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HOUARI BOUMEDIENE : Un Homme d’Etat du temps présent


«Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire.»

Houari Boumediene

par: Professeur Chems Eddine Chitour:

Mardi 27 Décembre 2011

HOUARI BOUMEDIENE : Un Homme d’Etat du temps présent

«Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire.» Houari Boumediene

Professeur Chems Eddine Chitour

Mardi 27 Décembre 2011
Quelle plus belle phrase prophétique qui s’accorde parfaitement avec la situation des damnés de la Terre poussés à «s’évader» de chez eux fuyant la misère, le manque de perspectives. On a tout dit de Boumediene, qu’il fut un sanguinaire qui s’est débarrassé de tous ceux qui lui barraient la route pour prendre le pouvoir. Qu’il était planqué dans l’armée des frontières et qu’à l’ombre de son pouvoir, la corruption s’est développée et est devenue une science exacte.

Voilà trente-trois ans que Houari Boumediene est mort, un âge de raison qui n’a pas pour autant éteint la vindicte à son encontre et dans le même temps la fascination qu’il exerçait sur ceux qui ont travaillé avec lui. En fait, une analyse objective de son parcours ambivalent nous fait découvrir plusieurs personnages complexes. Comme tous les jeunes de son temps, Boumediene était nationaliste. C’était aussi un calculateur froid pour qui seul comptait le résultat, n’hésitant pas à reculer devant des solutions extrêmes telles que l’élimination physique des opposants.

Les points faibles sont nombreux : l’instauration du parti unique, la négligence de l’agriculture, l’abus avec les actions sociales qui tuent la production, la créativité, avec un monopole de l’Etat et la disparition totale du secteur privé, l’arabisation de l’Etat et l’adoption des idées nationalistes de Nasser, et l’ignorance d’une culture, tradition de son propre Etat, un Etat arabo-berbère.

Rendons justice : Boumediene avait institué le Service national, creuset du brassage de l’identité unique en son genre et qui permettait d’atténuer ce déséquilibre régional dont il tenait tant à atténuer les disparités criardes: «Nous devons créer, dit-il, un Etat qui ne disparaîtra pas avec le départ des hommes qui le gouvernent.» Les cigares cubains et le burnous en poils de chameau, c’est le seul luxe qu’il se soit permis. Il était animé par une profonde conviction, l’argent de l’État appartenait à la nation et ne devait pas être dilapidé… A sa mort, ses détracteurs ont découvert, avec étonnement, qu’il ne détenait aucun patrimoine immobilier, aucune fortune personnelle et que son compte courant postal était approvisionné à hauteur, seulement de 6000 dinars…

L’Algérie en 1965

Dans une contribution en 2008, j’avais imaginé un dialogue imaginaire et j’avais rapporté quelques confidences d’outre-tombe de Boumediene sur l’anomie actuelle du pays dans un environnement de plus en plus chaotique marqué par l’errance des pays arabes:
«L’Algérie est en ruine morale et est encore plus divisée que jamais. Le plus grave est qu’elle a perdu son âme, en perdant son identité. Mettez-vous dans la peau du nationaliste que j’étais et jugez-en plutôt: l’Algérie était à la fois menacée de l’intérieur par la division clanique et de l’extérieur par des pays, notamment par les appétits de nos voisins qui n’ont jamais accepté que l’Algérie soit aussi grande. (…)Pour faire court, j’avais le choix entre continuer à être «une colonie à distance de la France» sous une autre forme et être inféodée à l’Egypte, soit repartir à zéro et reconstruire les relations d’abord en mettant de l’ordre à l’intérieur, et il faut bien savoir que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. J’ai opté pour le développement à marche forcée, j’avais pour cela une équipe qui y croyait autant que moi».(1)

