La lettre ci-dessous adressée au Président de la République, il y a près de 20 ans, ma participation aux élections législatives de 1989 sur la liste indépendante de Monastir et enfin l’article que j’ai publié sur le Maghreb au mois de mai 1989, dans le cadre d’une large consultation sur l’opportunité de la légalisation du mouvement Nahda, ont été les dernières actions publiques que j’ai entreprises en Tunisie, en faveur d’un rapprochement entre le courant patriotique, représenté principalement par le parti Destourien, et le courant islamiste, représenté surtout par le mouvement Nahda.
Ce que j’ai entrepris dans ce cadre était conforme à la conviction que je me suis faite depuis le milieu des années 1970, selon laquelle un petit pays comme la Tunisie, qui s’est toujours distingué par sa cohésion sociale et qui n’a pratiquement pas connu de tensions d’ordre tribal, ethnique ou confessionnel, propres à détruire les entités nationales, n’a pas besoin de plus de deux grands partis pour sa bonne et sage gouvernance et l’instauration d’une démocratie à moyen terme. La démocratie ne se construit pas entre un parti prépondérant et une constellation de groupuscules idéologiques mais entre des partis d’égale puissance qui se respectent et, à défaut, se craignent.
Le premier parti, le Destour, sous ses diverses appellations, était déjà là depuis 1934. Il a dirigé le mouvement de libération nationale, réhabilité l’Etat et continue à dominer la vie politique nationale.
Le second, par contre, était en formation. L’observateur attentif au mouvement des idées dans sa société et qui connaît un tant soit peu l’histoire politique de son pays, n’a pas besoin d’être un nouveau Ibn Khaldoun, pour le percevoir dans le mouvement islamique naissant.
J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour aider ce mouvement, aux diverses étapes de son évolution, alors que je ne connaissais de lui que quatre ou cinq figures et, de ses projets, ses plans, son discours, sa littérature et son organisation interne, que ce qui était accessible au commun des mortels. Mon ambition ultime était de le voir participer pleinement à la démocratisation de la vie politique et aider à la normalisation des rapports entre la religion et l’Etat.
Je publie ces textes à quelques jours de mon retour en Tunisie, au terme d’un exil volontaire de plus de dix sept ans. Mes commentaires viendront plus tard.
Paris le 21 septembre 2008.
Ahmed Manai
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Lettre à Monsieur ZINE El ABIDINE BEN ALI
Président de la République
Palais de Carthage
Monsieur le Président,
Il aura fallu une grande audace au simple citoyen que je suis, pratiquement inconnu en dehors du cercle restreint de ses amis et de ses proches, et qui a fait de l’humilité et de la discrétion ses plus hautes vertus dans la vie, pour qu’il se décide à écrire au Président de la République, non point pour lui soumettre un quelconque problème personnel, mais pour l’entretenir de la situation générale dans le pays et principalement d’une question aussi litigieuse et controversée que celle des islamistes et de leur représentation sur la scène politique.
Monsieur le Président,
La profonde reconnaissance que je suis en devoir de vous témoigner pour l’œuvre de profonde réforme que vous êtes en train d’accomplir dans le pays, et aussi, plus personnellement, pour le geste, qu’en toute simplicité, vous avez fait au cours de l’été 1987 en faveur de mon jeune fils Bilel et ses amis; mon intime conviction qu’un honnête citoyen, doué d’un minimum de sagesse, se doit d’apporter à ses gouvernants le conseil qu’ils attendent, et pour paraphraser le philosophe allemand Carl Schmitt, la preuve intangible que vous avez donnée le 7 novembre 1987, de « votre mérite de souveraineté pour avoir décidé dans la situation exceptionnelle », m’ont semblé être des raisons suffisantes pour me convaincre de l’utilité de ma démarche.
Monsieur le Président,
Par respect pour votre personne et par honnêteté morale, je dois me présenter à vous sans fard et de la manière la plus claire et surtout me déterminer par rapport à ceux dont je viens défendre le dossier auprès de vous.
