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Ahmed Manai; Où en est la Tunisie à la fin de ce siècle et de ce millénaire?


Ahmed Manai

 » Si vous voyez l’état des lieux, vous serez terrorisé et vous prendrez la fuite : les loups qui assassinent, les chacals qui rusent à défaire les alliances, les requins, la gueule grande ouverte, pour engloutir les biens. C’est une situation affligeante pour tous ceux qui préfèrent le combat loyal et dont les effets annihilent les plus hautes montagnes et déshonore les femmes nobles. C’est le pays tout entier qui menace de disparaître. Les cœurs sont saisis d’effroi, l’espoir disparaît, la fin s’approche et tout remède devient impossible « .Extrait d’une lettre de BayramV à un de ses amis!

par Ahmed Manai

 

Actes de la rencontre organisée le 26 juin 1999 à Paris à l’occasion de la Journée internationale des Nations unies en soutien aux victimes de la torture  

26.06.1999 

Ahmed Manaï
I.T.R.I

Mesdames et messieurs, mes Chers amis,

Les responsables des associations organisatrices de cette réunion m’ont demandé de faire un bilan, fut-il provisoire, des douze années de dictature en Tunisie. Mais comment garder son calme après avoir écouté comme vous tous le témoignage d’Aïcha Daouadi*. Alors je ne peux m’empêcher de dire ces quelques mots sous le coup de l’émotion. Inutile de vous dire que je suis, comme vous tous, bouleversé par le terrible témoignage de cette jeune femme si courageuse. Alors j’interviens pour crier ma rage à la face de ceux qui torturent et violent les femmes qu’ils se targuent d’avoir émancipées. J’interviens pour exprimer mon mépris envers ceux qui commanditent ou couvrent ces atteintes intolérables à la dignité humaine alors que, officiellement et publiquement, ils se sont engagés devant leur peuple et le monde à les combattre.

Mais revenons à plus de sérénité pour vous remercier d’avoir répondu si nombreux à l’invitation de nos associations afin de célébrer ensemble cette journée du 26 juin.

Comme vous le savez, cette journée a été proclamée par l’Assemblée générale des Nations unies (résolution 52/149 du 12 décembre 1997) « journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture ».

Je n’ai pas l’intention de vous parler de la torture. Vous en savez tous plus que moi. Chacun de vous l’a subie dans sa chair et au plus profond de son âme. Et puis je n’ai rien à ajouter à ces témoignages que nous venons d’écouter. Je n’ai pas l’intention non plus de vous parler des droits humains. Je n’en suis ni un spécialiste ni même un militant. Mais je voudrais vous dire tout de même ma conception là-dessus et la conviction d’un Musulman qui croit au plus profond de son être que tous les hommes sont égaux et qu’ils ont droit à être traités dignement sans distinction de couleur, de religion, d’appartenance ethnique ou politique. A ce titre un Musulman, un Chrétien, un Juif, un Bouddhiste ou un agnostique sont des êtres humains et ont droit au même respect de leur intégrité physique et morale. Pour moi les droits humains sont pour tous les hommes et leur parapluie doit les protéger tous, y compris et même surtout les islamistes, parce qu’ils sont les plus injustement traités depuis des années.

C’est pour cela que je tiens à évoquer ici tout particulièrement le cas des milliers de prisonniers politiques islamistes tunisiens. Personne ou très peu de gens en parlent. Certaines ONG et d’illustres militants ont fondé leur crédibilité internationale sur l’occultation de leur cas, estimant sans doute qu’ils ne pouvaient défendre un « intégriste » musulman en détresse sans perdre leur âme. Paradoxalement ces bonnes consciences ne rechignent pas à rechercher l’amitié d’autres intégristes, au pouvoir ailleurs.