«(…) Laissez-moi vous, continue Boumediene, rappeler et rappeler aux jeunes ce qu’était le pays, ce qu’était l’Algérie en 1965. Après la période euphorique de l’Indépendance, où le pouvoir se croyait tout permis en usant et en abusant de la démagogie le pays était plus exsangue que jamais. Que faire? Pas d’argent! Pas de cadres! Pas de système éducatif! Un pays profondément meurtri et déstructuré! Un environnement international sans pitié. Il est vrai que l’aura de la Révolution faisait que l’Algérie avait suscité un respect et une admiration réels. Je vous rappelle que l’embryon d’industrie algérienne était tourné, avant l’Indépendance, vers la Métropole, l’Algérie c’était surtout le vin et dans les dernières années de la colonisation, le pétrole. La révolution industrielle, ce que l’on appelait les «industries industrialisantes», a permis la création de dizaines d’entreprises nationales, de dizaines de milliers d’emplois. On me dit qu’elles ont disparu! Disparue la Sonitex avec le plus grand complexe d’Afrique qu’était Draâ Ben Khedda, disparue la Snvi qui fabriquait les cars-camions, disparue la Sonacome! Vendu El Hadjar! Dans quel monde vivons-nous où nous sacrifions nos défenses immunitaires pour l’inconnu et le bazar où l’affairisme le dispute au népotisme! Nous ne savons plus rien faire par nous-mêmes. Nous payons avec les dernières gouttes de pétrole. Nous avons, en fait, basculé vers la métropole moyen-orientale dans ce qu’elle a de moins glorieux, le farniente, la fatalité et en définitive l’installation dans les temps morts par rapport aux changements spectaculaires que je constate dans les pays développés. (1)

«A l’indépendance poursuit Boumediene dans ce dialogue imaginaire, l’Algérie avait besoin de retrouver son identité, je ne pouvais pas endiguer un torrent qui a accumulé 132 ans de déni identitaire, il fallait «accompagner» le fleuve et, graduellement, le canaliser. Il est vrai que nos frères arabes ne nous ont pas envoyé des enseignants de qualité. 26 nations «formataient» l’imaginaire de nos enfants avec tous les dégâts collatéraux que nous (vous) subissons. La massification de l’enseignement était une étape incontournable. Il est vrai que certains de mes ministres n’ont pas su résister à la thèse de l’arabisation bâclée qui a démonétisé la langue. Il faut savoir que de 1965 à 1978, l’Algérie a eu en tout et pour tout près de 22 milliards de dollars de rente pétrolière et nous étions dépendants du pétrole pour une très faible part. Le tissu pétrochimique actuel date de cette époque! Nous sommes bien contents d’avoir une capacité de raffinage de 22 millions de tonnes, la première d’Afrique! Nous sommes bien contents d’avoir encore quelques complexes pétrochimiques miraculeusement épargnés malgré la furie du mimétisme de la mondialisation. Quand on voit ce qui a été fait du pays après mon départ, ne valait-il pas mieux continuer le développement à marche forcée plutôt que de manger la rente d’abord avec le PAP (Programme anti-pénurie) où on donnait l’illusion que l’Algérie était définitivement sortie de l’ornière du sous-développement. A mon tour de m’interroger: qu’avons-nous fait depuis? (1)

«Kararna ta´emime el mahroukate» (Nous avons décidé la nationalisation des hydrocarbures)! Par cette phrase, Boumediene annonçait à la face du monde que l´Algérie tenait en main son destin énergétique. En fait, écrit Luiz Martinez, ces critiques avaient peu de poids au regard de la dynamique du régime de Boumediene. Le succès de la nationalisation du secteur des hydrocarbures en 1970-1971 octroyait au régime les moyens financiers d’asseoir sa politique de développement. Ainsi, tout au long de la décennie 1970, le taux de croissance avoisinait les 7% et le taux d’investissement brut dépassait les 35%! Cette croissance exceptionnelle faisait apparaître l’Algérie comme un «dragon» en Méditerranée…Dans la mémoire collective, cette décennie fait figure d’un âge d’or, d’une période où le devenir de l’Algérie était celui de l’émergence d’une puissance régionale, fondée sur un État fort et respecté, et d’une économie prospère tirée par le succès des «industries industrialisantes». (2)

Le visionnaire et les mutations du monde

Il est incontestable que vers la fin de son règne, Boumediene avait été gagné au goût de l´action diplomatique. Il voulait donner à l´Algérie une place qu´elle n´avait jamais occupée auparavant sur la scène internationale. Le Sommet des Non-Alignés de 1973 a constitué une étape fondamentale qui a servi de tremplin. L´apothéose de ce redéploiement diplomatique fut, incontestablement, la participation de Boumediene, en avril 1974, à la session spéciale de l’Assemblée générale de l´ONU où il a prononcé un discours mémorable sur le Nouvel ordre économique international. Dans son fameux discours, il avertissait.

