2 Commentaires

Egypte, Tunisie : « L’espace religieux s’est démocratisé mais pas libéralisé »


Olivier Roy

Olivier Roy

Entretien avec Olivier Roy, spécialiste de l’Islam. Professeur à l’Institut universitaire européen de Florence. Il revient sur le renversement des Frères musulmans.

Que vous inspire le renversement par la rue et par l’armée du président Morsi ?

Cela montre l’échec des Frères musulmans. Ils ont été élus démocratiquement, ils ont géré le gouvernement, et au bout d’un an, leur bilan est nul. Ce n’est pas qu’ils ont instauré la charia ou fait la révolution islamique, ils n’ont rien fait. Sinon discuter des journées entières sur une virgule pour la place de la charia dans la constitution. Donc, la révolte populaire a d’abord été une révolte contre l’incompétence et le népotisme. Ce n’est pas une révolte contre l’islamisme, contrairement à la Tunisie, où les manifestants antigouvernementaux sont très souvent des laïcs. En Egypte, non. On voit de nombreuses femmes voilées dans les manifestations. Ce qui traduit pour moi, ce que j’ai appelé il y a vingt ans, l’échec de l’islam politique. Les partis islamistes au pouvoir sont incapables de gouverner, tout simplement parce que leur idéologie n’est pas une pensée de gouvernement.

Quelles sont les options des Frères musulmans maintenant ?

Confrontés aux réalités, ils ont deux possibilités. Soit devenir des pragmatiques, ce qu’ont fait les Turcs dans un contexte un peu différent, soit s’enfermer dans leur système de pensée sans pouvoir réaliser quoi que ce soit. Donc c’est un échec. Les manifestations étaient contre cet échec. Maintenant, l’armée égyptienne est apparue sur le terrain parce que, en Egypte, c’est une force politique, et parce que devant une telle impasse (des manifestations massives contre un gouvernement démocratiquement élu, c’est une impasse). Donc, le seul moyen de dénouer cette situation, c’était l’intervention de l’armée. Simplement elle est intervenue en tirant. Pas comme arbitre, mais comme force de répression. Parce que c’est ce qu’elle sait faire. C’est son mode d’action. Du coup, cette intervention répressive et sanglante de l’armée a changé les choses. D’une part, l’opposition est un peu embarrassée. Prendre le pouvoir à la suite d’un massacre, c’est gênant, surtout pour les jeunes qui ont fait Tarhir il y a deux ans. Leur légitimité est secouée. Bien sûr, parmi les manifestants, il y avait des ultra-laïques, qui sont ravis qu’on tire sur les islamistes. Il y a des gens de l’ancien régime de Moubarak qui prennent leur revanche ; mais il y a aussi quand même beaucoup de musulmans pieux et de démocrates qui sont un peu gênés par la tournure qu’ont pris les événements. En tirant l’armée a délégitimé le gouvernement intérimaire qu’elle voulait mettre en place.

Le grand défi de la pratique du pouvoir qui était lancé aux Frères et à l’islam politique avec cette expérience de gouvernement est définitivement abandonné selon vous ?

Oui, en ce sens, l’intervention de l’armée est une grosse bêtise, il fallait laisser les islamistes sujets au pouvoir encore plus. Ceci dit, les islamistes ont géré le pouvoir pendant un an, ils ont eu du temps et n’en ont rien fait. Dans les rangs des islamistes, beaucoup de gens pensent qu’il faudrait faire une autocritique, tirer les leçons de cet échec. Bien sûr, la hiérarchie, s’est mise dans cette position de victime, mais il y a beaucoup d’intellectuels et de jeunes militants qui pensent que la Confrérie doit maintenant, non pas faire amende honorable, se réformer. Ces éléments n’ont pas la parole à cause de la répression militaire, ils sont obligés d’être solidaires de l’appareil, mais je crois que sur le moyen terme, il va y avoir uen réflexion à l’intérieur du mouvement islamiste sur : que s’est-il passé ? Je crois que le mouvement de transformation des islamistes est enclenché.

