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Aroua Kooli: Entretien avec Ahmed Manai, membre de la mission de la Ligue arabe en Syrie


Entretien avec Ahmed Manai, membre de la mission de la Ligue arabe en Syrie
La mission, composée de près de 160 observateurs a été répartie en 15 groupes, autant que le nombre de Mouhafazat syriennes, et chacun d’eux a été envoyé dans sa mouhafazat.
Notre groupe a travaillé à Qameshli dans la mouhafazat de Hassaka, sur la frontière avec l’Irak et la Turquie. Nous faisions nos enquêtes sur le terrain la journée, et dans la soirée on rédigeait notre rapport quotidien que l’on l’envoyait par courrier électronique à la salle d’opérations de la Ligue arabe à Damas. Aucun rapport n’a été envoyé s’il n’avait pas recueilli l’unanimité des membres sur son contenu.

 Assabah El Ousbou’y, Aroua Kooli

Entretien avec Ahmed Manai, membre de la mission de la Ligue arabe en Syrie

Assabah El Ousbou’y, Aroua Kooli

 

L’Observateur de la Ligue arabe en Syrie et président de l’Institut tunisien des relations internationales, Ahmed Manai, considère que les informations véhiculées par les médias internationaux sur la situation en Syrie, ne traduisent pas la réalité du terrain et comportent une bonne dose d’exagération et de mensonge.

Il ajoute que le véto Russo-Chinois a anéanti les projets occidentaux d’intervention en Syrie et que la Tunisie s’est engagée dans un pacte diabolique contre un pays frère, en faisant cause commune avec les ennemis de la Syrie.

Entretien :

Assabah El Ousbou’y : Pouvez-vous nous parler de votre participation à la mission des observateurs arabes en Syrie ?

A. Manai : Mon expérience n’est pas personnelle, mais plutôt collective, dans le cadre de la mission de la Ligue arabe. L’on se souvient que le Conseil de la Ligue arabe a formé un comité spécial pour la Syrie, composé de six pays et dirigé par le Qatar*. C’est donc ce comité qui a opté pour l’envoi d’une mission d’observateurs arabes en Syrie pour enquêter sur les événements qui s’y passaient depuis la mi-mars 2011. Cette mission s’est rendue en Syrie conformément à un protocole conclu avec les autorités de ce pays, pour chercher des réponses aux quatre questions suivantes :

– Les manifestations pacifiques organisées par les opposants dans les villes et les villages sont-elles  réprimées ou non par la force brutale ?

– Existe-il  une présence militaire dans les villes et aux alentours ?

-Les autorités ont-elles relâché les détenus politiques arrêtés à la suite des derniers événements ?

-Et enfin, voir si les médias locaux et internationaux sont présents sur place et s’ils suivent régulièrement et sans obstacles les manifestations.

La mission, composée de près de 160 observateurs a été répartie en 15 groupes, autant que le nombre de Mouhafazat syriennes, et chacun d’eux a été envoyé dans sa mouhafazat.

Notre groupe a travaillé à Qameshli dans la mouhafazat de Hassaka, sur la frontière avec l’Irak et la Turquie. Nous faisions nos enquêtes sur le terrain la journée, et dans la soirée on rédigeait notre rapport quotidien que l’on l’envoyait par courrier électronique à la salle d’opérations de la Ligue arabe à Damas. Aucun rapport n’a été envoyé s’il n’avait pas recueilli l’unanimité des membres sur son contenu.

Assabah El Ousbou’y : La situation réelle était-elle conforme à l’image transmise par les médias ?

A.Manai : C’était un autre monde, tout à fait aux antipodes de ce que nous transmettent les chaînes télévisées. Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien en Syrie, mais les choses sont très différentes de ce que véhiculaient les médias. Il y a une grande désinformation et trop de mensonges. Je me demande comment l’on peut mentir à ce point et qui en est responsable ?

Assabah El Ousbou’y : Concernant le massacre de Homs, les médias ont-ils exagéré les faits ?

A.Manai : J’ai quitté Damas le 9 février et le massacre a eu lieu le 4 février. Les chaînes satellitaires ont diffusé les images de dizaines de morts présentés comme des victimes de tirs sauvages des blindés et même de l’aviation.

Personnellement, j’ai remarqué que certaines victimes avaient les mains liées derrière le dos et puis,  les corps ne portaient aucune trace de blessures ou de sang, ni de gravats et autres détritus de matériaux  de construction. J’ai vu, de mes propres yeux, une victime se relever à moitié, et regarder de côté, comme  pour s’assurer que le cameraman avait terminé le travail.

Puis, au bout de quelques minutes, nous avons entendu les appels des habitants aux chaînes syriennes : telle femme qui a reconnu parmi les victimes son cousin enlevé depuis une semaine, tel autre, son voisin enlevé depuis des mois. Tout au long de la journée du 4 février, ce furent des témoignages des habitants de Homs sur l’identité de quelques victimes. On nous a informés que jusqu’à cette date, il y avait pas moins de 400 personnes de Homs et de ses environs qui ont été enlevés par les groupes terroristes. En l’absence de sécurité, l’enlèvement est devenu une pratique courante en Syrie, œuvre des groupes terroristes et de bandes criminelles.

