1 commentaire

Sonia Djelidi: «Vous m’avez fait pleurer, Janette»


image «Vous m’avez fait pleurer, Janette»
À mon tour de vous tendre la main, ne serait-ce que l’instant d’un café. L’instant d’une autre narration des choses.
19 mars 2014 | Sonia Djelidi – Coordonnatrice des communications pour une organisation humanitaire | Actualités en société

«Vous m’avez fait pleurer, Janette»
À mon tour de vous tendre la main, ne serait-ce que l’instant d’un café. L’instant d’une autre narration des choses.
19 mars 2014 | Sonia Djelidi – Coordonnatrice des communications pour une organisation humanitaire | Actualités en société
Photo : La Presse canadienne (photo) Graham Hughes Janette Bertrand lors de la manifestation pour la charte des valeurs québécoises, en octobre 2013.
Lettre à Janette Bertrand

Chère Janette,

Je suis un produit du terroir, fait et élevé au Québec. Je vous ai toujours vue comme une grand-mère, moi qui ne voyais les miennes que tous les deux ans en raison des milliers de kilomètres qui nous séparaient. J’ai même souhaité vous troquer pour l’une d’elles, tellement je vous admirais. Mes grands-mères ne vous ressemblaient pas. Leurs combats étaient quotidiens, leur courage et leur ténacité ne m’avaient pas frappée à l’époque.

Vous, vous étiez sur toutes les chaînes de télé, vous écriviez des livres et vous étiez libre et vous me donniez le goût de cette liberté.

Mes grands-mères ont porté le foulard toute leur vie. Moi, jamais. Elles ont aussi porté leurs rides, leur peau plissée et leur Histoire. L’une d’elles devenue veuve très jeune a élevé ses six enfants seule avec le rien qu’elle avait. L’autre, Ommi Mabrouka — c’est comme cela qu’on l’appelait — aimait me rappeler un proverbe bien de chez elle : « N’écoute pas que les paroles qui te font rire, écoute surtout celles qui te font pleurer. »

Vos paroles, Janette, m’ont fait pleurer. Votre main tendue m’a fait l’effet d’une gifle. Malgré tout, je vous ai écoutée et entendue. Je me suis même remise en question et ai poussé ma réflexion. J’aimerais qu’à votre tour, vous m’écoutiez.

Depuis plusieurs mois maintenant, vos mots me blessent profondément. Que ce soit lors de récentes entrevues ou lorsque vous êtes allée à l’émission Tout le monde en parle — regardée par plus d’un million de Québécois — en exigeant qu’aucune personne d’avis contraire au vôtre ne vous confronte. Je ne connais personne d’autre au Québec qui a ce privilège, pas même la première ministre. Ce dimanche soir d’automne, je n’ai pas retrouvé en vous la femme qui fut la créatrice de l’une des émissions qui a révolutionné le Québec. À l’époque, vous ne refusiez aucun débat, vous innoviez et bousculiez. Vous cherchiez vraiment à comprendre, à établir un canal de communication pour permettre un vivre-ensemble basé sur l’égalité et l’inclusion. Vous avez été de celles qui se sont battues pour que nous puissions être, pour que je puisse être. Que s’est-il passé depuis ? Est-ce la peur et la propagande qui ont permis ce nouveau discours empreint d’amalgames ?

Le traumatisme subi par les religions doit être reconnu, mais il ne peut justifier celui qu’imposent aujourd’hui les Janette à d’autres femmes. Si nous, Québécoises, nous disons maintenant « libérées » de la religion, nous ne pouvons ignorer que la religion, ou plutôt une certaine lecture de celle-ci, est loin d’être le seul obstacle à l’égalité hommes-femmes au Québec. Votre position sur la charte vous autorise à poser un jugement sans réserve sur l’ensemble des femmes qui portent le foulard. Il vous est impossible de concevoir qu’il puisse être le résultat d’un choix éclairé, libre ou qu’il puisse se conjuguer avec émancipation de la femme et lutte pour l’égalité.

Comment en sommes-nous arrivées à réduire cette lutte au port d’un foulard, et du même souffle à passer sous silence le culte de la femme-objet, celle qu’on utilise pour vendre, pour séduire ? Nelly Arcan savait nommer les choses ; elle appelait ça la « burqa de chair ». Contrairement au foulard, cette « burqa » ne peut s’enlever durant les heures de travail, ni même lorsque l’on occupe un poste d’autorité. Elle est l’expression de l’hypersexualisation et de l’instrumentalisation du corps de la femme. Celui-là même qu’on veut contrôler, posséder. À trop vouloir délivrer l’opprimée, on oublie sa propre oppression.

L’adolescente que j’étais a fait place à la femme que je suis. Je regrette aujourd’hui d’avoir sous-estimé mes grands-mères et de ne pas avoir compris la grandeur de leurs combats trop longtemps menés dans l’ombre. J’aurais aimé profiter plus de leur savoir, et être témoin de leurs luttes. J’aurais surtout aimé que vous les rencontriez. Vous auriez vu que leurs luttes n’ont pas été vaines, qu’elles portent en elles ces valeurs féministes qui vous — nous — sont si chères. Peut-être alors comprendriez-vous le sentiment de trahison que j’ai éprouvé lors de vos prises de parole. Si j’épousais votre discours, je me désolidariserais d’une partie de moi. Je me mépriserais. Je le refuse. Je refuse parce que ce serait trahir les valeurs de mon Québec, notre Québec. Celui-là même qui a permis qu’une fille comme moi puisse à la fois admirer et participer aux luttes de ses ancêtres voilées et à celles que vous avez longtemps menées.
Aujourd’hui, mes grands-mères ne sont plus là, mais vous, vous l’êtes. À mon tour de vous tendre la main Janette, ne serait-ce que l’instant d’un café. L’instant d’une autre narration des choses.
http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/402981/vous-m-avez-fait-pleurer-janette/

Un commentaire sur “Sonia Djelidi: «Vous m’avez fait pleurer, Janette»

  1. il-y’a-des-femmes-qui-ne-portent-pas-le-foulard-sur-la-tte-mais-le-portent-dans-le-coeur-et-Janet-est-libre-de-dire-ce-qu’elle-pense-par-contre-celle-qui-a-crit-ce-tmoignage-reste-une-femme-tiraille

    2014-03-20 5:15 GMT+01:00 ITRI : Institut Tunisien des Relations

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :