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Silence au pays des Lumières


Silence des autorités françaises envers la tragédie sociopolitique tunisienne qui se déroulait à huis clos et qui a perduré vingt-trois longues années. Près d’un quart de siècle de privation de libertés, d’emprisonnement de détenus d’opinion, de torture dans des geôles ou caves sordides, de règne s’appuyant sur la peur, la soumission et la servitude, de l’application forcée de l’injustice par la justice, et de l’enrichissement mafieux des clans au pouvoir. Ce silence incroyable dans le pays des Lumières et des droits de l’Homme vis-à-vis d’un pays dit ami et tout proche s’est accompagné d’une attitude complaisante, voire complice.

Par Sami ABDENNADHER

Opinions

Silence au pays des Lumières

Par Sami ABDENNADHER *

Certains silences sont plus assourdissants, plus meurtriers que des balles de police. Pour paraphraser un intellectuel français, on serait tenté d’écrire : «le bourreau tue toujours trois fois, la deuxième fois  par le silence et la troisième fois par l’oubli».
Silence des autorités françaises envers la tragédie sociopolitique tunisienne qui se déroulait à huis clos et qui a perduré vingt-trois longues années. Près d’un quart de siècle de privation de libertés, d’emprisonnement de détenus d’opinion, de torture dans des geôles ou caves sordides, de règne s’appuyant sur la peur, la soumission et la servitude, de l’application forcée de l’injustice par la justice, et de l’enrichissement mafieux des clans au pouvoir. Ce silence incroyable dans le pays des Lumières et des droits de l’Homme vis-à-vis d’un pays dit ami et tout proche s’est accompagné d’une attitude complaisante, voire complice. Les gouvernements français successifs se sont illustrés par leur cohérence dans l’incohérence et la continuité dans la tenue de propos encourageants et même laudatifs envers le régime tunisien. Un «rempart contre l’islamisme», tels sont les mots-clés de la justification d’un aveuglement vis-à-vis de l’amère réalité, d’une négation de ce qui est ressenti et vécu par une majorité de Tunisiens quel que soit leur milieu social.
Silence des partis politiques français à quelques exceptions près. Même la gauche, habituellement prompte à dénoncer l’injustice et la tyrannie liberticide, s’est distinguée, en majorité, par un mutisme qu’il n’est pas exagéré de qualifier de coupable. La mise sous la coupe présidentielle du fondateur du «droit à l’ingérence» et du directeur du FMI ne doit pas et ne peut pas expliquer cette complaisance. Ce dernier a même fait un voyage jusqu’à Tunis pour être décoré et tenir des propos lénifiants et encourageants. Le maire de Paris, le ministre de la Culture, tunisiens d’origine ou d’adoption, n’ont pas levé le petit doigt, ou l’ont fait à posteriori. Et la liste est longue, trop longue. Pour preuve, la mollesse de la réaction de l’hémicycle aux  propos de Mme Alliot-Marie proposant son aide pour le maintien de l’ordre. Seuls Cécile Duflot et quelques rares autres responsables politiques ont dignement soutenu le peuple tunisien dès le début de la révolution et des premières victimes de la police, forcée à tirer à bout pourtant par des responsables irresponsables.
Silence des médias à quelques exceptions près et Libération et Le Monde en font partie, leurs correspondant(e)s à Tunis bravant l’intimidation, voire les agressions  pour faire leur métier. N’oublions pas non plus la mésaventure de Nabil Jumbert de l’AFP, lâchement accusé de viol alors qu’il venait de secourir «une passante-piège». Mais parfois, il arrivait que des jours, des semaines, voire des mois s’écoulaient sans qu’un seul mot ne soit écrit sur la  Tunisie.
Pendant tout ce temps, on tuait en silence. Tuer pas seulement au vrai sens du terme, mais aussi en décimant les velléités d’un peuple, en rasant tout ce qui dépasse, en étouffant toute voix jugée discordante, en développant l’inculture, en décourageant tout esprit critique et création artistique. Tout a été calculé, prévu, sauf le soulèvement de la jeunesse et la colère de celles ou ceux qui ont faim mais aussi celles et ceux qui ont soif de libertés. Et l’immolation par le feu du martyr Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 a déclenché cette révolution initiée par les jeunes, imités par les moins jeunes, contrecarrée dans le sang par des policiers aux ordres et heureusement protégée par des militaires pacifiques et républicains.
Silence d’une multitude d’intellectuels dont le mutisme ne peut se justifier par la peur de l’islamisme ou par les soi-disant «acquis bourguibiens» comme le droit des femmes grâce à un Code du statut personnel qui, certes, force le respect. Bien sûr le droit des femmes est essentiel et la mémoire de ces femmes descendues dans la rue et celles tuées par balle restera ancrée dans les esprits. Mais leur soutien médiatisé par la dictature déchue a été aussi un moyen démagogique pour régner, un moyen de récolter une approbation dans les urnes même si les élections étaient truquées. Silence des mêmes intellectuels quand quelques voix de l’opposition, en particulier à Paris, ont essayé de se faire entendre. Comme Ahmed Manaï, sévèrement agressé par des barbouzes du régime, ou Slim Bagga qui a courageusement fait paraître la revue d’opposition «L’Audace». Certains, et ils se reconnaîtront, ont retourné leur veste avec la rapidité d’un éclair après 23 ans de flagornerie.
Silence, on tourne ? Silence radio ? Silence, on réprime ? Ou silence, on tue ? Pour les dizaines de citoyens-martyrs tunisiens et pour toutes les victimes de la dictature et de la barbarie partout dans le monde, je suggère une minute de silence.

Auteur : S.A. * Docteur en médecine

Ajouté le : 22-02-2011

www.lapresse.tn/22022011/23138/silence-au-pays-des-lumieres.html/

 

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