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La Turquie et l’essoufflement islamiste


La Turquie et l’essoufflement islamiste

La Turquie et l’essoufflement islamiste

L’islamisme a une longue histoire qui se joue désormais dans la crise turque. A ses débuts, dans l’Egypte des années 20, l’islamisme fut un mouvement non violent, fondé par un très pieux instituteur dont l’objectif était de lutter contre la laïcité européenne et l’imitation de l’Occident. Son idée était qu’aucune des idéologies européennes, ni de gauche ni de droite, ne permettrait à l’islam de retrouver sa grandeur perdue et que la renaissance du monde arabe passait par un retour à son identité religieuse.

Il fallait, en un mot, opposer à l’Occident la réaffirmation d’une religion cimentant l’unité des croyants dans un panarabisme dont les seules frontières seraient celles de la vraie foi. Cette ambition eut un tel succès que, partis de rien, les Frères musulmans égyptiens comptaient plus de 200000militants à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Leur influence s’était étendue à tout le Proche-Orient. Ils étaient devenus la plus cohérente des forces politiques panarabes mais leur progression avait été si rapide, et les attentes qu’ils avaient suscitées si grandes, que leur programme initial ne suffisait plus à la puissante internationale qu’ils étaient devenus.

Fallait-il s’allier avec les États-Unis contre le communisme? Fallait-il continuer à rejeter la violence contre les États laïcs issus de la décolonisation et qui les combattaient après avoir échoué à les intégrer? Fallait-il brandir l’exigence démocratique contre ces dictatures, ou continuer à rejeter la démocratie car le pouvoir à instaurer était celui de Dieu et non pas du peuple? Les Frères ne savaient pas clairement répondre à ces questions. Ils hésitaient et là-dessus, alors même qu’ils se renforçaient de la répression dont ils étaient victimes, quatre événements majeurs allaient changer la donne islamiste.

Premièrement, le clergé iranien confisque la révolution démocratique qui avait renversé le chah. C’est le chiisme, l’autre grande religion de l’islam, qui réalise le programme des sunnites que sont les Frères en créant une théocratie séduisant jusque dans le monde arabe, exporte sa révolution à coup d’attentats et lance un défi stratégique aux États sunnites mais, également, aux Frères, inventeurs de l’islamisme. Deuxièmement, Al-Qaeda –« la toile » née dans les rangs des brigades internationales de l’islam, que les États-Unis, le Pakistan et l’Arabie Saoudite avaient organisées pour contrer l’URSS en Afghanistan– déclare la guerre à l’Occident et ses alliés arabes.

Le sang coule à flots et, d’abord, en terres d’islam. L’islamisme devient un objet de répulsion car Oussama ben Laden en a fait un jihadisme d’assassins. Les Frères n’y sont pour rien, mais la répression s’accroît pourtant contre eux, surtout après le 11 Septembre. Troisièmement, les islamistes turcs rompent, à la fin des années 90, avec la violence, avant de se rallier à la démocratie; ce qui leur permet d’accéder au pouvoir en 2002, puis d’être constamment réélus et de présider, en alliance avec le patronat, à une spectaculaire croissance économique de leur pays.

C’est ce «modèle turc»qui fascine les Frères par son succès mais les divise par son acceptation de la laïcité. Et puis, quatrièmement, il y eut les printemps arabes. Fruits des tensions sociales et de la révolte d’une jeunesse urbaine aspirant à la liberté, ils ne doivent rien aux Frères qui en ont néanmoins tiré les bénéfices en remportant les premières élections libres qui se sont ensuivies, les sociétés arabes étant aujourd’hui majoritairement traditionalistes et religieuses.

Les Frères gouvernent l’Égypte et la Tunisie, mais l’islamisme, lui, n’en finit plus de s’essouffler, dans toutes ses versions. Presque partout défait, le jihadisme est en déclin. La théocratie iranienne ne se survit que par la force contre un peuple qui la rejette massivement. Au Caire comme à Tunis, les Frères s’usent à l’exercice du pouvoir, et se divisent toujours plus entre ceux qui ont vraiment opté pour le modèle turc et ceux qui n’y avaient vu qu’un chemin de traverse. Rien ne va plus et cette crise a maintenant atteint la Turquie.

Devenus « islamo-conservateurs », les islamistes de l’AKP sont désormais tiraillés entre deux courants dont la coexistence est de plus en plus difficile. Les uns voudraient recentrer ce parti libéral et puritain pour en faire une formation aussi pérenne que les démocraties chrétiennes européennes. Les autres aimeraient, au contraire, réaffirmer leur identité religieuse en réislamisant la société et en instaurant un ordre moral qu’une moitié au moins de la Turquie refuse absolument. Se croyant incontestable en raison de ses succès économiques, le Premier ministre, Recep Erdogan, était allé trop loin, trop vite dans cette direction, c’est ce qui a provoqué ces spectaculaires manifestations contre une droite sentant le XIXe siècle. Et, où que mène cette épreuve de force, le modèle turc, l’espoir islamiste, se fissurent.

Par BERNARD GUETTA

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