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Livre:Tunisie la révolution confisquée


 

 

 

La violente répression policière qui a eu lieu lundi et mardi, à Tunis, marque un tournant. C’est cette période de transition révolutionnaire que raconte le livre de notre confrère, Pierre Puchot, intitulé: La Révolution confisquée (Enquête sur la transition démocratique en Tunisie), Editions Sindbad Actes Sud.

Enquête d’une année au cœur de la Tunisie révolutionnaire, l’ouvrage documente également la genèse du gouvernement dirigé par le parti musulman Ennahda.

Bonnes feuilles.

Par la rédaction de Médiapart

10 Avril 2012

 

La Révolution confisquée

Dans ce véritable journal de bord de la révolution tunisienne, combinant reportages, analyses et témoignages, Pierre Puchot, grand reporter pour Mediapart, raconte la genèse d’une démocratie en construction et apporte des informations totalement inédites. Les bonnes feuilles de l’ouvrage, extraites du chapitre 5 intitulé par Médiapart « Tous contre Ennahda », qui détaille la construction de la vie politique post-14 janvier et son obsession de la question identitaire.

ENNAHDA, UN PARTI EN CHANTIER

Le 20 janvier 2011, moins d’une semaine après le départ de Ben Ali, Hamadi Jebali nous donne rendez-vous près d’un complexe sportif, sur la route de La Marsa, à Tunis. Une voiture s’arrête : à son bord, deux jeunes militants nous escortent, cordiaux et curieux : « Qui vous a donné l’idée d’aller l’interviewer ? » demande l’un d’eux. « Ce n’est pas lui, ce n’est pas Ennahda qui a fait la révolution. Ce sont les jeunes, c’est nous qui étions dans la rue. Ne l’oubliez pas.» Personne, dans les médias internationaux, ne connaît alors Hamadi Jebali, soixante-deux ans, secrétaire général du parti musulman conservateur, Ennahda, porte-parole au regard de fer qui deviendra Premier ministre en décembre 2011, après avoir passé seize ans dans les geôles de Ben Ali.

 

M.Hamadi JEBALI

En ce mois de janvier 2011, la parole d’Hamadi Jebali est pourtant aussi vide que son nouveau domicile. Le discours politique du futur homme fort de la Tunisie se limite à l’évocation de ses liens d’amitié avec Mustapha Ben Jaafar, Moncef Marzouki, et même Hamma Hammami ; à assurer, aussi, de son intime conviction que la politique et la religion doivent irrémédiablement se tenir éloignées l’une de l’autre. Peu importe le fond, l’essentiel est de séduire. Hamadi Jebali et Ennahda semblent alors prêts à tous les compromis pour émerger du néant dans lequel se trouvait leur mouvement il y a seulement quelques jours.

« Le 14 janvier 2011, Ennahda était une momie, incapable d’élaborer un semblant de programme »

« Au cours des vingt dernières années, les islamistes ont complètement disparu, » affirme Ahmed Manaï, opposant historique à Ben Ali, chargé en 1989 par Rached Ghannouchi de contacter l’ancien Président pour préparer la légalisation d’Ennahda, avant la répression féroce du mouvement musulman conservateur. « En 2010, Ennahda était mort. Seule la structure de commandement a subsisté, avec Rached Ghannouchi, exilé à Londres et souvent en désaccord avec ses amis de Tunis. C’en était même devenu de l’inimitié.» Hamadi Jebali et les camarades demeurés en Tunisie ne s’intéressent alors à Ghannouchi que pour une raison toute pragmatique : « C’est lui qui tient les cordons de la bourse. » L’un d’eux, aujourd’hui ministre, nous raconte comment Rached Ghannouchi faisait parvenir deux cents dinars tous les mois à sa mère quand lui-même était en prison, puis trois cents lorsqu’il en est sorti et ne trouva pas de travail. « En tant que mouvement politique, capable d’élaborer un programme, Ennahda est reparti de zéro, » explique Ahmed Manaï. « Le mouvement était encore une momie le 14 janvier 2011. Dès le lendemain pourtant, il a été capable de lancer une mobilisation générale de tous les anciens, quels que soient leurs désaccords, pour investir à nouveau la sphère politique.»

 

Rached Ghannouchi et Erdogane

A partir de février, Ennahda effectue la meilleure campagne possible, accumulant les meetings, multipliant les initiatives – du ramassage des poubelles aux cours de soutien scolaire –, rémunérant même une partie des nombreux Tunisiens dépourvus de carte d’identité pour leur permettre de refaire leurs papiers… et d’aller voter.

Dès la fin du printemps, la participation du cadre local de l’UGTT, le syndicat unique, à un grand meeting d’Ennahda à Sfax, auquel assistent plusieurs milliers de personnes, donne déjà une idée de sa percée dans l’opinion publique tunisienne. Ennahda s’est lancé dans une offensive de séduction nationale, à laquelle n’échappent pas les anciens sympathisants du RCD. Les effets sont spectaculaires : le site Koora (« Ballon »), apparu en 2009 pour soutenir la campagne pour la réélection de Ben Ali, ne jure plus que par le mouvement de Rached Ghannouchi. En avril 2011, l’opération séduction se poursuit : Ennahda soutient même la proposition sur la parité des listes pour la Constituante : aucun parti ne pourra se présenter aux élections, programmées alors pour le 24 juillet, sans une liste composée à 50 % de candidates.