J’appartiens sans aucune ambiguïté à ce qu’on appelle communément la mouvance islamique et ce bien longtemps avant que naisse le jeune mouvement islamique tunisien au début des années 1970.
Mes activités remontent à l’année 1962. J’étais alors jeune étudiant en France où je découvrais, en même temps que de nombreux autres jeunes de ma génération, une émigration musulmane totalement désœuvrée, livrée à elle-même, non seulement en ce qui touchait aux affaires du culte- cela ne posait aucun problème puisque la pratique religieuse n’était pas forte à l’époque- mais plus particulièrement dans ce qui se rapportait à la vie quotidienne.
Cette émigration, très souvent d’origine rurale, avait besoin d’être encadrée, d’un soutien moral et de marques de solidarité, autant de choses que les responsables des organismes de l’Etat français ou les délégués des pays d’origine à cette mission ne pouvaient toujours garantir. Il fallait donc l’aider à vivre, à surmonter ses conditions de misère quotidienne et surtout lui apporter les moyens de se découvrir et d’affirmer sa personnalité.
Aussi, notre tâche principale fut-elle de lui donner ce dont elle avait le plus besoin, c’est-à-dire l’accès au savoir par l’alphabétisation dans des cours du soir, organisés par des organismes chrétiens et laïques.
Le support humain de cette action était constitué par des bénévoles maghrébins, le plus souvent des étudiants, mais aussi par des français. Son succès rapide nous conduisit à son extension et à son organisation.
Il était évident qu’aucune idéologie, d’ordre nationaliste ou autre, ne pouvait réunir tous ces gens, aux origines sociales et géographiques diverses, d’autant que des Africains et des Asiatiques sont venus se joindre à nous, entre-temps, comme éducateurs et surtout comme élèves, demandeurs d’alphabétisation. Seul l’Islam et le sentiment d’appartenance à la communauté des musulmans, pouvaient offrir le cadre adéquat à un tel rassemblement.
Et ce furent très rapidement, par la suite, des associations d’étudiants, des organisations culturelles et cultuelles, des acquisitions de locaux pour l’exercice du culte et des projets de construction de mosquées, c’est-à-dire autant de repères pour une communauté aussi nombreuse que mal considérée, mais parfaitement soucieuse, déjà à cette époque, de s’affirmer.
Ces activités sociales et culturelles et ces actions humanitaires sont demeurées miennes jusqu’à ce jour, toujours mû par les mêmes idéaux de ma jeunesse et le désir de servir le prochain sans autre but que de mériter la Grâce divine.
L’action politique, même celle qui est prônée par des gens avec lesquels je partage le souci d’une restructuration culturelle de la société tunisienne, ne m’a jamais tenté, malgré les nombreux atouts dont j’ai pu disposer et les nombreuses occasions qui me furent offertes pour m’y faire un nom et une notoriété. Ainsi, mes seuls engagements politiques furent au parti destourien en 1954, à l’âge de 12 ans, puis un bref retour au PSD en 1975.
Tout récemment encore et sans les vives réserves qu’on m’opposa, j’aurais adhéré au jeune RCD, par fidélité à mes engagements d’origine et surtout par conviction que ce parti a potentiellement la vocation de réunir les Tunisiens de toutes nuances.
J’en viens, Monsieur le Président, au chapitre de mes relations avec le mouvement de la tendance islamique (MTI) et ses figures marquantes.
C’est au hasard que je dois ma rencontre avec Rached Ghannouchi un jour de l’automne 1968 à la mosquée de Paris. Il venait à l’époque de Syrie pour un séjour d’études de français.
Ma rencontre avec certains autres se fit plus tard au gré des fréquentations des mosquées de la capitale. Entre eux et moi, se sont tissés des liens d’amitié et de sympathie mutuelle, sans qu’aucun de nous ne puisse prétendre à l’appropriation de l’autre. Ayant toujours nourri des doutes sur le bien-fondé d’une politisation de l’Islam et davantage soucieux de rechercher dans celui-ci les ressorts d’un modèle de développement économique et social originel, je ne leur ai jamais dénié le droit de penser le contraire et d’agir en conséquence.
Et parce que je suis très proche d’eux mais que j’ai toujours gardé toujours suffisamment de recul et d’esprit critique par rapport à leur pensée et à leur action, je suis en mesure de les juger objectivement et d’évaluer correctement ce qu’ils peuvent apporter de positif à la société tunisienne et à votre action de redressement national.
Je vous fais grâce, Monsieur le Président, de l’historique du mouvement, vous en connaissez plus que quiconque. Le plus important, à mon sens, réside dans l’évolution de leurs idées et principalement ce qui concerne les idées maîtresses qui ont marqué leur école idéologique, et aussi ce qui concerne la notion d’Etat.
Très peu de gens, même parmi les observateurs avertis des mouvements d’idées, ont évalué comme il convient l’acte de Ghannouchi et de ses amis de se constituer en parti politique en 1981. Ils n’y ont vu qu’une irruption flagrante du religieux dans le champ politique et une tentative d’investir ce dernier par l’irrationnel.
C’était pratiquement le contraire qu’il fallait lire dans le message du MTI. Personnellement, j’y ai vu surtout une initiative, insuffisamment mûrie de leur part, pour la banalisation de leur mouvement et une entreprise, à grand risque pour leur audience, visant à s’aligner sur les autres partis, en rupture avec les dogmes de leur école idéologique d’origine.
Cela tranchait, en l’occurrence, avec l’attitude, toujours actuelle et vivace dans les mouvements issus de la confrérie des frères musulmans à travers le monde, de vouloir monopoliser l’exercice de la politique et du pouvoir et de ne tolérer qu’exceptionnellement la concurrence.
Sur ce plan, les islamistes tunisiens ont fait du chemin. Mais ils en ont fait davantage encore au niveau de leur conception de l’Etat et de leurs relations avec le pouvoir.
Oh, je ne suis pas naïf au point de croire qu’ils ont cessé de nourrir l’espoir d’y parvenir un jour, c’est l’objectif de tout parti ou mouvement politique. Mais ce n’est plus comme ils y ont cru un instant, au début de cette décennie, par un bouleversement révolutionnaire sur le modèle iranien. A l’exception de quelques illuminés, ils réalisent maintenant que le syndrome iranien ne peut plus être réédité, non seulement parce que la situation tunisienne n’a jamais raisonnablement soutenu la comparaison avec celle qui prévalait dans l’Iran du Chah, ni parce que l’Etat s’est prémuni depuis contre un tel phénomène- l’Iran du Chah aussi était hyper policé-, mais parce qu’ils réalisent qu’ils ne peuvent gérer une crise qui ne se limite pas à l’Etat et ses institutions mais affecte profondément la société et l’individu, au niveau de leur identité culturelle et plus gravement encore au niveau de la détermination de leur avenir.
Cette évolution des islamistes, qui dénote à mon sens leur prise de conscience du poids des contraintes multiples que subit un pouvoir, quel qu’il soit, même et surtout s’il est d’essence et de vision religieuses, les désarme et les réduit, à moyen terme, à se présenter à la société quasi nus et, en tout cas, à égalité avec les autres formations politiques.
Ce sont là deux raisons fondamentales, aux effets positifs et bénéfiques durables, qui militent en faveur de leur reconnaissance franche et loyale, en tant que partenaires responsables de l’équilibre politique et social de la Tunisie.
Plus que ces motifs d’ordre idéologique, il me semble avoir décelé dans les attitudes et les positions des hommes, une prédisposition totale à composer avec le nouveau pouvoir.
Mon analyse de leur discours depuis une année, les entretiens que j’ai effectués auprès de trois figures marquantes de leur mouvement, à savoir Ghannouchi, Mourou et Jebali, et surtout l’impact de leurs nouvelles orientations sur le comportement de leurs militants, m’ont convaincu que le mouvement, dans sa totalité, a subi une profonde mutation.