Le nouvel ordre économique qu’avait appelé de ses voeux le président Boumediene à la tribune de l’ONU est toujours d’actualité. Il avait mis en garde, en vain, le «Nord» contre ce déséquilibre qui, s’il n’était pas résorbé, devait amener des cohortes de gens du Sud vers le Nord. L’Occident- même englué dans sa crise- est plus arrogant que jamais, un monde plus juste est pour le moment encore une utopie. «Les peuples, disait Boumediene, qui ont faim, ont besoin de pain, les peuples ignorants de savoir, les peuples malades d´hôpitaux.» Cette phrase de Boumediene à la Conférence des Etats islamiques à Lahore en 1974 est profondément subversive pour les potentats arabes et les musulmans.

Boumediene ne se faisait pas d’illusion sur le Monde arabe. «J’ai moi-même découvert avec étonnement et consternation que les Égyptiens et par extension les peuples du Machrek et leurs dirigeants ne connaissaient ni le Maghreb ni les Maghrébins. Lorsqu’ils en parlaient ou lorsqu’ils les rencontraient, ces gens traitaient les Maghrébins avec condescendance et même avec mépris.» Il est vrai que, depuis, nous avons, de fait, basculé vers la métropole moyen-orientale dans ce qu’elle a de moins glorieux, le farniente, la fatalité et en définitive l’installation dans les temps morts par rapport aux changements spectaculaires constatés dans les pays développés.

Souvenons-nous ! Boumediene avait milité très tôt pour un Nouvel Ordre Economique Mondial en 1974 avec un discours phare à la tribune des Nations Unis ? L’Editorial du Journal Le Monde lui rend hommage : «Boumediene a été un des premiers à comprendre que le principal conflit du dernier quart du vingtième siècle ne serait plus celui opposant l’Est à l’Ouest mais le Nord au Sud, les peuples riches aux peuples pauvres, les États industrialisés aux pays sous-développés. Aux autres, il offrait le prestige extérieur et les desseins ambitieux particulièrement séduisants pour ce peuple plein de fierté. Il semblait vouloir faire de l’Algérie la Prusse de l’Afrique, voire du Monde arabe… Énigmatique silhouette drapée d’un burnous noir, il aura disparu avant de réaliser ce rêve. Et, surtout, avant d’avoir réussi dans son pays ce total et harmonieux développement qu’il tenait, pourtant, pour essentiel. Editorial, «Un héritage important» (3)

Que devons nous retenir de Boumediene ? «Boumediene, écrit Mohamed Chafik Mesbah, continue de réveiller chez le peuple algérien un profond sentiment de fierté nationale. Il continue de symboliser les aspirations populaires à la justice sociale et au progrès économique. Le peuple algérien respecte l’intégrité de Boumediene, lequel ayant adopté un mode de vie confinant à l’ascétisme, est resté à l’abri des tentations mercantiles auxquelles n’ont pas résisté bien d’autres responsables de son époque. (…) Sur le plan du mode de gouvernance et des choix politiques sur lesquels il repose, soulignons que Boumediene aurait consacré l’intégralité des recettes pétrolières à l’investissement productif. Jamais il n’aurait toléré les dépenses dispendieuses d’aujourd’hui ni d’ailleurs ces placements inconsidérés en bons du Trésor américain. Boumediene, par ailleurs, est un nationaliste ombrageux et déterminé. Il n’aurait jamais admis – fâcheux précédent au demeurant – que son chef du gouvernement, sans argument essentiel, se déplace à la résidence de l’ambassadeur de France pour déjeuner avec un secrétaire d’Etat français de second rang. De même, il n’aurait jamais autorisé son ministre des Affaires étrangères – comme s’il devait aller à Canossa – se faire auditionner, à Paris, par des députés de l’Assemblée nationale française. (…) C’est, sans doute, cette capacité à agir, pragmatiquement, qui explique que, nonobstant ses positions tranchées de politique étrangère, Boumediene ait pu entretenir des relations économiques solides, mutuellement profitables, avec les Etats-Unis(4).

Si Boumediene était parmi nous, il ne permettrait pas que la dignité algérienne soit sous-traitée avec la Turquie qui nous défend pour le génocide car nous sommes incapables de le faire nous-mêmes. Où en sommes-nous en 2011? Le vent de la révolte souffle sur les pays arabes, nous nous croyons immunisés car «nous avons déjà payé». Fragile certitude, car nous ne sommes plus seuls à décider de notre destin, nous rentrons dans le cadre d’un mouvement mondial. Pour n’avoir pas encouragé la science, le savoir, les débats d’idées à titre d’exemple, il n’existe qu’un seul centre de réflexion think thank alors qu’il en existe des milliers ailleurs.

Notre diplomatie, malgré nos efforts, est évanescente, elle n’est pas basée sur des analyses fines, sur la recherche opérationnelle, sur les analyses mathématiques des situations qui mettent en oeuvre des modèles de simulation, mais sur l’empirisme avec toujours la certitude que le Chef ne se trompe pas. Il n’est que de voir le retour d’écoute de nos ambassades à l’étranger qui elles aussi se sont installées confortablement dans les temps morts.

Le pays des miracles

Au moment où de par le monde on élabore des stratégies sur l’avenir, nous, nous sommes spectateurs de notre destin, à telle enseigne que nous sommes une variable de négoce entre la Turquie et la France. Mieux, nos partis politiques, qu’ils soient dans le pouvoir ou à côté s’agitent frénétiquement en prévision de la prochaine répartition des prébendes législatives sans naturellement, sans aucune perspective digne d’emporter l’adhésion des jeunes. Leur programme se résume globalement à trois incantations. L’Algérie est forte, c’est le pays des miracles, elle est défendue par sa famille révolutionnaire, seule légitime sachant bien que la Jeunesse est depuis bien longtemps allergique à ce discours. L’Algérie est un pays musulman et l’Islam est la solution. Enfin, il faut aller vers la démocratie quand bien même elle serait exogène et aéroportée… Avec 600 milliards de dollars. Qu’avons-nous fait de pérenne si ce n’est donner l’illusion à l’Algérien qu’il était «arrivé» en lui permettant de convertir des barils de pétrole en 4×4, en appareils portables, vissés à l’oreille sans aucune création de richesse! On peut sans doute reprocher beaucoup de choses à Boumediene, mais c’était un Homme d’Etat au sens de la définition suivante. « Un homme politique pense aux prochaines élections, un homme d’Etat pense aux prochaines générations». Tout est dit

1. Chems Eddine Chitour http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/dialogue-imaginaire-si-boumediene-49332

2. L. Martinez: La rente pétrolière http://www.cerisciencespo.com/archive/2009/juillet/art_lm.

3. Le Monde (France), 28 décembre 1978.

4. http://www.elwatan.com/weekend/idees/le-souvenir-de-boumediene-renvoie-malgre-les-privation-endurees-a-une-forme-de-grandeur-nationale-23-12-2011-152131_181.php/

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

http://www.alterinfo.net/HOUARI-BOUMEDIENE-Un-Homme-d-Etat-du-temps-present_a68656.html/

Un commentaire sur “HOUARI BOUMEDIENE : Un Homme d’Etat du temps présent

  1. Monsieur Chitour,
    Merci pour tout ce que vous nous apportez à travers vos écrits, comme vos diverses interventions sur canal-Algérie. J’adore les algériens de votre verve, et je ne dis pas cela car je partage votre analyse sur le défunt visionnaire le fils de Guelma El moudjahida. « EL HOUARI BOUMEDIENE ».Je vous lis souvent, comme je lis vos semblables de chez nous qui ont le même pragmatisme en nous abreuvant d’articles sur moult sujets. Malheureusement je suis loin d’Alger, sinon j’aurais tout fait pour me rendre à vos cours et autres rencontres avec les gens qui sans nul doute vous sollicitent. Que Dieu vous prête longue vie. Oua EL SALAM

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