Les islamistes tunisiens sont par milliers à peupler les prisons, certains depuis plus de dix ans, et dans les conditions qui viennent d’être décrites par les témoins. Je connais certains d’entre eux, mais ce sont tous mes frères et mes compatriotes et je dois, nous devons tous agir pour leur libération et la juste réparation des préjudices physiques et moraux qu’ils subissent. Je vous appelle à vous engager tous dans ce combat. Nous devons tous aussi soutenir les défenseurs des droits humains et les défendre quand ils sont harcelés, inquiétés ou menacés. Mais en aucun cas nous ne devons oublier ceux qui sont privés de tous les droits, non pas du droit au passeport mais du plus simple des droits à la vie, ceux qui meurent de mort lente, enveloppés du terrible linceul du silence. Une grande action est entreprise depuis des années par les ONG en faveur de ces défenseurs. Demain ce sera une action en faveur des défenseurs des défenseurs, et ainsi de suite, chaque vague de victimes faisant oublier la précédente. Et tout le monde conviendra au bout d’une année qu’en matière de violation des droits humains en Tunisie, il y a juste quelques passeports retirés et un peu de harcèlement par ci par là! Les militants qui ont justifié au début des années 90 la répression des islamistes, qui ont tout fait pour que le parapluie des droits humains ne les protège pas, qui ont fait sauter la LTDH parce que certains de ses membres voulaient poser en 1994 le problème de la torture, et qui se sont retrouvés, quelques années après, victimes des abus du système qu’ils ont soutenu sans réserve, ceux-là doivent réviser leur stratégie présente parce qu’elle conforte le pouvoir.

Un bilan ?

Les responsables des associations organisatrices, m’ont demandé de faire un bilan, fusse-t-il provisoire, des douze années de dictature de Ben Ali. Mission pratiquement impossible, parce que pour faire un bilan, vous en convenez bien, il faut disposer de données et d’informations crédibles, autorisant certaines analyses. Or vous le savez très bien, le propre d’une dictature et spécialement la nôtre est de contrôler et d’interdire toute circulation de l’information, hormis celle, manipulée et truquée qui sert sa propagande. Ceci est valable autant au niveau politique, économique, social, culturel et financier.

Mais le bilan se fera un jour. Il se fera quand les langues se délieront, que les témoins pourront parler sans crainte, que les archives, s’il en restera, révèleront leurs secrets et que les responsables de ce drame silencieux vécu par les tunisiens depuis douze ans, rendront compte de leurs méfaits. Cela ne sera vraiment possible qu’après la chute de la dictature. Alors, à défaut de pouvoir faire un bilan, je vais me risquer dans une tentative de présentation de l’état des lieux.

Où en est la Tunisie à la fin de ce siècle et de ce millénaire ?

Je vous invite au préalable à revenir avec moi à une période antérieure de l’histoire de notre pays, relativement lointaine mais combien comparable, vous le jugerez par vous-même, à celle que nous vivons actuellement. C’est l’histoire de notre pays mais aussi celle d’un homme. L’homme s’appelle Georges, fils de Stéphanis Kalkias Stravelakis, né vers 1817 dans l’île de CHIO en Grèce, à une époque où celle-ci faisait partie de l’Empire Ottoman, comme l’était la Tunisie.

Le jeune Georges a été emmené à Smyrne en Turquie, en compagnie de son frère. Ils y furent vendus comme esclaves. Georges fut revendu par la suite à Tunis sous le règne de Hussein Bey, vers 1830. Il avait alors 13 ans et un nouveau nom, Mustafa. Affranchi, il devient très vite le favori de la cour Beylicale et le gardien du trésor particulier du Bey Ahmed.

Puis c’est l’entrée au gouvernement où il cumula les portefeuilles des finances  » Khaznadar « , de l’intérieur et de la régence.. En 1857, il devient sous le règne de M’Hamed Bey, premier ministre tout en gardant les ministères de l’intérieur et des finances. Il avait alors quarante ans. Ne me demandez surtout pas le secret de cette promotion fulgurante, il est dans les livres d’histoire de la dynastie Husséinite. Mais ce n’est pas le plus important. L’important est dans l’usage que ce super ministre a fait de ses pouvoirs exorbitants.

Dans son livre  » Notre ami le Roi « , Gilles Perrault écrit que  » le Maroc est une bonne affaire « . L’ami Gilles ne semble pas connaître suffisamment la Tunisie parce qu’elle est plus qu’une bonne affaire. C’est une excellente affaire et sans risque aucun.

Voyons !

Georges le Grec, devenu Mustafa le Tunisien, détenteur de tous les pouvoirs face à un Bey fainéant, réduit à un rôle d’apparat et maître de son seul Harem, devint un véritable dictateur. Vorace, il fait main basse sur le pays et les hommes.

Nous sommes en 1864 : le désordre financier est total, les faillites en série dans le commerce et l’artisanat, le pays est saigné à blanc. Ayant besoin de plus en plus d’argent, l’Etat double les impôts et, les mauvaises récoltes aidant, met à genoux la paysannerie et l’ensemble de la population. Comme personne n’avait plus rien à perdre, c’est le soulèvement général.