Pour trouver une attitude comparable, favorable à l’égard du pouvoir, dans l’histoire d’un mouvement politique issu des Frères Musulmans, il faudrait remonter à l’exemple égyptien de 1952, avant que Nasser n’opte définitivement pour l’idéologie nationaliste arabe, puissamment concurrente de l’islamisme politique.
Cette attitude n’est pas tactique et, connaissant les hommes, leur sincérité et leur souci d’apparaître propres et immaculés, je peux en témoigner en mon âme et conscience.
Je suis en mesure d’affirmer, Monsieur le Président, que vous avez en eux, actuellement et pour longtemps encore, les alliés les plus sûrs et les plus fidèles à la parole donnée. Ma conviction, faite depuis des mois, a été réconfortée récemment encore par les confidences de Rached Ghannouchi après sa sortie de prison et par Hammadi Jebali, il y a à peine trois jours.
C’est un appui tous azimuts qu’ils sont à même d’apporter à votre politique de réforme sociale et de démocratisation politique.
Certains d’entre eux ont déjà annoncé leur disposition à encourager l’investissement moyen-oriental et international, notamment par le biais des banques islamiques, à venir s’installer en Tunisie. Cela est certes d’importance, mais il est secondaire à mon sens, car aucun groupe si puissant soit-il, ne peut se substituer ou même se mesurer à l’Etat en la matière.
Le plus important est ce qu’ils peuvent apporter de concret et de positif à la stabilité intérieure de la Tunisie, à son rayonnement et à son image de marque à l’étranger, autant de choses qui, me semble-t-il, sont les objectifs de votre politique. Ils sont en mesure de contribuer pleinement à leur réalisation.
Monsieur le Président,
Pour évaluer correctement l’éventuel apport des islamistes à la stabilité sociale et politique du pays, il convient de mesurer leur puissance réelle aujourd’hui et demain.
Certes, pour s’en faire une idée exacte, il faudrait attendre les élections législatives d’avril et surtout les élections municipales de 1990, dans l’hypothèse où ils y participeraient. Aussi mon évaluation ne peut être qu’approximative.
D’ores et déjà, j’estime que leur audience, toutes sensibilités confondues, a toujours été exagérée. Il en sera ainsi dans l’avenir, tant que l’on continue à penser que l’adhésion d’un adolescent à une idée ou un groupe politique le suivra à l’âge adulte. Il en sera de même tant que l’on continuera à penser que la société tunisienne est tout acquise, au moins potentiellement, à leur projet, ou plus simplement réceptive à leur discours.
Personnellement je suis convaincu du contraire et surtout que leur audience atteindra bientôt son extrême limite.
Les raisons à cela sont à rechercher surtout dans la normalisation des rapports de l’Etat avec l’Islam, dans la disparition de motifs sérieux de friction et de contestation d’essence religieuse, mais aussi et tout particulièrement dans leur mode de recrutement. Leur mode de recrutement actuel leur aliène toute une génération et de larges franges de la société au statut social solidement établi. Cette faiblesse n’est pas l’apanage des seuls islamistes tunisiens. Ce maillon de la chaîne, composé d’individus adultes et responsables se prévalant d’un certain rayonnement dans la société et faisant office d’intermédiaire avec la société globale, leur fait terriblement défaut et les accule à une certaine marginalisation.
Mais marginalisation ou pas, ils seront toujours présents, comme ils l’ont toujours été avant qu’ils ne prennent le profil actuel, parce que l’islamisme est une permanence dans une société pétrie de culture musulmane et régie à divers niveaux par la morale islamique, autant que le christianisme dans une société chrétienne.
Ce sera une présence qui aura perdu de son effervescence, de son agressivité et de son activisme déstabilisateur, en même temps qu’un écran protecteur de la société contre l’éventuelle remontée des groupuscules activistes.
La preuve que cela est déjà dans les faits, réside dans leur position actuelle à l’intérieur des hauts lieux de la contestation permanente et de la surenchère politique que sont l’université et les syndicats. Leur statut y étant reconnu, implicitement ou explicitement, ils essaient de se présenter en partenaires soucieux de respecter les grands équilibres politiques.
Il en sera de même, je le pense sincèrement, au niveau de la société, si demain ils venaient à être reconnus comme entité indépendante et responsable de la stabilité politique et de la permanence de l’Etat.
Mais qu’une fois reconnus et légalisés, ils ne se contenteraient pas d’occuper sagement la place qui leur est réservée et chercheraient plutôt à se transformer en parti de gouvernement, c’est à mon sens dans la normalité des choses. Mais je doute fort qu’ils puissent prétendre y parvenir un jour ou même menacer la configuration politique actuelle du pays, en l’absence d’une grave crise des institutions ou d’une démission flagrante de la classe politique.
Monsieur le Président,
Ce n’est pas à dessein que je minimise la puissance et la force du mouvement islamique ou que j’entrevois son tassement dans les années à venir. Mais à bien suivre ce qui se passe partout dans le monde musulman et particulièrement dans les pays où un début de démocratisation a vu le jour, l’on est en droit de s’attendre à une baisse de leur agressivité, à une diminution ou une stabilisation de leur audience et à une banalisation de leur présence.
Si seulement cela venait couronner leur reconnaissance, il constituerait un acquis de taille pour la société et pour l’Etat.
Mais je crois qu’il faut escompter davantage et attendre d’eux qu’ils participent d’une manière plus concrète à résoudre les grands problèmes de la Tunisie et à s’investir, comme ils ne l’ont jamais fait auparavant, dans les activités humanitaires et les actions sociales.
Monsieur le Président,
Dans un article que j’ai publié sur Al-Hourrya, il y a près d’un an, j’avais émis l’idée de constituer en Tunisie, un corps de « volontaires pour le développement », une sorte de « Peace Corps » américain ou « des volontaires des Nations Unies », à la mesure des moyens de la Tunisie. Je l’ai conçue comme un moyen d’éponger le chômage des jeunes diplômés, techniciens et professionnels, mais aussi et surtout comme un instrument privilégié pour une politique étrangère dynamique, génératrice d’échanges humains, créatrice de flux commerciaux et d’emplois, à l’image de la Tunisie nouvelle.
Le champ d’activité de ce corps serait les nombreux pays pauvres d’Afrique et le support humain en serait les jeunes islamistes recyclés et engagés dans les problématiques du développement.
Son financement pourrait facilement être trouvé auprès des donateurs et des mécènes musulmans du Moyen-Orient que l’on dit disposés pour ce genre d’intervention.
Ce serait là, à mon humble avis, un bon moyen donné à ces jeunes pour servir utilement leur pays, dans une région du monde, si proche de nous mais dont nous sommes pratiquement absents.
Il me semble aussi que les islamistes peuvent également servir positivement votre politique étrangère sur le plan régional. Compte tenu du respect que leur vouent leurs collègues d’Algérie et du Maroc, ils ne manqueront pas, alors que ces derniers commencent à s’agiter, d’exercer sur eux la grande influence modératrice dont a vivement besoin la stabilité de la région.
Mon expérience de ces deux pays, ma connaissance de leur personnel politique et de leur intelligentsia, acquises à travers de longs séjours de travail et de vieilles amitiés, m’ont convaincu qu’ils ne souhaitent pas mieux que de voir leurs islamistes respectifs, au même niveau de maturité politique atteint par le MTI, et qu’ils ne verraient pas dans la reconnaissance de ce dernier un précédent fâcheux.
Une chose est sûre en tout cas : l’opinion publique de ces deux pays, dans son extrême diversité, toujours attentive à ce qui lui vient de Tunisie, ne manquera pas d’y voir l’aboutissement de laTunisie à un compromis historique.
En espérant avoir répondu par cette démarche à l’appel de ma conscience, servi mon pays et votre politique,
Je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, en ma haute considération.
Ouardanine, le12Janvier1989
Ahmed Manai
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Ahmed Manai
Liste indépendante de Monastir
Le Maghreb: N° 152- Vendredi 19 Mai 1989.
Il y a un an, j’étais de ceux, nombreux, qui croyaient fermement que la Tunisie serait le premier pays maghrébin à en finir avec ses islamistes. Non point la solution finale à la hussarde qui avait tenté certains esprits il y a deux ans et continue d’avoir de chauds partisans dans certains milieux du pouvoir et, paradoxalement, de l’intelligentsia ; mais celle qui, tout en leur reconnaissant le droit de s’organiser légalement, les banaliserait dans l’opinion publique, les conduirait à rechercher un compromis entre leurs propres thèses et la réalité sociale et les inciterait surtout à formuler les conditions d’une meilleure harmonie entre l’Islam et notre époque.
L’élargissement de R. Ghannouchi, les amnisties successives qui ont profité à ses amis et aux nombreux militants de son mouvement, le choix de Abdel Fettah Mourou dans la nouvelle composition du Conseil Islamique, et tant d’autres gestes, constituèrent pour moi les prémices de cette solution.
Sinon pourquoi cette remise sur le tapis d’un problème pratiquement résolu dans l’esprit de la majorité des Tunisiens et presque entièrement classé au regard de la loi, dès lors que les candidats à la reconnaissance se sont conformés à la lettre et à l’esprit de celle-ci. Et sans le sérieux reconnu au Maghreb, j’aurais été enclin à ne voir dans cette consultation, lancée dans un climat de vive tension, qu’une entreprise bassement mercantile. Parce qu’il faut bien l’avouer, de quelque côté que l’on se place, la Nahda aujourd’hui comme le MTI hier, se vend bien et certains journaux lui doivent leur prospérité.
Je me suis expliqué plus d’une fois sur les raisons profondes qui m’ont conduit, en tant que simple citoyen, sans lien organique avec la Nahda, parfois très réservé sur certaines de ses thèses, mais y comptant néanmoins de solides et vieilles amitiés, à militer en faveur de sa reconnaissance. Tout récemment encore, je me suis présenté aux élections législatives sur une liste indépendante, certes pour accomplir un devoir et exercer un droit, mais surtout pour apporter l’adhésion et le soutien populaires à un tel projet.
Je ne reviendrai pas sur les raisons qui militent, à mon avis, en faveur de la légalisation de la Nahda. Je me contenterais de dresser, à partir de la volumineuse et dense littérature compilée autour de ce problème, une typologie des thèses et positions en présence.
Il y a, à propos de la légalisation de la Nahda, grosso modo, deux fronts aux frontières mouvantes et mal délimitées, centrés autour d’un noyau dur, et qui se livrent, à travers les forces disparates constituées par des alliés de circonstance, une lutte juridico-politique à fond idéologique manifeste.
Il y a en premier lieu le front favorable, composé de la direction du parti et la majorité des militants, et qui a fait de la légalisation la revendication centrale et l’objectif principal des huit dernières années. Tout au long des années et des épreuves, ce front s’est élargi à de nombreux cercles de sympathisants se recrutant dans milieux islamistes mais aussi ailleurs. C’est ainsi que par conviction, par principe ou de guerre lasse, de nombreux cadres et militants des partis de l’opposition et même du RCD, concèdent actuellement à la Nahda rénovée, en règle avec la loi sur les partis, le droit d’obtenir son visa.
La récente volte-face des états-majors de l’opposition, à savoir le retrait de leur appui au MTI dans sa revendication, ne semble pas avoir été suivi par les militants de base, convaincus que la reconnaissance des Islamistes consoliderait leur propre existence.