Quel est l’impact hors d’Egypte ?

L’impact est clair en Tunisie, c’est un message pour Ennahda. Gouvernez, gérez, au lieu de discuter interminablement sur l’article 3 de la constitution. Mais, en Tunisie, l’armée n’est pas une force politique, elle n’interviendra pas, et donc le message pour toute la Tunisie, c’est : il faut vous entendre entre vous, car il n’y a pas d’arbitre qui sortirait du néant. A part quelques laïques, une majorité des forces politiques vont convenir de la nécessité de discuter entre elles. Ce qui s’est passé en Égypte montre qu’il faut à tout prix conclure sur la constitution. On peut espérer qu’ils vont le faire, et à ce moment-là on va vers des élections, ce qui est la chose la plus normale.

L’idée de l’émergence d’une démocratie musulmane, à l’image de la démocratie chrétienne en Europe, est-elle fragilisée ou cassée par les événements égyptiens ?

Je pense qu’il y a plusieurs voies possibles. L’approche turque, de l’AKP, est la voie d’un parti très conservateurs socialement, très libéral sur le plan économique. Donc un parti de droite, sur des valeurs religieuses. C’est une option. L’autre possibilité, ce sont des mouvements plus proches de ce qu’on connaît en Italie, avec des fraternités religieuses comme les focolari ou comunione e liberazione, qui agissent dans le politique mais en investissant des partis différents. Ce serait la distinction qu’on retrouve en islam entre la prédication et la politique. Ces mouvements, surtout les Frères musulmans, sont de type confrérique. Comment s’organiser en parti politique ? La solution qu’ont choisi les Frères a été de dire, on fait un parti politique qui, en fait, est l’expression de la Confrérie. Mais, sur le long terme, cela ne tient pas. La logique de la confrérie n’est pas celle d’un parti politique. Ennahda est un parti politique, plus qu’une confrérie. Alors que le PJD marocain est vraiment un parti politique, c’est sans doute l’exemple le plus proche de ce que pourrait être un équivalent de la démocratie chrétienne, et pas du tout une confrérie. On est entre le modèle parti ou le modèle confrérie (comme Gulen en Turquie ou les Focolari en Italie) qui agit dans le politique dans la mesure où leurs militants investissent le politique.

De ce point de vue, l’Islam politique est en évolution ?

Bien sûr. L’islam politique comme idée que le Coran est la solution aux problèmes politiques, cela ne marche pas. C’est un échec. Inscrit dans le concept même et qui se révèle dans la pratique du pouvoir. C’est ce qu’ils viennent d’expérimenter. Après, l’idée n’est pas de plaquer la laïcité à la française, qui reste une exception, mais de concevoir des relations plus souples entre religion et politique.

Quel est l’impact de l’Egypte sur le Proche Orient ?

Je ne vois pas de très grands changements. Il y a une rivalité entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, mais elle est toujours un peu artificielle parce que le Qatar « est » artificiel. Ce n’est pas une grande puissance, le rôle qu’il joue depuis dix ans est exagéré. Tôt ou tard un ajustement est inévitable, et je crois qu’on est justement dans cette phase d’ajustement suite à l’abdication de l’Emir. Le grand alignement qui parcourt le Moyen Orient entre un axe chiite et un axe sunnite ne va pas changer. Les dirigeants égyptiens, quels qu’ils soient, vont rester plutôt pour l’opposition syrienne et pas pour Assad. Qu’ils soient plus alliés du Qatar ou de l’Arabie Saoudite n’a pas tellement d’importance, ils ne sont pas dans deux camps différents. Les deux monarchie du Golfe sont anti-Iraniens, pro-occidentaux.

Cela dit, Doha soutient les Frères, Ryad les Salafistes ?

Oui. L’Arabie saoudite déteste les Frères, tout simplement parce qu’ils sont un concurrent pour les wahhabites saoudiens. On a une opposition nette. Mais elle est complexe. Les Salafistes sont encore plus anti-Iraniens que les Frères qui ne sont pas anti-chiites. L’effet de la rivalité Qatar/Arabie contribue à diversifier le champ religieux. Les Frères musulmans n’ont pas le monopole de l’islam politique. Les Salafistes sont maintenant entrés dans le jeu.

Le front laïque égyptien, qui manquait d’unité et de structure, est-il en train d’en acquérir ?

On a surtout dans la population une culture protestataire. Dès qu’on n’est pas content, on va place Tahrir. Il y a une espèce de refus de l’autorité, un état de révolte permanent qui me rappelle les mouvements comme les Indignados à Madrid par exemple. Ce n’est pas une culture de construction d’un espace politique institutionnel. Les élites laïques? Elles préfèrent Moubarak à la démocratie, c’est cela le problème. Parce que la majorité de la population est musulmane. Donc les laïcs sont en porte-à-faux.

Des députés salafistes en session parlementaire au Caire (Egypte), le 23 janvier 2012. ASMAA WAGUIH / REUTERS

Des députés salafistes en session parlementaire au Caire (Egypte), le 23 janvier 2012. ASMAA WAGUIH / REUTERS


Vous parlez d’échec de l’islam politique, mais on observe aussi une pluralité de ses représentants ?

Ce que l’on constate dans l’espace religieux, et les Frères musulmans n’aiment pas du tout cela, c’est la diversification. Il y a vingt ans, les Frères avaient le monopole de l’islam politique. Maintenant, on a plein d’entités. Il y a les Salafistes, il y a les Soufis, qui font un retour partout. Il y a les institutions religieuses comme Al-Azhar qui demande leur autonomie, ce qui est complètement nouveau. Ils ne veulent plus être fonctionnaires, aux ordres du ministère des affaires religieuses. Et puis il y a de nouvelles formes de religiosité plus individualistes. Les individus se déclarent très croyants mais affirment ne pas obéir à un mouvement religieux. Le paradoxe, c’est que l’espace religieux s’est démocratisé mais il ne s’est pas libéralisé. Démocratisé dans le sens où il y a une diversité et on accepte la multiplication des opinions, mais pas libéralisé au sens où il n’y a pas d’ouverture sur certaines libertés. Par contre, du côté des laïques, ils sont libéraux mais pas démocrates.

Le défi du pluralisme était posé aux islamistes avec cette transition. A-t-il été relevé ?

Il a progressé. Oui. Ce qui a peu progressé, c’est la pensée du pluralisme. C’est comment gérer le pluralisme. Mais, de fait, la pratique du pluralisme a beaucoup progressé, en Tunisie comme en Egypte. Les Frères n’ont pas théorisé, ils n’ont pas su s’allier, lorsqu’ils ont fait des nominations dans les ministères, ils n’ont nommé que des gens de chez eux. Même chose pour Ennahda en Tunisie.

L'Echec de l'Islam politique Olivier Roy

L’Echec de l’Islam politique
Olivier Roy

2 commentaires sur “Egypte, Tunisie : « L’espace religieux s’est démocratisé mais pas libéralisé »

  1. olivier roy est connu pour son apparente critique de l’islam politique ,mais c’est une critique de dépit.il leur en veut de ne pas réussir selon ses voeux à lui!c’est à dire représenter réellement la spécificité arabo-islamiste et ne pas s’imiscer dans la modernité occidentale.Ce qui infirmerait la pr&tention des laics arabes de vouloir instaurer un état moderne et démocratique dans la région.et sortior définitivement du moyen àge ,éventualité qui répugne au plus haut point à SIR Olivier ROY!

  2. ça serait bien si tous les blogs étaient aussi intéressants que celui-ci

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :