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« La Tunisie, Ben Ali et moi » : Ma réponse à Baudouin Loos


Qu’avais-je dit dans cette interview qui aurait accroché Ben Ali ? J’ai réitéré mes positions de principe sur l’entière responsabilité du pouvoir dans la situation du pays, j’ai dit aussi que Ben Ali sera président à vie, que l’opposition était faible et divisée et qu’elle ne pouvait constituer d’alternative au régime mais qu’il y avait un mouvement (Ennahdha) qui aurait pu constituer  une opposition sérieuse s’il ne s’était aventuré à planifier deux tentatives de coup d’Etat (1987 et 1991) ..et à une dernière question de la journaliste sur mon avenir politique, j’ai répondu que j’étais à la retraite et que je m’étais retiré de toute activité politique..(Depuis le jour où j’ai vu les opposants irakiens rentrer à Bagdad derrière les chars américains en 2003 et que j’ai réalisé que certains opposants tunisiens seraient prêts à le faire).

Cher Monsieur Baudouin Loos,

Qu’il est confortable de décerner des brevets de patriotisme et de résistance par des personnes sans prise réelle avec la réalité, sur des drames personnels qui échappent à leur entendement.

Vos analyses psychologiques n’impressionnent personne d’autre que vous-même. Je ne savais pas que le grand journaliste que vous êtes, la légende pour certains, était aussi un expert psychologue, capable de dresser un bilan complet et définitif d’un patient au bout de deux rencontres furtives, distantes de quelques années, mais je sais maintenant à la lecture de votre papier( Le Soir de  Bruxelles du 18/1/2011) que vous êtes très mal informé: Mezri Haddad, le premier dans la liste « des caractères plus faibles » que vous avez croisés n’était pas l’ambassadeur de Tunisie à l’Unicef mais plutôt à l’Unesco, détail certes insignifiant, et Ahmed Manai, dont le cas vous « attriste plus encore » , ne vous en déplaise, dusse votre suffisance en souffrir, n’a pas rallié le régime. Il est simplement rentré chez lui, dans son pays, la Tunisie, qu’il avait quitté près de dix huit ans plutôt, ouvrant ainsi la voie au retour de sa femme, de ses cinq enfants et
six petits enfants.

D’ailleurs, nombre d’opposants, dont certains illustres tels Driss El Basri et Abraham Sarfati, au Maroc, ont emprunté ce chemin là, sans pourtant se considérer comme ayant failli au sens de l’honneur. Certains de vos amis de Tunisie l’ont fait avant ou après moi, au bout de quelques années d’exil et parfois dans des conditions humiliantes, car souvent sous la protection de députés européens et autres protecteurs étrangers.

Et puisque vous évoquiez le cas d’un de ces amis –auquel je dois ma première leçon magistrale en matière de droits de l’homme, le 8 octobre 1991, qui déclara au Dr Hélène Jaffe, présidente de l’AVRE et en ma présence que « le parapluie des droits de l’homme ne protège pas les intégristes musulmans, et chrétiens »* — n’a pas fait mieux en rentrant en Tunisie au début de 2004, au bout de cinq ans d’exil. Mais dans son cas, il ne peut être question de ralliement puisqu’il est votre ami et qu’il a continué à plaider sa cause auprès du parlement européen. Ce qui ne m’a jamais tenté.

A moins que vous ayez fondé votre jugement sur la base du communiqué que j’ai publié à la suite de mon premier retour : auquel cas je vous dis franchement que vous êtes à côté de la plaque. Pour comprendre les tenants et aboutissants de mon retour, vous devriez savoir qu’une offre m’avait été faite en ce sens en 2006. Elle n’avait pas abouti parce que j’avais conditionné son acceptation par un geste en faveur des prisonniers politiques – et qu’il m’avait été répondu que cela ne pourrait se faire qu’à l’approche des élections de 2009.

En  juin 2008, j’ai donné une interview de 50 minutes à la chaîne Qatarie Al Jazeera Moubacher où je me suis expliqué amplement sur la situation en Tunisie : Ben Ali regardait  l’émission en direct, m’a-t-on dit, et c’est ainsi qu’il a téléphoné à son ambassadeur à Paris le soir même pour qu’il m’invite à le rencontrer. Chose faite le lendemain. C’est ainsi que j’ai entamé les démarches administratives, très rapides, pour récupérer mes papiers tunisiens (et ceux des membres de ma famille), mais mon retour ne s’est fait qu’au mois d’octobre, quand on m’a fait savoir qu’il y aurait du nouveau au sujet des prisonniers. Loin de moi toute idée de m’attribuer cet « exploit » mais c’est juste pour rappeler ma position de principe depuis que je me suis engagé dans ce combat en mai 1991, que nombre d’opposants, longtemps compromis avec le régime et aujourd’hui alliés d’Ennahdha, n’ont adopté, du bout des lèvres, qu’à partir de 2006.