Les élections législatives et la campagne qui les a précédées ont été l’occasion pour la Nahda, par le biais des listes indépendantes, d’élargir ce front favorable à des couches sociales jusque -là plus ou moins imperméables à son discours. Parce qu’il faut bien l’avouer, si les médias, par parti pris manifeste, ne se sont faits l’écho que de ” certains déboires ” de rares candidats, l’opinion publique a été dans l’ensemble favorable au discours des islamistes et au message des indépendants.
Il convient de remarquer enfin, à propos de ce front, que de nombreux islamistes et jusque dans les rangs de la Nahda, ne font pas de la légalisation, une revendication essentielle. Certains y sont même franchement hostiles et leur solidarité avec ce projet n’est que la résultante du jeu démocratique interne à leur mouvement.
Le front du refus est quant à lui plus large et plus sélect. Il englobe des forces très disparates, appartenant à de nombreuses familles idéologiques, des groupes d’intérêts et bien sûr des partis politiques. Bicéphale, il relève de deux centres d’intérêt et de décision distincts que tout oppose en temps normal mais qui se sont unis pour la circonstance. Ce caractère se manifeste déjà clairement dans leurs discours respectifs.
Ainsi et alors que le RCD réserve sa critique aux seuls islamistes et à leur projet social, ne manquant pas de se mettre sur le même terrain qu’eux, par l’intensification de ses références à l’Islam au point de paraître se l’approprier, en intégrant à ses sphères dirigeantes des figures islamiques, en redonnant vie à des institutions religieuses quelque peu oubliées ou en en créant d’autres, ses alliés de l’heure, partis de gauche ou intellectuels laïcs sans appartenance politique, vont jusqu’à récuser l’Islam dans sa totalité, s’essayant, sous couvert de lutte contre le MTI, à en attaquer les fondements. On n’en est pas encore à prôner l’athéisme, cela semblerait encore difficile sur les colonnes des journaux officiels, mais ce n’est qu’un début.
Tout ce monde, avec des raisons et des objectifs divers, est contre la légalisation. Mais alors que l’hostilité de l’opposition de gauche ne souffre aucune exception (il ne faut pas s’en tenir à ce niveau au discours officiel et formel des dirigeants des partis), celle du RCD, parti au pouvoir, et donc premier responsable des grands équilibres politiques dans le pays, reste plus nuancée.
Elle en viendrait même à disparaître si les islamistes étaient moins forts mais surtout si, ayant fait leur conversion entière aux normes de la société civile (sic) ils viendraient à faire les concessions qu’on n’ose leur demander qu’à demi voix. Le non-dit complique davantage encore la situation, car il touche moins les idées que les hommes.
A ce niveau, le préjugé favorable accordé par Omar S’habou à certaines figures islamistes est plein de sens. Nous sommes encore, en Tunisie, au stade où la personne prime l’institution et c’est d’elle et non des statuts et des textes qui régissent cette dernière que dépend notre jugement. Cela nous rappelle une époque pas si lointaine où l’UTICA par exemple, appartenait en propre à Ferjani Bel Hadj Amor, l’UGTT à Habib Achour, le MDS à Ahmed Mestiri, l’Organisation de la famille à tel autre et la Tunisie tout entière à Bourguiba.
Le comportement de nombreux milieux du pouvoir vis-à-vis de la Nahda relève de la même logique et des mêmes réflexes. On a fini par en faire un parti personnalisé et, maintenant qu’il a fait toutes les concessions de principe dont on le croyait incapable, on lui demande, à demi voix, de se délester de ses figures historiques. Pas toutes, mais celles qui ont acquis une dimension nationale et une certaine envergure internationale et acquis la réputation, largement erronée d’ailleurs, de dures à cuire. En l’occurrence, Rached Ghannouchi, ” cet homme du sud, un littéraire formé de surcroît en Orient, incapable de s’adapter à l’air du temps et de s’intégrer au tout- Tunis bien pensant ” !