On enlève quelqu’un et on demande une rançon. Souvent on paie la rançon, mais l’enlevé disparaît quand même.

Dès les premiers jours, la mission a joué les bons offices pour faire libérer ou échanger des personnes enlevées, quand les enlèvements étaient l’œuvre de groupes antagonistes.

A propos du massacre de Homs, il n’est pas logique que le pouvoir syrien commette un tel crime, le jour même où le Conseil de Sécurité discute d’un projet de résolution à son encontre.  De surcroît, il s’agit d’une action combinée, comportant ce massacre sur le terrain, mais aussi, l’occupation des ambassades et des consulats syriens par des opposants à l’étranger, et le retrait des ambassadeurs arabes en Syrie. Tout cela ne peut se comprendre qu’en prenant en compte, le désir de faire pression sur le Conseil de Sécurité, pour l’inciter à décréter l’intervention militaire en Syrie.

Assabah El Ousbou’y : Croyez-vous que la suspension de la mission arabe était un bon choix ?

A.Manai : C’est la Ligue arabe qui a envoyé cette mission. En principe, elle devrait attendre la fin de la mission et le rapport définitif pour juger de la suite à lui donner. Mais, certains membres de la Ligue arabe ont jugé que ce rapport préliminaire desservait leurs ambitions, aussi ont-ils décidé de l’enterrer et de porter l’affaire devant le Conseil de Sécurité. Quand ce dernier a demandé une copie du rapport, il lui a été répondu qu’une copie lui serait envoyée par la poste rapide ; cependant, quand il a requis la présence du Général  Debi, chef de la mission, il lui a été répondu que cela n’était pas possible.

Le comportement de la Ligue arabe est tout simplement honteux et indigne, en ce qui la concerne,  et méprisant, à l’égard des observateurs, qu’elle a cru instrumentaliser.

Assabah El Ousbou’y : L’opposition syrienne a critiqué le rapport, et l’a considéré comme favorable au pouvoir. Pouvez-vous nous donner une idée sur le poids de cette opposition sur le terrain ?

A.Manai : Le CNS a contesté la mission depuis les premiers jours, et avant même, qu’elle ne commence son travail. Franchement, j’estime qu’il n’y a pas, actuellement, une opposition syrienne capable de tenir le pouvoir au cas, fort peu probable, où le régime viendrait à tomber.

En Syrie, il y a une multitude de groupes d’opposants. Il y a des combattants étrangers affidés à Al Qaida et à d’autres groupes terroristes. Récemment, on a parlé de près de 1.300 combattants Libyens qui seraient rentrés en Syrie, avec de nombreux Tunisiens et d’autres nationalités.

Il y a une opposition politique civile, représentée, notamment, pas les comités nationaux de coordination et qui ont un représentant à l’étranger en la personne de Haytham Manna.

Le groupe le plus médiatisé reste le CNS, parce qu’il est aidé et financé par l’étranger. Mais, ses membres sont pour la plupart à l’étranger, et son audience à l’intérieur du pays ne me semble pas très grande.

Il y a aussi, de vieux  partis d’opposition proches du Baath, quelque peu érodés toutefois, et d’autres, en formation. Récemment, quatre nouveaux partis ont été légalisés. Je crois qu’il est temps que l’opposition syrienne se réorganise pour devenir plus crédible.

Assabah El Ousbou’y : Beaucoup relativisent le rôle de l’ASL. Quel est votre avis ?

A.Manai : L’ASL est composée de militaires, officiers et soldats, qui ont déserté l’armée nationale, individuellement ou en petits groupes. Il ne s’agit pas de défections en masses d’unités entières. Le rôle de l’ASL  est surtout celui de servir d’instrument pour légitimer la propagande, au service des forces étrangères. Ceci dit, Je suis convaincu qu’elle ne représente qu’elle-même, et ne pèse pas lourd sur le terrain, auprès de l’opinion syrienne, pour qui elle demeure une entité « terroriste ».

Assabah El Ousbou’y : Avez-vous senti des signes d’affaiblissement du régime et d’éclatement de ses structures ?

A.Manai : Il y a un sondage d’opinion commandité par le Qatar et réalisé par un organisme européen qui conclue que la grande majorité des Syriens soutient Bachar El Assad.

Assabah El Ousbou’y : Existe-il encore des menaces  d’intervention militaire étrangère contre le régime Assad ?

A.Manai : Le véto Russo-Chinois a annihilé toutes les tentatives occidentales d’intervention militaire en Syrie. La Russie et la Chine ont pris conscience, qu’à travers la Syrie, ce sont eux qui sont visés à moyen terme.