Qu’avais-je dit dans cette interview qui aurait accroché Ben Ali ? J’ai réitéré mes positions de principe sur l’entière responsabilité du pouvoir dans la situation du pays, j’ai dit aussi que Ben Ali sera président à vie, que l’opposition était faible et divisée et qu’elle ne pouvait constituer d’alternative au régime mais qu’il y avait un mouvement (Nahdha) qui aurait pu constituer  une opposition sérieuse s’il ne s’était aventuré à planifier deux tentatives de coup d’Etat (1987 et 1991) ..et à une dernière question de la journaliste sur mon avenir politique, j’ai répondu que j’étais à la retraite et que je m’étais retiré de toute activité politique..(Depuis le jour où j’ai vu les opposants irakiens rentrer à Bagdad derrière les chars américains en 2003 et que j’ai réalisé que certains opposants tunisiens seraient prêts à le faire).

Mon retour s’est fait «dans la plus absolue discrétion», tant il est vrai que je n’ai jamais cherché le vedettariat et qu’il me coûtait de me présenter pour un leader auto proclamé. Sans la moindre preuve vous le qualifiez de « ralliement », or, un  ralliement suppose toujours un acte d’allégeance et mérite souvent récompense. Ce qui n’a pas été le cas en ce qui me concerne. Pire encore, je n’ai pu récupérer, au bout de plus de deux ans, que ma maison en ruines mais pas encore mes autres biens immeubles et mes terrains agricoles spoliés.

La mort est toujours présente dans la vie d’un croyant. Je ne suis donc pas rentré « pour mourir dans mon pays » quoique cela ne m’aurait pas déplu, mais bien pour participer à la création de la vie. Et voilà que la providence m’offre bien davantage puisque j’ai vécu en direct la renaissance d’un peuple, longtemps dénigré par ses propres élites politiques et intellectuelles, à travers sa fantastique épopée, qui a abattu en vingt trois jours une tyrannie de vingt trois dures années, réduit à néant les plans des Empires et les calculs de leurs stratèges et fait un pied de nez à tous ceux qui ne voient d’autre salut que dans les pressions, voire même les interventions, américaines ou européennes.

Et ce n’est pas sans une certaine satisfaction que la fuite du tyran coïncide, à quelques jours près, avec le dix huitième anniversaire de la naissance du Comité Tunisien d’Appel à la Démission du Président Ben Ali et pour la Formation d’un Gouvernement d’Unité Nationale, fondé en janvier 1993, à Paris, par feu Ali Saïdi, le docteur Monder Sfar et Ahmed Manai.

Dois-je vous faire remarquer qu’il est facile pour l’observateur extérieur que vous êtes d’inscrire votre propos dans une vision simpliste et manichéenne, en surfant  sur l’unanimisme conjoncturel des tunisiens cristallisé aujourd’hui contre Ben Ali, alors que votre connaissance des mouvements de ce genre fait que vous savez pertinemment que dès que commencera la campagne électorale, des divergences politiques se manifesteront qui permettront de se rendre compte à quel point votre position était mystificatrice. Mais peu vous importe, le mal sera fait. Venons-en maintenant aux choses sérieuses pour vous rappeler que je vous ai toujours tenu en haute estime pour votre couverture honnête du dossier tunisien, que je vous ai remercié, chaque fois à temps, pour les trois papiers que vous avez sorti sur moi, à savoir, un compte rendu de lecture de mon livre « Supplice tunisien, les jardins secrets du général Ben Ali » en février 1995, un papier sur ma seconde agression en 1997 et enfin l’interview que je vous ai accordée en 2007 suite à votre demande insistante.

Mais cela ne peut en aucun cas vous autoriser à me diffamer. Aussi et pour éviter que je sois contraint, à mon corps défendant, à porter plainte contre vous et votre journal pour diffamation, je vous demande de publier cette réplique sur votre journal et de vous excuser. Dans le cas contraire, mon avocat Bruxellois, que vous connaissez fort bien d’ailleurs, entamera, au début du mois de février, la procédure judiciaire qu’il jugera utile.

Veuillez agréer, Monsieur Baudoin Loos, mes salutations distinguées.

Par Ahmed Manai (le 23 janvier 2011), 12, rue de Kairouan – Sousse  Tunisie

*Propos tenus lors de la « Conférence des Institutions Nationales pour la Protection et la Promotion des Droits de l’Homme », tenue à Paris du 7 au 9 octobre 1991.

Article Le Soir: La Tunisie, Ben Ali et moi

2 commentaires sur “« La Tunisie, Ben Ali et moi » : Ma réponse à Baudouin Loos

  1. Très contente de voir qu’Ahmed Manaï est toujours actif et actuellement en Tunisie. Y-a-t-il une adresse mail où on peut le joindre, ou un téléphone pour une évaluation sur les événements là-bas et une interview pour Nouvelle Solidarité ?

    Christine Bierre
    Rédactrice en chef de Nouvelle Solidarité
    tél. 00 33 1 76 69 14 54
    00 33 6 18 73 25 87

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