 

Meeting électoral du parti islamiste le 29 Septembre 2011

Une manière pour les Tunisiens de bomber le torse face aux puissances européennes, dont la France, incapables de se mettre d’accord sur un texte aussi progressiste. N’est-ce pas une preuve suffisante de la bonne foi du mouvement ? Pas exactement, répondent ses adversaires, qui mettent en avant le fait que Ennahda n’a pas signé le pacte républicain proposé au sein de l’« instance Ben Achour », qui pose notamment que le texte voté par l’Assemblée constituante maintiendra l’idée de séparation des pouvoirs, de la politique et de la religion. « Il ne faut pas se laisser prendre à leur petit jeu, insiste alors l’avocat Mohamed Lazhar Akremi. Les dirigeants d’Ennahda tiennent en permanence un double discours, offrant d’un côté le visage de l’ouverture, radicalisant de l’autre les prêches au sein des mosquées, qui sont de plus en plus politiques. L’Assemblée constituante va organiser notre vie politique pour les cinquante ans à venir. C’est un moment décisif. Or Ennahda, ce n’est pas l’AKP [Parti de la justice et du développement ; islamiste modéré et pro-européen] en Turquie. Si nous voulons éviter une dérive à l’iranienne, il faut s’y prendre dès maintenant.»

Ennahda

Ennahda contre le « camp progressiste » : cette opposition va continuer de structurer les échanges des partis politiques et favoriser le mouvement de Rached Ghannouchi au-delà de toutes ses espérances. Tout au long de l’année, plusieurs membres du PDM ou du PDP souhaiteront publiquement que le parti «islamiste» soit exclu du scrutin. Un contresens démocratique grave, qui va permettre à Ennahda d’attirer un nouveau public, désireux d’en découdre avec cette élite bien-pensante qui n’a pris part à aucune des grandes mobilisations sociales du pays avant, pendant ou après la révolution. (…)

« La politique du statu quo d’Ennahda ne va pas plaire aux Tunisiens »

En décembre, le bureau politique du CPR se déchire sur l’analyse des négociations ubuesques avec Ennahda et de l’attribution des postes ministériels. Un consensus se dégage cependant pour nommer Abderraouf Ayadi secrétaire général du parti, refonder l’organisation en procédant à la réélection des vingt- quatre bureaux régionaux. Désignée pour examiner la base des adhérents, une commission ad hoc indépendante est chargée d’organiser ces élections et d’assurer le renouvellement des adhésions. Un conseil national, qui regroupera les députés, les ministres, les membres du bureau politique ainsi que les secrétaires généraux (et leurs adjoints) des vingt-quatre bureaux élus, sera chargé d’élire un nouveau bureau politique, qui à son tour choisira un nouveau secrétaire général. Pour fêter la nouvelle année, le CPR s’est offert un répit de six mois.

 

La révolution confisquée de Pierre Puchot

Ennahda qui inquiète le plus les Tunisiens. Non pas à cause de la menace sur le statut des libertés publiques ou de la femme, mais du fait de la proximité d’Hamadi Jebali, natif de Sousse, avec Hamed Karoui… Dans un entretien accordé au magazine tunisien Leaders, publié le 17 décembre 2011, Hamed Karoui, natif de Sousse lui aussi, figure historique du RCD, Premier ministre de 1989 à 1999 et homme clé du système de Ben Ali, explique d’ailleurs que s’il n’est « ni le conseiller de Hamadi Jebali, ni son coach », il « est en contact avec lui » et a « entrepris les démarches qu’exige l’intérêt national ». Quelle contribution à l’intérêt national a donc à faire valoir un homme si proche de Ben Ali tout au long de sa carrière, pour lequel l’intérêt national est avant tout celui de son clan ? Les liens entre les deux familles remontent en fait à plus de trente ans, à l’époque où les enfants Jebali et Karoui, voisins de quartier, se rendaient à la même mosquée… La prise du pouvoir d’Ennahda et de Jebali serait-elle le signe de la permanence du régionalisme sahélien qui a asphyxié le pays et les Tunisiens depuis l’indépendance ? Au printemps 2012, les Tunisiens, qui observent de nouveau les enfants Letaïef parader au volant de voitures rutilantes, s’inquiètent de la permanence des familles de l’ancien régime comme de leur proximité avec le nouveau pouvoir.  (…)

« Ce qui me dérange, c’est la frilosité d’Ennahda, et leur culture du secret, confie début 2012 Houssein Ben Ameur, qui milite pour le CPR depuis le Canada. Ils n’ont pas le courage d’engager les changements radicaux au niveau de l’Administration, des ministères régaliens, du monde du business. C’est vrai qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, parce que tout le monde, à l’extérieur comme à l’intérieur du pays, est à l’affût du premier faux pas. Mais cette politique du statu quo ne va pas plaire aux Tunisiens, et je crains que le CPR et Ettakatol n’en pâtissent.»

Un commentaire sur “Livre:Tunisie la révolution confisquée

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