La révolte est réprimée dans le sang, en quelques mois, au prix de massacres et de destructions, ce qui ne fait qu’aggraver la situation. Le pays est exsangue et la soif d’argent de l’Etat n’a plus de limite. Le Khaznadar est obligé de contracter des dettes auprès des pays étrangers, la France, l’Angleterre et l’Italie. puis ce fit au tour des usuriers d’entrer dans le jeu, mettant le pays en faillite.

Ecoutez ce qu’un témoin privilégié de cette époque, Mohamed Bayram Al Khamès, écrit dans une lettre à un ami (Safouet El Itibar) :

 » Si vous voyez l’état des lieux, vous serez terrorisé et vous prendrez la fuite : les loups qui assassinent, les chacals qui rusent à défaire les alliances, les requins, la gueule grande ouverte, pour engloutir les biens. C’est une situation affligeante pour tous ceux qui préfèrent le combat loyal et dont les effets annihilent les plus hautes montagnes et déshonore les femmes nobles. C’est le pays tout entier qui menace de disparaître. Les cœurs sont saisis d’effroi, l’espoir disparaît, la fin s’approche et tout remède devient impossible « .

Vous connaissez la suite : la commission internationale de contrôle financier, puis la main mise directe sur le pays, par l’instauration du protectorat français en 1881. Pour une période de 75 ans. L’humiliation coloniale. Une de plus !

Nous sommes actuellement en 1999. Mustafa Khaznadar n’est plus. Notre Khaznadar à nous s’appelle Ben Ali. Il n’est pas étranger au pays, mais a fait de ses concitoyens, des étrangers dans leur propre pays. Il n’est pas non plus un esclave affranchi, mais a fait, au bout de seulement douze ans, des citoyens libres d’une république indépendante, les sujets dociles d’une république bananière.

Je ne vous parle pas des droits de l’homme et du citoyen bafoués, des libertés bannies, de la démocratie d’opérette. Tout le monde commence, fort heureusement, à se rendre compte de cette triste réalité.

Je voudrai vous parler simplement de l’Etat tunisien, de ses institutions, de ses structures et de leur délabrement avancé. Qu’en reste-il au bout de douze années du pouvoir d’un seul homme, despote non éclairé ?

L’Etat, ne l’oublions pas, fut la revendication de générations de tunisiens tout au long des 75 ans où ce dernier avait cessé d’exister. L’Etat tunisien réhabilité avec l’indépendance, se réduit aujourd’hui à son chef. Ben Ali n’est pas seulement le chef de l’Etat, il est l’Etat lui-même. Il est même la société et il trouve des universitaires, des intellectuels et autres qui lui donnent les justifications théoriques à sa folie..

Le parlement, c’est encore lui. C’est lui qui choisit les députés, ceux de son parti comme ceux de son opposition.. Il fait et défait le président du parlement, au gré de son humeur du jour, fait voter ses lois, non pas à la majorité mais à l’unanimité, s’il vous plaît…lesquelles lois, sont bafouées et jetées à la poubelle si bon lui semble.

La justice, c’est encore lui, non seulement parce qu’il préside le conseil suprême de la magistrature, mais parce qu’il peut faire renvoyer un magistrat par un simple coup de téléphone, ou même par le Chaouch du palais de justice.

Ne parlons pas de l’indépendance de la justice. C’est une fiction, non seulement dans les procès politiques, mais aussi dans les affaires civiles.

Evidemment, le pouvoir exécutif lui appartient en propre. Il n’y a pas de gouvernement et je défie le premier ministre de nommer un Chaouch sans se référer à son chef ou à l’un de ses conseillers.

Le dictateur a tous les pouvoirs. Il en délègue parfois certains, non pas à son premier ministre, à ses ministres et autres hauts fonctionnaires, dûment mandatés, mais aux membres de son clan familial…le neveu, le gendre, le beau-frère.

Qu’est-ce qu’un Etat où des hommes et des femmes, sans aucune charge officielle, peuvent faire la pluie et le beau temps, simplement parce qu’ils ont un quelconque lien avec le chef ?

Que devient l’image de cet Etat aux yeux des tunisiens et des étrangers ? Un Etat qui vote des lois qu’il s’évertue à bafouer, qui ratifie des conventions et des accords internationaux qu’il s’émerveille à ne pas respecter ?

