brute de l’instrumentalisation médiatique, « Enquête exclusive » a induit l’effet opposé de son message initial qui était de réactualiser la trahison de Ben Ali en vue d’orienter le vote imminent … Un cas d’école de double déficit journalistique et déontologique.
Dimanche soir, une bonne partie de Tunisiens avides d’investigations durent vite se rendre à l’évidence du « peu de neutralité » de l’émission « Enquête exclusive » diffusée sur M6 et consacrée au « Trésor caché du dictateur » Ben Ali.

« Vaccinés contre la propagande ! »
A deux semaines des législatives et quarante jours du premier tour de la présidentielle, beaucoup, en regardant l’émission, ont juste cherché à confirmer leur suspicion quant au timing et au contenu que laisse entrevoir la bande annonce de l’émission. Chose faite dès les premières minutes et progressivement exprimée sur twitter et facebook à mesure que l’« enquête » avance. Sur twitter, des informations circulent déjà sur le compte de la société « PSP » (Patrick Spica Productions) en charge de l’enquête. Rien d’étonnant dans la logique actuelle des enjeux de l’économie politique des médias français que la chaîne privée ne soit qu’un canal de diffusion. Ce qui semble étonnant ce soir, c’est la pertinence et la célérité avec laquelle des centaines d’internautes non spécialisés décryptent « la propagande » et dévoilent « la manipulation ». Pour tous, il est évident que la rapacité de Ben Ali n’est ici dépoussiérée et revisitée que pour servir quelque successeur privilégié, convoqué vers la deuxième partie de l’émission en la personne du candidat Marzouki sans cravate, « atypique », « désintéressé », surtout résolument proche des « islamistes modérés » et hostiles aux « extrémistes laïcs ».
Pour Riadh Ferjani, sociologue de l’information, la raison de cette veille lucide de l’opinion est technique : « Le produit est fonction de son contexte. L’enquête n’aurait pas induit le même effet en 2011. Nous sommes en pleine campagne électorale… ». Outre l’importance du contexte, le sociologue de l’information évoque la deuxième règle : « La réception est libre : les émetteurs peuvent verrouiller leur message de toutes parts et autant qu’ils peuvent. Plus ils verrouillent, plus le récepteur trouve d’autres lectures. Les spectateurs ne sont pas spécialistes dans l’analyse du discours, mais ils ont des compétences interprétatives. Ils ont des suspicions. Ils sont, tout compte fait, vaccinés contre la propagande ! ». On est bien loin de Persépolis où l’opinion ameutée a succombé à la menace du déclin de la religion.

M6 échappe au droit de regard de la Haïca, pas Marzouki
Les vives réactions des internautes interpellent cette fois la Haïca. Mais, à regarder de près dans le labyrinthe des articles de la loi électorale 2014, M6 échappe aux catégories des chaînes étrangères sur lesquelles l’instance de régulation a un droit de regard. Les articles 73 et 74 de la loi limitent ce droit envers les chaînes qui disposent de bureaux en Tunisie, de correspondants et non d’envoyés spéciaux et celles qui diffusent le produit de sociétés de production tunisiennes.
Mais si M6 échappe au regard de la loi électorale, Marzouki, lui, tombe sous la coupe de l’arrêté conjoint Isie–Haïca. Jugé sévère par les deux présidents candidats Mohamed Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaâfar, l’arrêté stipule qu’hormis force majeure, les apparitions médiatiques des présidents-candidats seront comptabilisées sur leur rôle et leur temps d’antenne de candidats à la présidentielle et non leur rôle institutionnel de présidents en exercice, équité électorale oblige.
De gaspiller tôt son temps de propagande électorale ou de faire fi des règles de campagne ne sera pourtant pas la seule erreur du président provisoire.
La plus insolite instantanément invoquée par la presse électronique qui relaie, dans la nuit-même les réseaux sociaux, à coups de gros titres et de « contre-enquêtes exclusives », est celle de donner une interview à l’un des journalistes français cités dans le « livre noir » publié par la présidence de la République. Bernard de La Villardière fait en effet partie des célèbres figures médiatiques françaises accusées dans cet ouvrage de corruption avec le régime de Ben Ali et de relation juteuse avec l’Atce, Agence tunisienne de communication extérieure, chargée de la propagande de l’ancien régime.