Assabah El Ousbou’y : Comment voyez-vous la politique étrangère tunisienne à la lumière du renvoi de l’ambassadeur syrien et de la tenue à Tunis de la Conférence « des amis de la Syrie » ?

A.Manai : Je n’ai pas souvenir que la diplomatie tunisienne ait pris, du temps de Bourguiba ou de Ben Ali, une position hostile à un pays arabe. Dans l’affaire de Gafsa  en 1980, par exemple, et alors que l’Algérie et la Libye étaient impliquées au même niveau, le gouvernement avait pointé du doigt la Libye seule, et ménagé l’Algérie, conscient qu’il ne pouvait se faire des ennemis,  de ses deux voisins.

Une diplomatie sage ne se fait pas d’ennemis partout,  surtout, s’ils sont des voisins. C’est la première fois que la Tunisie participe à une alliance diabolique contre un pays et un peuple frères. Quant au renvoi de l’ambassadeur syrien, c’est une décision de l’Emir du Qatar..

La Syrie ne mérite pas cela. Au cours des dix dernières années, elle  a eu des positions parmi les plus honorables au plan arabe. Des centaines de milliers d’Irakiens, fuyant la guerre et les destructions, y ont trouvé refuge. Il en fut de même, pour la moitié du peuple libanais, lors de la guerre d’agression israélienne, en 2006.

En 1991, quand Ennahda a raté sa tentative de coup d’Etat, des centaines de ses membres se sont enfuis au Soudan. Puis, sous la pression des autorités tunisiennes, nombre d’entre eux sont partis ailleurs, et les derniers, en 1999, sous le régime de Hafez El Assad, sont partis en Syrie où ils sont demeurés jusqu’en 2003, malgré les pressions tunisiennes, date à laquelle le HCR leur a trouvé des pays d’accueil en Europe.

Assistons-nous à l’expression de l’ingratitude morale, par ceux-là mêmes qui sont concernés, envers un régime qui les a pourtant aidé ?

Assabah El Ousbou’y : La Russie a refusé de participer à la Conférence « des amis de la Syrie » à Tunis, au motif qu’il y avait risque de réédition du scénario libyen. Quelle est votre lecture des objectifs de cette conférence ?

A.Manai : cette conférence est un échec  total, depuis le début, parce que ses véritables organisateurs, la France et le Qatar, sont convaincus que le véto Russo-Chinois a fait échouer définitivement le plan arabe d’intervention militaire en Syrie, dont l’objectif caché n’avait pas pour ambition de faire tomber le régime mais plutôt, de détruire la Syrie, sa civilisation, sa culture et son histoire. Cette Conférence sonne comme un retrait tactique,  et on s’apercevra avec le temps, que la solution de la crise se trouve en Syrie et non point,  au Qatar !

Assabah El Ousbou’y : Le journal britannique « The Independant » a écrit que la confrontation en Syrie s’est transformée en guerre civile, à caractère international, avec l’introduction de combattants et d’armes dans le pays. Croyez-vous à ce scénario ?

A.Manai : Il n’y a pas de guerre civile en Syrie. Les diverses confessions et ethnies (musulmans, chrétiens, arabes, kurdes, arméniens et autres) vivent en parfaite harmonie et participent à la mosaïque syrienne. Mais la guerre civile est une des cartes que jouent les puissances étrangères avec peu de chance pour la provoquer.

Assabah El Ousbou’y : A votre avis, ce qui se passe en Syrie est-il le prélude à une nouvelle guerre froide mondiale ?

A.Manai : Ce n’est pas la seule Syrie qui est  le théâtre d’une lutte d’influences entre les grandes puissances, mais l’ensemble de la région.  Je crois que le monde unipolaire est en train de s’écrouler et les Américains et autres Européens devront reconnaître ces nouvelles puissances émergentes que sont le groupe du BRIC, tels que la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde et d’autres. C’est déjà fait au plan économique mais pas encore au plan politique !

Propos recueillis par Aroua Kooli pour Assabah El Ousbou’y

Tunis le 27 février 2012

Traduction de l’arabe, revue et corrigée par Hadj Abdelmajid Aït Saadi

Le Qatar* qui est à la tête de la politique agressive contre la Syrie, au double titre de Président de la session de la ligue arabe et président du comité spécial pour la Syrie, a dû racheter la présidence de la session à la Palestine !

N.B : **Dans la région de Qameshli, relativement épargnée par la violence, les représentants de la société civile et les parents des victimes de la rébellion et des bandes criminelles,  nous ont remis une liste nominative des civils assassinés et enlevés. Elle  se monte à 20 martyrs, 9 blessés et 17 enlevés, dont 1 a été relâché sans paiement de rançon, 2 après paiement de rançon et 14 disparus, même après paiement de rançon.

Le directeur de l’hôpital de la place, pour sa part, nous a remis une liste nominative de 21 martyrs militaires et des forces de l’ordre, tous en civil, assassinés lors de leur retour chez eux pour des permissions dans leurs familles !

 

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