C’est tout simplement un Etat fantoche, une république bananière. L’Etat tunisien sous Ben Ali, n’en déplaise aux laudateurs et aux apprentis patriotes, est bien cela.

Un mot enfin à propos de cette journée du 26 juin, pour rappeler aux tortionnaires et à leurs commanditaires, ainsi qu’à ceux qui les couvrent, que la torture est un crime contre l’humanité et qu’il est imprescriptible. Un jour ou l’autre, prochainement j’espère, celui qui a fait de la torture et de la terreur un système de gouvernement en Tunisie, subira le sort de Pinochet…

Nous sommes au mois de juin. Nous autres Tunisiens devons célébrer aussi la journée du 1er juin. Cette année le 1er juin correspond au quarantième anniversaire de la promulgation de la Constitution de la République qui a fait de nous, en principe, des citoyens. Force est de constater que nous ne le sommes pas encore. Notre statut actuel est même inférieur à celui de nos parents sujets du Bey. Il faut se rendre à l’évidence et reconnaître que la Tunisie n’est pas une patrie pour ses 9 millions d’habitants mais tout simplement une grande ferme, propriété de Ben Ali et de sa famille et où s’éreintent serfs, métayers et esclaves. Je sais que cela est dur à supporter et croyez que je ne le dis pas de gaieté de cœur. Mais c’est pour vous rappeler que notre libération est inachevée et qu’il nous appartient à nous tous de parfaire le travail de nos parents.

Dans ce combat il ne faut surtout pas compter sur les autres. C’est avant tout le combat des Tunisiens. Les ONG et autres font leur travail correctement. C’est leur raison d’être. Amnesty International est souvent parvenue à faire libérer des hommes, mais jamais un peuple. Le problème en Tunisie n’est pas aujourd’hui un problème de non-respect des droits humains, mais celui d’une souveraineté populaire que l’on bafoue depuis 40 ans. C’est donc un problème politique et l’on ne gagne rien à l’occulter.

Il ne faut pas non plus compter sur l’Europe et le fameux article 2 de l’accord de partenariat. Cet accord, on s’en rend compte chaque jour davantage, a été conçu et conclu dans le but de conforter la dictature tunisienne. Je ne vous cache pas que je m’étais fait des illusions sur les dispositions de l’Europe à influer sur le cours des événements au Maghreb, à conseiller et au besoin à exiger le respect des accords conclus, comme elle l’avait fait auparavant en Europe de l’Est. Dieu merci, j’ai perdu depuis des années mes illusions.

Mais nous avons bien sûr besoin de la solidarité internationale, la vôtre et celle des hommes et des femmes qui voient dans la Tunisie non un Club Med, mais un pays où des hommes et des femmes venus d’horizons politiques divers luttent au quotidien pour la justice, la dignité et la liberté.

Pour finir, merci encore une fois à vous toutes et tous, à Amina Kadi, Fatiha Talahite, Sadek Sellam et aux autres frères et sœurs du Grand Maghreb, qui ont donné par leurs interventions ou simplement leur présence, une dimension maghrébine à cette journée et, ce faisant, ranimé l’espoir en un Maghreb fondé sur le respect de la dignité de ses citoyens et la souveraineté de ses peuples.

Rencontre organisée le 26 juin 1999 | Actes de la rencontre 

 http://www.tunisitri.net/rencontre/rencontre2.htm

Aïcha Daouadi*;Membre du Conseil de la choura d’Ennahda, députée à l’assemblée constituante puis à l’ARP, cette dame qui craint Allah, m’a téléphoné chez moi, à Savigny/orge, en 2002, pour me dire deux mots: Ya Saket Ya Wati ! sans doute pour me remercier de ce que j’avais fait pour elle et ses semblables. Juste deux mots

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Un commentaire sur “Ahmed Manai; Où en est la Tunisie à la fin de ce siècle et de ce millénaire?

  1. En lisant ce text vieux de douze ans on ne peut que s’en émouvoir. Le moment est venu où ce peuple brave et civilicé a repris sa souveraineté volée par une mafia cleptocratique.
    Oui, c’est le moment d’ancrer la démocratie et surtout l’Etat de droit pour que, plus jamais, la souveraineté ne soit volée par des criminels. Félicitaions au peuple tunisien d’avoir donné un exemple luisant au Monde Arabe tout entier!

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