Des sites dits proches de l’ancien régime font la contre-enquête
C’est que dans la nuit, les sites électroniques font un travail de fourmi. Une aubaine pour les journaux numériques dits proches de Ben Ali et son clan qui s’activent particulièrement. Au matin, les articles publiés racontent les dessous de l’émission, « le détournement de l’enquête sur la spoliation des richesses du pays en une opération de propagande à la gloire de Marzouki et des islamistes modérés… Le tout payé par le Qatar…». Ils démentissent l’existence même du trésor caché derrière la bibliothèque en trompe l’œil du palais de Sidi Dhrif… Contre quoi, ils étendent le linge sale de la chaîne privée et ses penchants qataris. Difficile à établir.
Pas facile pour nous de traquer l’argent qatari dans les caisses de M6, comme l’a fait de La Villardière pour l’argent des Tunisiens, en paparazzant sans grandes révélations l’aîné des Trabelsi dans son asile canadien. Mais une chose est sûre : la chaîne n’est pas au mieux de sa forme. Sa ligne lui échappe. Ses meilleures émissions tirent le rideau. Son « Capital » et autres magazines sont de plus en plus controversés. En mars 2014, Le Canard enchaîné révélait que le portrait diffusé dans “Capital” sur l’oncle de l’Emir du Qatar Abdallah Al Thani a été réalisé par une journaliste extérieure qui s’est avérée être une personalité proche du prince. Le 6 septembre 2014, dans une enquête intitulée “M6, la grande chaîne qui fait pssshhhh…” Télérama écrit: “ M6 dévisse : elle descendait à 10,6 % de part d’audience en 2013. Et en 2014, elle est tombée, entre avril et fin juillet, sous la barre des 10 %, atteignant, avec 9,4 % en juin, ses pires scores depuis 1992.”

Un angle qui échappe et un message qui dévie
Mais, au-delà des turbulences de la chaîne, — on ne sait même pas pour quel public (tunisien ou français) s’adresse l’enquête de dimanche — « Le trésor caché du dictateur » n’est pas qu’un cas de dérive déontologique. C’est avant tout et naturellement un exemple de déficit journalistique. Une analyse du contenu sommaire du déroulement permet rapidement d’en repérer les principales failles : derrière le rythme haletant et sensationnel de la mise en scène, de la musique, des va-et-vient entre les capitales, et des scènes voyeuristes, le genre est une investigation de surface construite sur des reprises d’images et de reportages déjà diffusés. Sur le trésor de Ben Ali, l’on aura rien appris que l’on ne connaisse déjà. L’absence d’angle a par ailleurs permis de glisser sans embarras de la traque de la fortune et du clan au nouveau locataire désintéressé qui, de son côté, passe la parole à une « Dame de fer » d’Ennahdha — Mehrezia Laâbidi — à la poigne de laquelle « les Tunisiens doivent la Constitution la plus moderniste du monde arabe ». Les quelques blogueurs et fêtards interpellés plus tard dans la banlieue Nord ne sont là que pour permettre à de La Villardière de conclure : « Les Tunisiens sont appelés dans les jours qui viennent à confirmer ce modèle de société». Entendre modèle gouverné par l’islamisme modéré et ouvert à toutes les libertés. Mais, ce n’est pas du tout ce qu’entendent les Tunisiens par cette dernière réplique. Le message reçu par ceux qui ont regardé « Le trésor caché du dictateur » est : «En trois ans, la Troïka n’a rien fait pour le confisquer, le gérer et l’injecter dans le budget ». En cela l’« Enquête exclusive » aura à peine servi à relativiser l’inouï larcin du dictateur en cela que ses successeurs ont été montrés capables de le dilapider. Il en est ainsi des propagandes.
Auteur : Hedia Baraket
Ajouté le : 14-10-2014
http://www.lapresse.tn/14102014/89155/voila-pourquoi-le-tresor-cache-du-dictateur-ne-profitera-pas-au-successeur%C2%A0.html/

Un commentaire sur “Hédia Barakat:Voilà pourquoi «Le trésor caché du dictateur» ne profitera pas au «successeur»

  1. Je pensais et je souhaitais après la fuite de ZABA (il n’y a pas eu malheureusement de révolution) que la Tunisie allait devenir un pays démocratique et répondre aux demandes de celles et ceux qui se sont soulevés et criés « dégage »…..je constate qu’il faut encore attendre deux ou trois générations (si tout va bien) pour arriver à un « vrai printemps tunisien ».

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