C’est aussi le cas de Hammadi Jebali qui, bien qu’originaire de cette « pépinière de la classe politique et dirigeante » qu’est le Sahel et émoulu des universités techniques d’Occident, a le tort d’avoir acquis la mauvaise réputation d’un Zorro, dans un pays où l’on n’aimerait voir ce genre de personnage que sur écran….Et bien d’autres encore!
Par contre et, comme semble le suggérer Omar S’Habou, l’on favoriserait pour une éventuelle reconnaissance, les vieux amis de bonne naissance, de la capitale ou des environs, des « Beldis » de vieille souche ou apparentés, qu’ils soient ou non demandeurs de parti. Et l’on oublie qu’un parti, c’est plus qu’une idéologie et des statuts, que c’est aussi une équipe, un corps qui s’est créé dans le feu de l’action et la sérénité de la réflexion, un esprit en somme ! Et l’on oublie enfin qu’on ne peut défaire si facilement de l’extérieur ce que des gens ont mis longtemps à construire ensemble.
Mais la liste des opposants à la légalisation déborde les milieux intellectuels et politiques. Et dans un pays où sévit depuis sept ans une grave crise économique à laquelle personne ne semble entrevoir d’issue prochaine et où l’on commence à compter, dans l’espoir d’une amélioration, moins sur l’Etat que sur les hommes d’affaires, ces derniers ne peuvent pas ne pas céder à la tentation de faire entendre leur voix sur les choix politiques du pays. Ne serait-ce que pour justifier l’injustifiable, à savoir leur comportement réservé en matière d’investissement, malgré les garanties réelles de stabilité et les multiples faveurs et avantages offerts par l’Etat depuis le 7 novembre 1987. Est-ce à dire que natifs d’une époque où le pays vivait un véritable monopole politique et qu’eux-mêmes jouissaient d’un monopole sur les affaires juteuses, ils n’ont pas réussi à s’adapter aux nouvelles réalités politiques. A moins que ce soit le programme socio-économique de la Nahda, inexistant jusqu’à nouvel ordre, qui leur fasse tant peur, ce qui les créditerait d’un sens aigu de la prévision et d’une intuition dont ils n’ont pas souvent fait preuve auparavant.
Il est néanmoins curieux de constater que le tourisme, secteur qui, selon les affabulations de la dernière campagne électorale, aurait le plus à craindre de la puissance accrue des islamistes, est celui qui profite actuellement le plus des faveurs des investisseurs étrangers. Rappelons que ces derniers n’ont pas l’habitude de s’engager sans de réelles garanties, non seulement pour leurs investissements mais aussi pour leurs profits.
Et la liste des milieux hostiles à la reconnaissance de la Nahda n’est pas exhaustive. Mais arrêtons-la ici pour rappeler une évidence: nous sommes en régime présidentiel et les décisions qui engagent le pays ne peuvent émaner que du Président et de lui seul. Et aucun centre de pouvoir, aucun lobby si puissant soit-il, ne peut aujourd’hui, dicter la voie à suivre à un Président plébiscité par un peuple tout entier. Mais amusons-nous quand même, dès lors que le Maghreb nous en donne l’occasion, à spéculer sur l’avenir immédiat.
* Le présent article est une contribution à la consultation sur la légalisation du mouvement islamiste Nahda, engagée par l’hebdomadaire Le Maghreb, à l’issue des élections législatives d’Avril
3 commentaires
23 septembre 2008 à 12:32
Bravo Monsieur Manai!
A.G
1 octobre 2008 à 17:02
Aid Mabrouk Monsieur Manai!
Bon retour Monsieur,
A mon titre personnel, je vous adresse mon soutien et vous exprime mon souhait de garder contact avec vous.
Je suis un de vos lecteurs et votre parcours politique m’intéresse au plus haut niveau.
Amicalement.
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Mounir Dabbour
+41 79 711 20 89
5 octobre 2008 à 20:34
Bravo Y si Ahmed,
Bon retour au pays du soleil, bon retour à “Elwardanin”.